François Truffaut parle de la Nouvelle Vague

18 décembre 1980
02m 47s
Réf. 01216

Notice

Résumé :

François Truffaut donne sa définition de la Nouvelle Vague, qui est un mouvement cinématographique lié à une époque dont l'éclatement ultérieur est selon lui totalement "logique".

Type de média :
Date de diffusion :
18 décembre 1980
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Contexte historique

François Truffaut fait partie de la jeune génération de cinéastes connus sous le terme de Nouvelle Vague. Issus de la critique et cinéphiles érudits, ces jeunes réalisateurs, nés dans les années trente (Resnais, Godard, Vadim, Rohmer, Chabrol, Rivette...) s'opposent à leurs aînés "classiques" en insistant sur les spécificités du langage cinématographique, qu'ils séparent du scénario ou de l'écriture. En 1954, François Truffaut, âgé de 22 ans, publie ainsi dans Les Cahiers du cinéma, revue dirigée par André Bazin et Jacques Doniol-Valcroze, une attaque virulente contre le cinéma classique qui met en cause Autant-Lara, Delannoy, Duvivier, Carné, Clouzot, Clair, Clément, Allégret, Christian-Jaque, Decoin, Daquin etc... Tout le monde y passe à l'exception de six ou sept cinéastes qu'il juge à part : Tati, Renoir, Beckett, Bresson, Cocteau, Guitry, Ophuls et Astruc. Plus tard, Truffaut présentera ses excuses à certains réalisateurs de sa liste noire comme Carné, Clouzot ou Clair.

La Nouvelle Vague s'empare des caméras légères, des pellicules sensibles et du son synchrone, délaisse le studio pour tournages en extérieur (un tiers des productions en 1960), engage des acteurs débutants et réalise en quelques mois plusieurs oeuvres marquantes : Le Beau Serge de Chabrol, Les 400 coups de Truffaut, A bout de souffle de Godard. L'accueil critique et public est excellent. De plus, les nouvelles techniques et caméras permettent des tournages beaucoup plus rapides et moins onéreux (40 millions de francs pour un film de la Nouvelle Vague, 90 millions prix moyen d'un film en France). La Nouvelle Vague, qui commence au milieu des années 1950, s'essouffle au milieu des années 1960, les réalisateurs poursuivant ensuite leurs carrières individuellement. Toutefois, le label "Nouvelle Vague" s'étend ensuite à tout ce qui s'apparente à du cinéma d'auteur à l'exception des grands solitaires (Bresson, Tati, Demy, Mocky...), mais c'est Truffaut surnommé parfois "le jeune homme en colère" qui incarne ce nouveau cinéma français : La mariée était en noir, Fahrenheit, la série des Antoine Doinel : Baisers volé s et Domicile conjugal.

C'est à la fin des années 1950 que commence le clivage entre cinéma commercial et cinéma d'auteur. Dans les années 1970, chaque réalisateur poursuit sa voie. Godard se lance par exemple dans un cinéma militant hors des circuits commerciaux, Truffaut, Resnais, Chabrol poursuivent leur carrière.

Carole Robert

Éclairage média

Anne Sinclair, journaliste politique et vedette de l'information à la télévision, anime le débat et interroge François Truffaut sur la Nouvelle Vague. Elle s'initie à l'exercice de l'interview sur l'émission "L'Invité du Jeudi", sur France 2 (1978-1982). Elle développe ici son originalité dans l'art de l'interview à la fois sans complaisance et sans agressivité : on le voit dès sa première question lorsqu'elle n'hésite pas à rappeler au cinéaste à propos des ex-réalisateurs de la Nouvelle Vague : "vous vous étripez un peu par voie de presse" tout en restant souriante et charmante. Ses questions directes sont bien loin des interview habituels réservées aux personnalités du cinéma.

Il s'agit là d'une émission à contenu, qui veut analyser les phénomènes cinématographiques en posant des questions précises témoignant de sa connaissance préalable du sujet loin de toute superficialité. La scénographie est conforme à l'esprit sérieux et calme du débat, formellement plus proche de l'entretien politique. Le design est d'une sobriété remarquable, où domine un fond noir, assorti au costume de l'animatrice vedette, dont le pull-over rouge est mis en valeur. L'absence d'ornements superflus du décor (seulement des canapés d'angle blancs) correspond à la conception même du débat au cours duquel Anne Sinclair veut aller à l'essentiel, sans fioritures. La réalisation audiovisuelle est également sobre. Il n'y a en effet aucun mouvement de caméra. Le cadre est fixe avec une amorce sur Anne Sinclair qui écoute François Truffaut ou l'inverse, et un plan large en plongée sur l'ensemble du plateau.

