Le structuralisme de Roland Barthes

29 mai 1957
03m 11s
Réf. 01220

Notice

Résumé :

Roland Barthes dans ses Mythologies analyse quelques signes emblématiques de la vie quotidienne des années 50, tel le catch.

Type de média :
Date de diffusion :
29 mai 1957
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Contexte historique

Né en 1915, Roland Barthes s'est imposé à partir des années 50 comme l'une des figures centrales du structuralisme, mouvement intellectuel qui affirme que tout phénomène se "structure" de manière signifiante. Ainsi Barthes montre-t-il dans Le Degré zéro de l'écriture (1953), dans la continuité de la linguistique élaborée par Ferdinand de Saussure pour qui la langue est un système cohérent à étudier de façon autonome, comment "l'écriture (est) condamnée à se signifier elle-même", considérant ainsi que l'étude des structures du langage littéraire (le style en particulier) permet de déterminer les significations du texte.

Dans Mythologies (1957), Barthes entreprend de lire quelques "mythes de la vie quotidienne moderne". Il y décrypte le "tissu de nos évidences" c'est-à-dire les "signes" qui incarnent le "Français moyen" des années 50. En analysant par exemple l'image de l'Abbé Pierre, le bifteck et les frites ou les combats de catch, Barthes déchiffre les significations cachées de ces "matériaux" comme autant de symboles ; banals en apparence, ceux-ci sont selon lui des productions historiques véhiculant des idées socialement conservatrices. Il formalise son approche au cours des années 60 en promouvant la sémiologie, "science qui étudierait la vie des signes au sein de la vie sociale". Si son ouverture d'esprit lui a fait aborder des objets aussi variés que le cinéma, la photographie, la mode ou la musique, il a accordé un intérêt constant à la littérature, renouvelant les approches de la critique littéraire.

Dans Sur Racine (1963), il ose une lecture psychanalytique qui suscite de vives réactions chez les professeurs de La Sorbonne, manifestant une révolte anti-académique commune à l'ensemble des "structuralistes" (Michel Foucault notamment) et parallèle aux nouvelles vagues contestataires de la vie artistique des années 60. Barthes effectue un tournant dans sa pensée à partir des années 70 où ses recherches l'amènent à remettre sur le devant la part subjective dans l'écriture (Roland Barthes par lui-même ).

Il récuse progressivement la tentation scientifique pour exalter le jouissance que le texte fait éprouver au lecteur, la "saveur" humaine devenant plus précieuse que le "savoir" même (Fragments d'un discours amoureux ). Il meurt prématurément en 1980 alors qu'il était depuis 4 ans professeur au Collège de France, marque de la consécration institutionnelle que connaît le structuralisme au cours des années 70.

Vincent Casanova

Éclairage média

Créée en 1953 par Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, l'émission "Lectures pour tous" veut donner le goût des livres. La télévision est alors envisagée comme une invitation à la culture ; le spectateur est considéré comme un lecteur. Le petit écran a pour mission d'éduquer tout autant que de divertir. Souvent dirigée par des hommes issus de la Résistance qui font de l'art un instrument d'émancipation, la télévision donne la parole aux grands écrivains et intellectuels du temps.

Ainsi Pierre Desgraupes présente-t-il les Mythologies avec le souci de rendre accessible l'oeuvre et de clarifier les intentions de l'auteur : une question d'ordre très général ("Comment pourrait-on définir votre travail ?") ouvre l'entretien et ce qui suit apparaît dès lors comme l'explicitation de la réponse concise de Barthes. A la manière d'un professeur (le regard-caméra accentue l'adresse au spectateur), Desgraupes effectue une description de la première partie des Mythologies mettant de côté la 2e partie plus théorique et susceptible d'être plus difficile à comprendre. Il choisit aussi un exemple très évocateur (le catch) pour le public. Barthes peut y déployer sa méthode non sans une certaine volonté d'ancrer l'analyse abstraite dans le vécu du téléspectateur : il met sur le même plan son "actualité" et celle des Français.

