Claude Lanzmann explique Shoah au journal télévisé

21 avril 1985
03m 40s
Réf. 01217

Notice

Résumé :

Après avoir précisé la différence entre camps de concentration et d'extermination, Claude Lanzmann explique sa manière de tourner et le sens de son film Shoah.

Date de diffusion :
21 avril 1985
Lieux :

Contexte historique

Claude Lanzmann fut l'un des organisateurs de la Résistance au lycée Pascal de Clermont-Ferrand. Il est Médaillé de la Résistance, Officier de la Légion d'Honneur, et Docteur de l'Université de Jerusalem. Après sa rencontre en 1952 à Berlin avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, il devient collaborateur de la revue Les Temps Modernes, dont il est aujourd'hui le directeur. Jusqu'en 1970, il partage son temps entre journalisme et Les Temps Modernes, rédige des textes de référence sur le conflit israëlo-palestinien, s'engage conte la colonisation et signe le "Manifeste des 121".

En 1970, il se consacre exclusivement au cinéma : il réalise Pourquoi Israël ? (1973), film destiné à ses camarades de lutte anticolonialiste qui s'interrogent sur la légitimité d'Israël. Le succès public et critique est considérable dans le monde entier. Claude Lanzmann commence à travailler Shoah au cours de l'été 1974 : la réalisation de ce documentaire l'occupe à plein temps pendant onze ans.

Dès sa sortie dans le monde entier à partir de 1985, le retentissement de Shoah ne cesse de croître. Des milliers d'articles, d'études, de séminaires dans les universités lui sont consacrés. De nombreuses distinctions et récompenses lui sont attribuées. Le film, considéré comme un véritable outil pédagogique, est projeté dans les collèges et est au coeur de l'enseignement de la Seconde guerre mondiale et du génocide des Juifs. En 1994, Claude Lanzmann consacre un film (Tsahal ) à l'armée de défense d'Israël, hymne au courage et à la réappropriation de la force et de la violence par les Juifs. Son quatrième film Un vivant qui passe (1997) est réalisé à partir d'un entretien que Maurice Rossel lui a attribué en 1979 : Maurice Rossel est le seul délégué à Berlin dès 1942 du Comité international de la Croix-Rouge, à être allé à Auschwitz en 1943. Enfin, Sobibor, 14 Octobre 1943, 16 heures (2001) est fondé sur un entretien avec Yehuda Lerner (1979), ancien acteur de la seule révolte réussie d'un camp d'extermination nazi.

Contrairement à Nuit et Brouillard (Alain Resnais, 1955), Shoah n'alterne pas images d'archives et images du présent : seule la parole des témoins - rescapés, acteurs ou témoins de l'extermination - compte. Chacun est mis face à sa parole, sa conscience, sa douleur, sa lâcheté ou sa culpabilité : Shoah est donc un film sur un événement du passé, en même temps qu'un film sur l'humanité au temps présent. La structure traditionnelle du documentaire historique est renouvellée par Claude Lanzmann.

Par sa rigueur formelle, sa cohérence stylistique et la force de ses témoignages, Shoah participe du nécessaire "devoir de mémoire" : ne pas se souvenir serait "une grave insulte à l'humanité" (Vladimir Jankélévitch, L'imprescriptible, 1986).

Carole Robert

Éclairage média

Cet extrait est l'occasion de mettre en avant une évolution du journal télévisé, lieu d'un débat en direct avec un invité interviewé par le présentateur, et éventuellement par un journaliste spécialisé, ce qui valorise et cautionne la qualité professionnelle de l'information. La mise en place de tels débats sur le plateau renforce la proximité avec le téléspectateur en améliorant l'image de marque de la chaîne.

En effet, d'une part, les reportages sur le terrain sont déjà garants de la transparence de l'information en étant fondés sur l'idée que "l'image ne ment pas". D'autre part, la synthèse de l'information par le présentateur se veut indépendante des pressions politiques ou économiques. Enfin, en proposant d'inviter des acteurs des événements pour les interviewer en direct au cours du journal, la télévision permet aux téléspectateurs d'accéder à une analyse des sujets en direct et sur le vif par des spécialistes, qui sont garants de la qualité des débats. Et ceci dans tous les domaines - dans ce cas présent, le cinéaste et la journaliste spécialisée.

Le présentateur est donc amené à prendre des risques et son importance comme son prestige augmentent. Il met d'ailleurs en avant l'exclusivité et la valeur de l'interview en rappelant aux téléspectateurs que Lanzmann s'est "échappé" de la projection "spécialement" pour venir sur le plateau. La concurrence avec les autres chaînes se fait sentir. Le cadre fonctionne avec un champ/contre champ sur le présentateur et la personne interviewée. Un tel dispositif nécessite la présence de plusieurs caméras et une rapidité de montage.

