Les obsèques de Jean-Paul Sartre

19 avril 1980
02m 58s
Réf. 01225

Notice

Résumé :

Plusieurs dizaines de milliers de personnes accompagnent en silence le cercueil de Jean-Paul Sartre de l'hôpital Broussais au cimetière du Montparnasse à Paris.

Date de diffusion :
19 avril 1980

Contexte historique

Né à Paris en 1905, Jean-Paul Sartre entre à l'Ecole normale supérieure en 1924, la même année que Raymond Aron. Après son agrégation de philosophie en 1929, à l'unisson avec sa génération (Emmanuel Lévinas, Maurice Merleau-Ponty) désireuse de renouveau face au magistère exercé par le bergsonisme et le rationalisme, il se tourne vers la phénoménologie allemande de Husserl et de Heidegger qui pose que "toute conscience est conscience de quelque chose". Cela lui ouvre les chemins de l'existentialisme athée, doctrine philosophique qu'il expose notamment en 1943 dans L'Etre et le néant et en 1946 dans L'existentialisme est un humanisme.

Sartre y montre en particulier comment la rencontre avec l'autre est avant tout un face à face entre deux libertés qui tentent de se détruire puisque "l'enfer, c'est les autres" comme il le fait dire à l'un de ses personnages dans sa pièce de théâtre Huis clos (1944). Selon lui, l'homme est condamné à la liberté absolue et est ainsi responsable devant lui-même et les autres, la liberté exigeant choix et engagement. Ce "devoir d'engagement", dont Sartre théorise les attendus dans le premier numéro de la revue Les Temps modernes qu'il fonde en 1945 avec Raymond Aron mais dont les positions anticommunistes l'éloignent rapidement, s'impose avec évidence après l'épreuve de la guerre. Le titre domine ainsi la scène intellectuelle et popularise le modèle d'une revue polyvalente, littéraire, artistique mais aussi d'actualité où la prise de position politique est explicite et toujours sous-tendue par une argumentation d'ordre philosophique. Sartre s'illustre alors autant comme dramaturge que comme philosophe et journaliste. Les fonctions idéologiques l'emportent sur les préoccupations formelles ; publiée par Gallimard, son oeuvre littéraire et théâtrale, qu'il a inaugurée dès 1937 par un roman La Nausée et qu'il a continuée notamment avec Les Mots et sur scène avec Les Mains sales (1948), lui sert à vulgariser sa pensée.

Par ailleurs, par ses critiques littéraires (rassemblées dans différents volumes de Situations ), il concentre les pouvoirs et l'autorité de celui qui crée et de celui qui consacre, lui-même obtenant mais refusant la récompense suprême, le Prix Nobel de littérature en 1964. Si la position de Sartre vis-à-vis du Parti communiste a souvent oscillé, au gré des événements, de la critique courtoise au compagnonnage le plus solidaire, le marxisme reste pour lui "l'horizon indépassable" ; aussi tente-t-il de le concilier avec l'existentialisme dans la Critique de la raison dialectique (1960).

De toutes les luttes comme le rappelle la variété des gerbes de fleurs lors de ses funérailles, anticolonialiste quand il signe le manifeste des 121 en 1960 qui proclame le "droit à l'insoumission", maoïste quand au début des années 70 il est rédacteur de La Cause du peuple et fonde le journal Libération, défenseur des droits de l'homme quand il appelle à aider les Boat people au travers de l'association "un bateau pour le Vietnam", il a influencé toutes les générations, tous horizons confondus.

Son union avec Simone de Beauvoir qui dans Le Deuxième Sexe affirme qu'"on ne naît pas femme mais qu'on le devient" l'a fait également soutenir le combat féministe. Sa mort en 1980 ouvre la fin du modèle français de l'intellectuel engagé, les maîtres à penser de sa dimension comme Roland Barthes, Jacques Lacan, Michel Foucault, Raymond Aron disparaissant dans les quatre années qui suivent. La spontanéité du rassemblement de plusieurs dizaines de milliers de personnes derrière son cercueil rappelle la popularité de cet intellectuel total qui était en premier lieu un écrivain et un philosophe et dont les combats vieillissants à la fin des années 70 ne suscitaient pourtant plus guère d'intérêt.

