La pensée libérale de Raymond Aron

07 décembre 1969
02m 37s
Réf. 01221

Notice

Résumé :

Raymond Aron évoque son parcours et son conflit avec les intellectuels de gauche à la suite de la publication de L'opium des intellectuels en 1955.

Type de média :
Date de diffusion :
07 décembre 1969

Contexte historique

Comme Jean-Paul Sartre, Raymond Aron naît en 1905 et entre en 1924 à l'Ecole normale supérieure ; ils y choisissent la philosophie. Ils approfondissent leurs connaissances en la matière dans les années 30 en séjournant en Allemagne. A partir de 1939, leur attitude diverge : quand Sartre reste à Paris, Aron choisit de suivre le général de Gaulle à Londres. Il y devient rédacteur en chef de la revue La France libre. En 1945, Sartre et Aron se retrouvent pour fonder la revue Les Temps modernes mais la rupture intervient rapidement.

Aron s'engage alors dans un combat contre le communisme et devient notamment en 1947 éditorialiste au quotidien Le Figaro ; cela le condamne toutefois à une certaine marginalité dans la vie intellectuelle française dominée dans l'après-guerre par le marxisme. Aron est un bon connaisseur de l'oeuvre de Marx qu'il a beaucoup étudiée pour sa thèse, Introduction à la philosophie de l'histoire (1938). C'est donc en débatteur informé qu'il critique radicalement l'URSS et le marxisme dans Le Grand schisme en 1948. Il y dresse un portrait à charge de l'URSS stalinienne tout en donnant une lecture d'une grande lucidité des enjeux de la Guerre froide. Le communisme y est défini en terme de religion séculière et la séduction qu'il exerce auprès des intellectuels n'est que le résultat de la mauvaise conscience de ces derniers, analyse qu'il poursuit et développe dans L'opium des intellectuels en 1955. Le titre est une référence directe à la formule de Marx pour qui "la religion est l'opium du peuple". Aron s'investit plus particulièrement dans la revue Preuves financée par le Congrès pour la liberté de la culture (1950) lui-même soutenu par les Etats-Unis ; la revue s'érige comme une plate-forme du renouveau de la pensée libérale contre tous les totalitarismes contemporains. Les analyses théoriques jouxtent des articles de reportage sur l'Europe de l'Est, dans la perspective de donner des "preuves" de la situation réelle dans les démocraties populaires.

Après la mort de Staline en 1953, la revue délaisse l'anticommunisme frontal pour s'orienter vers des articles plus théoriques, évaluant les mutations de la société de consommation qui se développe en France avec la croissance économique. Diabolisé par la gauche, l'audience d'Aron reste limitée jusqu'à la fin des années 60 même s'il est nommé (non sans polémiques) dès la fin des années 50 professeur à La Sorbonne. A partir des années 1970 et sa nomination au Collège de France, son message ressurgit avec éclat ; ses analyses deviennent très appréciées des nouveaux intellectuels alors en rupture de marxisme. Aron devient ainsi au soir de sa vie un personnage public et reconnu. La pensée libérale, portée par la revue Commentaires qu'il crée en 1978, triomphe. La disparition en 1983 de ce "spectateur engagé", comme il aimait lui-même se définir, marque la fin des grandes figures prophétiques et intellectuelles françaises du XXe siècle.

Vincent Casanova

Éclairage média

En réalisant un entretien avec Aron en 1969, l'émission "Un certain Regard" témoigne du renouveau naissant de la pensée libérale de Raymond Aron dans la société française. En forme de bilan, la discussion permet de faire le point sur son "conflit avec les intellectuels". Aron profite de la question pour délivrer avec aisance son discours. Assis derrière son bureau, lunettes posées devant lui, il revient avec vigueur et énergie sur son parcours. Son ton vif traduit la personnalité polémique du philosophe, son élocution très claire son habitude d'enseigner. Sa verve est aussi la marque de sa fréquentation assidue du métier de journaliste qu'il exerça toute sa vie parallèlement à ses activités universitaires. Il sait dire en peu de mots l'essentiel de sa pensée.

Tout en donnant l'impression d'avoir pris du recul (l'évocation de la "crise personnelle" vient ainsi nuancer la portée pamphlétaire de l'écrit), Aron, dans la 2e partie de l'entretien, assène (usage du présent gnomique, anaphore) sa vérité sur la nature de l'intellectuel français, vérité qu'il assimile à "la" vérité. Les cadres serrés sur le visage d'Aron viennent donner l'impression au spectateur qu'il occupe la place du journaliste ce qui renforce d'autant plus l'impact des propos.

Vincent Casanova

Transcription

Raymond Aron
Alors je viens à votre deuxième question, mon conflit avec les intellectuels. Voilà, il ne faut pas dire avec les intellectuels, avec certains intellectuels. Et bien, d'une certaine manière, je suis devenu passionné contre le stalinisme par mauvaise conscience de ne pas m'être exprimé contre l'hitlérisme. Je vous ai expliqué, il y a quelques instants, que j'avais été paralysé pour m'exprimer contre Hitler et le national-socialisme. Dans le cas du stalinisme, je n'étais plus paralysé, nous sortions d'un régime totalitaire qui avait répandu le malheur sur le monde. Et j'ai été saisi d'une espèce de fureur, en voyant que tant d'intellectuels de bonne volonté tombaient à nouveau dans le piège du totalitarisme et croyaient que un totalitarisme était bon parce qu'il se réclamait d'une doctrine, qui en elle-même est noble, généreuse, rationaliste, humanitaire. Alors j'ai eu une espèce de... fureur, probablement excessive, qui venait du fait que je ne m'étais pas manifesté assez dans les années 30 et alors comme une partie importante de l'Intelligentsia, y compris mes anciens amis, Sartre, Merleau-Ponty étaient communistes ou communisants, je suis devenu parmi les intellectuels qui passaient pour avoir une certaine valeur, un de ceux qui s'exprimait le plus vigoureusement contre le stalinisme. Vous le savez, j'ai publié «L'opium des intellectuels» en 1955, livre auquel je tiens parce que je suis sorti d'une longue crise personnelle provoquée par des malheurs familiaux pour écrire ce livre, «L'opium des intellectuels», qui a été pour moi, pour ainsi dire la guérison personnelle. Et alors ce livre, «L'opium des intellectuels» paru en 55, juste avant mon élection à la Sorbonne qui a été une bataille politique incroyable et en 56 est arrivé le discours de Khrouchtchev qui m'a fait dire, après tout, ce n'était pas nécessaire d'écrire ce livre. L'intellectuel français est séparé des réalités économiques et sociales qu'il connaît mal, il a la nostalgie de l'universalisme, de l'universalité. Il est insatisfait d'une petite France, il est de tradition gauche, il vit dans un pays catholique et les pays catholiques sont probablement plus exposés à l'universalisme communiste que les pays protestants. Il rêve d'une solution totale des problèmes sociaux et puis, il y a un élément de conformisme, enfin, il est plus facile de se dire de gauche que de refuser de l'être.

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