Le procès Kravchenko

27 janvier 1949
01m 08s
Réf. 01219

Notice

Résumé :

Après les violentes attaques parues dans les Lettres françaises suite à la parution en 1947 de son livre J'ai choisi la liberté, Victor Kravchenko intente en 1949 un procès à l'hebdomadaire communiste.

Date de diffusion :
27 janvier 1949
Date d'événement :
24 janvier 1949

Contexte historique

En avril 1944, Victor Kravchenko, ingénieur militaire soviétique en mission aux Etats-Unis demande l'asile politique aux Américains. Il rédige quelques mois après un ouvrage où il décrit "la vie publique et privée d'un haut fonctionnaire soviétique" et explique pourquoi il a "choisi la liberté" (I Choose Freedom ).

L'ouvrage, paru outre-Atlantique en 1946, rencontre un immense succès. Traduit et publié en français en 1947, l'ouvrage est violemment attaqué par les communistes, notamment dans l'hebdomadaire culturel les Lettres françaises, qui accusent Kravchenko de "mensonge et d'imposture". Fondées dans la clandestinité en 1941, Les Lettres françaises ont été progressivement incorporées à la Libération à l'arsenal propagandiste communiste. La nomination en 1947 de Pierre Daix à sa direction parachève l'engagement sans faille du journal dans les combats culturels de la Guerre froide.

Sa "soviétisation" passe notamment par le soutien et l'adhésion absolue à la littérature soviétique et aux écrivains "progressistes" comme le Brésilien Jorge Amado et le Chilien Pablo Neruda. Les oeuvres "réalistes socialistes" y sont défendues contre les objets de la culture américaine comme les romans noirs et le cinéma hollywoodien. Selon Les Lettres françaises, J'ai choisi la liberté est un ouvrage de propagande écrit par des agents américains. Kravchenko porte plainte pour diffamation et obtient, après un procès très médiatisé, en avril 1949, que Claude Morgan et André Wurmser, rédacteurs en chef des Lettres françaises, soient condamnés à verser cent mille francs de dommages et intérêts.

Le procès témoigne alors de la force politique et culturelle du Parti communiste français (PCF) qui mobilise de nombreuses plumes pour condamner un livre remettant en cause l'URSS et la politique de Staline, "le petit père des peuples". Cela n'empêche toutefois pas l'ouvrage de se vendre à plus de 500 000 exemplaires et rappelle que le PCF, s'il n'a jamais été aussi puissant, connaît alors une première érosion de son audience.

Vincent Casanova

Éclairage média

Présenté comme "le grand procès de l'année", alors que la Guerre froide bat son plein, le procès Kravchenko est l'occasion d'une bataille judiciaire intense dont le film veut rendre compte. Le commentaire au ton ferme que soutient une musique sombre et claironnante évoque les débats animés qui agitent les audiences. Toutefois, les deux "adversaires" ne sont pas traités de manière égale.

L'avantage est ici donné à Victor Kravchenko dont on entend une allocution enregistrée dans les bureaux des Actualités françaises. L'aspect très officiel de la déclaration (assis derrière un bureau, filmé en plan fixe) donne du poids à sa parole. Elégamment habillé (port du chapeau et de la cravate) et très entouré (de ses avocats ?), Kravchenko se rend au tribunal tel un homme assuré de sa victoire, saluant à plusieurs reprises le spectateur. Au contraire, Claude Morgan, qui marche seul dans la cour du Palais de justice de Paris, ne bénéficie que d'un plan furtif.

Le refus de donner le nom de l'hebdomadaire communiste (un "hebdomadaire littéraire" dit le commentaire) témoigne également du parti pris politique du média qui est dans ces années contrôlé par le pouvoir. Depuis l'annonce du Plan Marshall en 1947, les ministres communistes ont démissionné et sont entrés dans l'opposition refusant l'ancrage de la France dans le bloc occidental.

Vincent Casanova

Transcription

Commentateur
A Paris, l'auteur de «J'ai choisi la liberté» accusé par M. Claude Morgan, Directeur d'un hebdomadaire littéraire, de mensonges et d'impostures, ouvre le grand procès de l'année. Kravchenko, qu'on voit ici se rendant avec son avocat au Palais de justice, aborde avec fougue ces débats retentissants. La presse filmée n'a pas été autorisée à tourner les audiences qui promettent d'être animées. A ses adversaires qui l'accusent d'être un menteur, un escroc et un ivrogne, Kravchenko répond : «J'ai écrit mon livre pour les gens libres du monde entier qui doivent savoir ce que c'est que le régime soviétique.» C'est donc par-dessus le procès d'aujourd'hui, le débat de deux tendances qui s'opposent. Après les premières audiences, Kravchenko déclarait aux Actualités Françaises :
Kravchenko Victor
«Je suis heureux d'avoir l'occasion de dire combien après deux jours de débat, j'ai apprécié et admiré la liberté de parole et de discussion que permet la justice démocratique française. Je continuerai à lutter pour la manifestation de la liberté et de la vérité.»

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