Vincent Casanova

Éclairage média

La mort de Jean-Paul Sartre fait l'ouverture du journal de 20 heures. C'est là un privilège réservé à quelques hommes politiques et artistes (chanteurs et acteurs le plus souvent), très rarement à des intellectuels. Pendant vingt longues secondes, pas un commentaire, juste le son et les images comme la réalité nue afin de rendre compte au plus près de l'événement. La référence à Victor Hugo, mort en 1885 et à qui la IIIe République fit des obsèques nationales, en souligne la dimension historique. La réalisation en plans larges, voire panoramiques, révèle le nombre impressionnant de personnes qui descendirent spontanément mais en silence dans la rue. Le spectacle est ainsi filmé comme une procession. Les quelques plans rapprochés sont réservés aux "célébrités" (Yves Montand et Simone Signoret) et surtout à Simone de Beauvoir, compagne de Sartre depuis toujours, agenouillée devant le cercueil sans croix.

Ce long plan, juste avant l'inhumation, rappelle à quel point Sartre était un homme public et dont la disparition dépasse le cadre privé. Ce moment, habituellement réservé aux intimes, est ici exposé à tous. Le ton est emphatique ("Paris était à Sartre"), les phrases lyriques figurant le rythme de la marche ("à pas d'homme, le pas de milliers d'hommes, pour un homme qu'ils ont aimé, pour un homme qu'ils ont suivi, qu'ils suivent ici pour la dernière fois"). Le journaliste rompt à la fin de son reportage la tonalité de son discours en proposant non sans une certaine ironie tragique une signification politique à cet enterrement ("la foule d'aujourd'hui devait ressentir comme un remords" puisqu'il n'y avait que 30 personnes à la dernière manifestation à laquelle avait appelée Sartre) du plus célèbre intellectuel français du XXe siècle mais aussi d'une manière de penser.

Vincent Casanova

Transcription

(Silence)
Alain Gillot Pétré
14h15, le cortège funèbre de Jean-Paul Sartre quitte l'hôpital Broussais. Dans la foule, Michel Rocard, Yves Montand, Simone Signoret, François Périer. Quelques policiers avec fourragères et gants blancs assurent un service d'honneur. Sur le premier fourgon, d'immenses gerbes de fleurs de Libération, Gallimard, Les Temps Modernes, Un bateau pour le Vietnam et L'amical des Algériens en Europe. Simone de Beauvoir et les intimes de Jean-Paul Sartre ont pris place près du cercueil. La dernière marche de Sartre, la marche pour Sartre, commence. Solitaire, cet homme là, allons donc ! Tantôt un fleuve a traversé Paris de part en part à pas d'homme, le pas de milliers d'hommes pour un homme qu'ils ont aimé, pour un homme qu'ils ont suivi, qu'ils suivent ici pour la dernière fois. Concernant un écrivain, il faut remonter aux obsèques de Victor Hugo en 1885, pour avoir une idée de ce qui s'est passé à Paris cet après-midi. Sans aucun service d'ordre, la foule silencieuse et recueillie s'est emparée de la rue créant de monstrueux embouteillages. Paris était à Sartre. Plus le cortège progressait dans le 14ème arrondissement, plus le monde affluait, les trottoirs se remplissaient, le défilé digérant au passage la masse compacte de nouveaux arrivants et ceux qui avaient donné rendez-vous à Sartre au long de son dernier voyage. 10 000 à Broussais, 50 000 à l'arrivée... au moins. Une majorité de jeunes mais toutes les générations sartriennes étaient là.
(Silence)
Alain Gillot Pétré
L'arrivée d'une telle marée devait provoquer au cimetière d'inévitables bousculades, on dénombra plusieurs blessés, étouffés dans la houle humaine. Mais la spontanéité de l'hommage rendu à Sartre, sa simplicité, cette curieuse atmosphère de liberté efface toute autre considération. C'est à grand peine que le cercueil marron, très simple, de Jean-Paul Sartre, put être extrait du fourgon mortuaire.
(Silence)
Alain Gillot Pétré
Simone de Beauvoir.
(Silence)
Alain Gillot Pétré
16h15, il y avait tout juste 2 heures que le cortège avait quitté l'hôpital Broussais. Pour la dernière manifestation de Sartre, ils étaient venus trente, la foule d'aujourd'hui devait ressentir comme un remord.

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