Carole Robert

Transcription

Anne Sinclair
Autre sujet dont j'aimerais qu'on parle, c'est la «Nouvelle Vague». Parce que, bon elle a été à toutes les sauces, de tous les journaux, on en reparle un peu aujourd'hui parce que, disons, des ex-membres de la «Nouvelle Vague», comme vous, comme Godard, vous vous étripez un peu par voie de presse en demandant qui au fond est gardien de l'héritage. Alors je voudrais savoir, la «Nouvelle Vague», c'était Godard, Chabrol, Resnais, Louis Malle, vous... quelques autres aussi.
François Truffaut
Oui, Rivette, Rohmer, oui.
Anne Sinclair
Alors qu'est ce que c'était ? Est-ce que c'était vraiment une tentative de... révolutionner un cinéma qui était un peu empoussiéré ou... ?
François Truffaut
C'était un groupe comme tous les groupes, il en existe aussi en peinture, en littérature mais là, c'était un groupe sans programme, c'était un groupe simplement qui était partisan de rajeunir un peu le cinéma. Peut-être, enfin, il n'y avait pas de programme esthétique commun. Il y avait peut-être l'idée de faire des films plus personnels parce que les films étaient arrivés à un certain anonymat quand même. Un producteur achetait très cher les droits d'un roman célèbre, il achetait très cher le travail de deux scénaristes qui faisaient une adaptation, plus ou moins, qui transformaient le roman en pièce de théâtre et puis après, le producteur partait à la recherche d'un metteur en scène. Et le tout donnait des films que nous trouvions anonymes et qui souvent trahissaient d'ailleurs le livre original. Et nous, nous étions pour faire des films où le metteur en scène s'exprimerait plus directement et où les films au fond ressembleraient un peu à des premiers romans. Vous savez, c'était aussi l'époque quand même de Françoise Sagan. Je crois qu'il y avait un...
Anne Sinclair
Aussi des films plus près de la vie avec des dialogues moins écrits, avec moins de décors...
François Truffaut
Aussi... Et puis à l'époque, nous étions en noir et blanc, donc nous voulions quitter le studio, tourner dans les vrais appartements, suivre davantage un personnage, ne pas penser que on doit avoir des vedettes et derrière des seconds rôles comiques ou ridicules. Vous voyez, ne pas faire une, comment dirais-je, une inégalité de traitement sur les personnages. C'est... à l'air un peu une volonté démocratique, ce que je dis, mais y avait un peu de ça. Y avait l'idée, c'était assez antipathique dans le cinéma. Y avait la vedette qui était prestigieuse et y avait le second rôle qui disait des bêtises. Et moi, je trouvais que les vedettes au fond devraient pouvoir dire des bêtises et qu'un second rôle devait pouvoir être prestigieux.
Anne Sinclair
C'était une intention, ça s'est pas tellement passé dans les faits.
François Truffaut
C'est un point de vue moral, c'est un point de vue moral auquel je crois encore aujourd'hui d'ailleurs.
Anne Sinclair
Alors, qu'est ce qu'elle est devenue la «Nouvelle Vague» ? Je disais que Godard dit : «Vous avez démissionné, vous avez une caméra neutre maintenant...». Bon, qu'est ce qu'il en reste de la «Nouvelle Vague» ?
François Truffaut
Non, je crois comme tous les groupes, les groupes sont destinés à éclater parce que au fur et à mesure qu'on réalise ses rêves... Un groupe jeune, c'est un groupe qui est uni par un rêve commun ou le même genre de rêve. Et puis, une fois que les rêves se réalisent, bien sûr qu'ils ne sont jamais comme ils étaient quand ils étaient restés abstraits. Mais les différences s'accentuent et bien sûr les différences deviennent plus visibles que les ressemblances et le groupe éclate. Le groupe est destiné à éclater, c'est absolument logique, je crois.