La télévision en est alors encore à ses débuts comme le montrent les gestes assez peu télégéniques du présentateur (il se frotte l'oeil et passe devant la caméra pour prendre un livre). Toutefois, en filmant en gros plan le visage de l'invité, il y a l'idée qu'en mettant à nu l'individu, on parviendra à comprendre l'oeuvre, à percer le mystère de la création. Le dispositif et le style de l'émission ont posé les bases du "talk-show"; celle-ci a accompagné les bouleversements qu'a connus le monde du livre, ces années correspondant en effet au succès des livres de poche et à l'apparition des listes de best-sellers. Peu à peu, pour les auteurs et leurs éditeurs, un passage à "Lecture pour tous" s'impose comme un rendez-vous essentiel dans la vie des lettres.

Vincent Casanova

Transcription

Pierre Desgraupes
Comment pourrait-on définir votre travail Roland Barthes ?
Roland Barthes
Eh bien, oui moi aussi, je suis un peu embarrassé parce que, enfin, il se présente si vous voulez comme une collection de matériaux, d'analyses de mythes de la vie quotidienne moderne à nous Français. Le tout couronné par une sorte d'essai plus théorique sur ce que peut être, alors, un peu plus abstraitement, la notion de mythe aujourd'hui.
Pierre Desgraupes
Mais pour nous en tenir, par exemple, à la première partie, c'est-à-dire à ce catalogue de matériaux sur lequel vous avez... sur lesquels vous avez fait des analyses qui évidemment sont très différentes d'un simple inventaire. Je crois, tout de même, ce qui est frappant et ce qu'il faut expliquer, tout d'abord, aux spectateurs qui sont, je pense, les futurs lecteurs de votre livre, c'est que les têtes de chapitre ou les sujets de vos analyses sont des sujets qui leur sont généralement très familiers, ça va d'un produit, d'un savon pour lequel on fait tous les jours de la publicité, au catch qu'il voit à la télévision, à l'abbé Pierre dont leur parlent les journaux. Je crois qu'on pourrait dire, tout de même que, il y a là au départ un recensement de quelques-uns des principaux mythes qui tissent notre vie quotidienne, n'est-ce pas ?
Roland Barthes
Mais oui, d'ailleurs, c'est comme ça que je les ai pris. Ils ont fait parti de mon actualité comme ils faisaient parti de l'actualité des autres français au moment où je les étudiais.
Pierre Desgraupes
Et alors évidemment, là où les choses deviennent plus compliquées, c'est au moment où il faut expliquer quel travail vous avez fait sur ces matériaux. Comment vous essayez de les élucider, dans quel sens ?
Roland Barthes
Oui, enfin, j'essaie de voir en quoi ils sont des grandes représentations collectives, rappelant donc par-là même ce qu'était le mythe d'autrefois, et en quoi, malgré tout, ces représentations collectives sont bien de notre temps, sont produits par notre société et par notre histoire.
Pierre Desgraupes
C'est cela. Par exemple, si vous voulez, on va prendre quelques-uns des chapitres de votre livre, il y en a beaucoup et j'en ai choisi seulement quelques-uns. Qu'est-ce qui vous paraît caractériser le catch ou expliquer même, en un sens, le succès du catch sur le public ?
Roland Barthes
Oui, à une époque, je suis allé très souvent au catch, surtout dans une petite salle... assez populaire qui est l'Elysée Montmartre.
Pierre Desgraupes
Oui.
Roland Barthes
Et j'ai toujours été très frappé par le fait que ce spectacle dit «sportif», n'est-ce pas, en réalité, recoupait assez ce qu'on connaît, par exemple, de la commedia dell'arte, n'est-ce pas. C'est une sorte de scénario sur lequel les catcheurs improvisent des épisodes, mais tous ces épisodes et ce scénario ont à mon sens, un sens essentiellement moral, c'est-à-dire qu'il s'agit de mimer, d'improviser, enfin le... les images ancestrales en quelque sorte du combat, avec la figure de la justice, du triomphe, de la défaite, du supplice et surtout alors essentiellement du paiement, n'est-ce pas. Car la justice du catch est une justice du paiement. On entend très souvent le public crier : «Fais-le payer !». N'est-ce pas. Il s'agit de faire payer le salaud.
Pierre Desgraupes
Oui, c'est-à-dire que, vous écrivez dans votre livre que le catch est fait pour exprimer une certaine idée de la justice en quelque sorte.
Roland Barthes
Exactement.

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