Dans le cas de Lanzmann, l'interview n'est d'ailleurs pas simple à mener : en effet, il semble parfois légèrement énervé par les questions qui lui paraissent mal posées (erreur de terminologie sur les camps d'extermination), déplacées ou inintéressantes (sur le titre) et il donne l'impression d'y répondre à contre-coeur, quand il ne remet pas le présentateur à sa place. A celui-ci de savoir rester neutre, calme et courtois dans ce genre de situations : c'est une des qualités indispensables à l'exercice de sa profession.

Carole Robert

Transcription

Bernard Pradinaud
Notre invité ce soir est Claude Lanzmann, merci d'être venu, M. Lanzmann. Vous êtes réalisateur d'un film qui est projeté actuellement à l'Empire. Vous vous êtes échappé, si l'on peut dire, de cette projection pour venir nous voir. C'est un film qui dure 9 heures et demi et qui est une série, une suite de témoignages sur la Seconde Guerre mondiale et plus précisément, l'extermination du peuple juif dans les camps de concentration.
Claude Lanzmann
Dans les camps d'extermination.
Bernard Pradinaud
C'est pas la même chose pour vous ?
Claude Lanzmann
Pas du tout, pas du tout. C'est ce que j'explique tout au long du film. Les camps de concentration étaient des camps où les... qui ont été ouverts sur le territoire allemand à partir de 1933 pour y emprisonner des détenus politiques, des sociaux-démocrates, des communistes, et cetera... C'étaient des camps où les gens étaient très malheureux, et beaucoup y sont morts de faim, de misère, de malnutrition, de mauvais traitements. Les camps d'extermination, c'étaient des camps où les gens ne restaient pas, ils arrivaient, ils étaient gazés dans les deux heures. Donc il y a une différence considérable, il n'y a pas eu un seul camp d'extermination sur le territoire allemand, les camps d'extermination n'ont existé que sur les territoires de la seule Pologne.
Bernard Pradinaud
France Roche, neuf heures et demi de film, c'est une durée tout à fait inhabituelle ! Quel que soit le document ?
France Roche
Il y a déjà eu des films aussi longs en français, vous connaissez, par exemple et d'ailleurs Shoah sera présenté dans 2 cinémas en 2 séances différentes. La première partie, la deuxième partie, afin que les gens puissent voir un jour la première, un autre jour la suite. Mais Shoah est un film tout à fait différent de tout ce qui s'est fait dans ce genre. Il ne s'agit pas d'un reportage rétrospectif sur les camps d'extermination mais d'une oeuvre de création à travers laquelle la réflexion s'exerce et dans laquelle les évènements se trouvent à la fois racontés et expliqués et ressentis.
Claude Lanzmann
Et revécus, essentiellement revécus. Parce que... ça n'est pas une histoire dans laquelle des gens cravatés, derrière leur bureau, racontent des souvenirs. Les souvenirs sont faibles. J'ai choisi des protagonistes capables de revivre cela et pour le revivre, ils devaient payer le prix le plus haut, c'est-à-dire souffrir, en me racontant cette histoire.
Bernard Pradinaud
Et Claude Lanzmann, quand vous parlez de protagonistes, vous voulez dire, rescapés de camps d'extermination et aussi ceux qui ont participé à l'extermination.
Claude Lanzmann
Victimes, bourreaux, absolument. C'est la première fois qu'ils parlent depuis 40 années... et qu'on les voit parler surtout.
France Roche
Vous avez plus de mal à retrouver les bourreaux ou à retrouver les victimes.
Claude Lanzmann
J'ai eu du mal, en tous les cas, mais disons que j'ai eu plus de mal à retrouver les bourreaux... que les victimes.
France Roche
Comment les avez-vous persuadés ?
Claude Lanzmann
Ça c'est une autre affaire et que je pense que, la seule façon de comprendre, et je n'en dirai pas plus, c'est d'aller voir le film.
Bernard Pradinaud
Que signifie le titre ?
Claude Lanzmann
Écoutez, je pourrais vous répondre, je vais vous répondre deux choses. D'abord, d'une certaine façon, ça n'a pas d'importance, ce ne sont pas les noms qui font la célébrité, c'est la célébrité qui fait les noms célèbres et Shoah va être très connu. Mais je réponds pourtant à votre question. «Shoah» est le terme hébraïque pour désigner précisément ce qui s'est passé et ça veut dire en hébreu, la tempête, le désastre, la catastrophe, l'anéantissement, la destruction absolue et ça n'a pourtant pas la connotation sacrificielle de «holocauste». «Holocauste», on offre un bélier en holocauste et en hébreu, cette connotation-là n'existe pas.

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