La sociologie de Pierre Bourdieu

28 avril 1998
01m 25s
Réf. 01228

Notice

Résumé :

Pierre Bourdieu évoque son travail sociologique. Il condamne le mépris dans lequel certains intellectuels tiennent les apports de sa discipline.

Type de média :
Date de diffusion :
28 avril 1998

Contexte historique

Fils d'agriculteurs du Béarn, ancien élève de l'Ecole normale supérieure, Pierre Bourdieu (1927-2002) opte, après une agrégation de philosophie, pour la sociologie au début des années 60, alors que les sciences sociales sont en plein essor. Bourdieu développe plus particulièrement une réflexion sur les déterminismes sociaux. Il met à plat un certain nombre de mécanismes qui reproduisent les inégalités entre les groupes sociaux.

Ainsi le système éducatif français, étudié en collaboration avec Jean-Claude Passeron dans La Reproduction. Eléments pour une théorie du système d'enseignement en 1970, est pour lui le plus efficace, les exigences scolaires n'étant à la portée que des enfants dont les parents ont eux-mêmes réussi à les maîtriser. Il a montré également à quel point "l'amour de l'art", les pratiques culturelles d'une façon générale, sont conditionnées par un "habitus", c'est-à-dire un ensemble de comportements hérités (attitudes, langages, référents) auxquels il est quasiment impossible d'échapper.

Il s'en est plus particulièrement pris aux intellectuels (philosophes, poètes, écrivains) qui ont mis en doute sa discipline, déniant à la sociologie les résultats de ses enquêtes alors qu'il a eu à coeur d'élaborer des méthodes scientifiquement objectives. La portée politique de ses recherches s'est progressivement intensifiée ; considérant que le chercheur devait aussi être engagé et contestant le pouvoir de la télévision, il appelle suite aux grèves de décembre 1995 à un mouvement social européen pour défendre les droits sociaux acquis. Son propos est souvent récupéré par les alter-mondialistes dénonçant la logique du néo-libéralisme économique.

Devenu professeur au Collège de France, directeur de la revue les Actes de la Recherche en sciences sociales et d'une collection de livres au Seuil, son audience grandit à partir des années 1980 et il est à l'origine d'une école de pensée encore active aujourd'hui. Mais les travaux de Bourdieu ont toujours été contestés notamment par Raymond Boudon. Pour ce dernier, les interactions individuelles peuvent l'emporter sur la logique de groupe. Il s'inscrit en faux contre une conception trop déterministe des faits sociaux.

Vincent Casanova

Éclairage média

Assis derrière son bureau au Collège de France, Pierre Bourdieu reçoit la journaliste Laure Adler qui réalise, dans le cadre de son émission "Le Cercle de minuit", créée par Michel Field, des entretiens avec des grands intellectuels français. L'heure tardive de diffusion du programme la dégage de la nécessité de rassembler un large public et Adler peut remplir sa mission de service public en abordant des questions complexes avec des universitaires, penseurs ou artistes. Elle peut prendre alors le temps d'écouter les réponses sans couper l'interlocuteur. C'est ainsi qu'elle peut introduire réellement à l'oeuvre de l'invité jouant sur une relation de complicité, de confiance, loin de toute agressivité interrogative.

Enregistrée d'habitude en public, l'émission est ici exceptionnellement réalisée sans. Peut-être est-ce la traduction de la méfiance absolue de Pierre Bourdieu vis-à-vis de la télévision, méfiance dont il s'est expliqué dans Sur la télévision (1996). La réalisation, dans les conditions du direct, cadre avec sobriété le visage du sociologue au plus près du respect de sa parole. Aussi le dispositif semble-t-il beaucoup plus proche de la radio, l'image étant réduite à sa plus simple expression afin de ne pas détourner par des artifices l'attention du spectateur qui est avant tout auditeur.

Vincent Casanova

Transcription

Pierre Bourdieu
Alors que s'il m'arrive d'être... Oui, c'est vrai, si je suis particulièrement sévère pour les intellectuels, c'est parce que je pense qu'ils sont dans les meilleures conditions pour échapper aux déterminismes sociaux mais ils auraient les moyens... Mais comme ils mettent un point d'honneur à les ignorer, à les dénier, à cracher sur la sociologie, enfin il n'y a pas d'autres mots. Il suffit de dire sociologie, aussitôt les intellectuels sortent leurs revolvers, philosophes, poètes, écrivains, enfin... Bon comme ils passent le temps à les dénier, ils en sont victimes, bon… Et je pense que enfin, c'est une méchanceté que j'aime dire parce qu'elle est vraie. La propriété majeure des intellectuels, c'est l'illusion de la liberté à l'égard des déterminismes sociaux qui fait qu'ils sont d'une certaine façon particulièrement soumis à ces déterminismes, voilà. Alors quand le sociologue arrive avec ses instruments de connaissance qui sont, qui sont quand même assez puissants et qu'il porte au jour des nécessités, bon les lois de la reproduction scolaire, enfin, etc... Des choses comme ça. C'est un peu insupportable et on lui en veut. Alors on aurait envie de tuer le messager en oubliant, que lui aussi parfois, est malheureux de porter ce message. Donc, c'est pas toujours agréable d'être le prophète de malheur, l'annonciateur des mauvaises nouvelles. Bon et voilà.

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