Le Nouveau Roman et Nathalie Sarraute

15 mai 1957
02m 40s
Réf. 01229

Contexte historique

"Personne, ni écrivain, ni public, ne sait plus au juste à quoi s'en tenir" observe l'écrivain Julien Gracq en 1950. Il souligne ainsi le malaise que connaît le monde des lettres. En effet, les auteurs qui servaient de modèles sont morts (Paul Valéry en 1945), âgés (André Gide meurt en 1951) ou se sont compromis pendant la Seconde Guerre mondiale (Jean Giono, Louis-Ferdinand Céline).

Dans ce contexte troublé émerge chez des écrivains d'horizons et de génération divers le besoin de tourner la page, conscients de vivre dans L'Ere du soupçon (Nathalie Sarraute en 1953). En mars 1957, Emile Henriot, journaliste au Monde, utilise dans un compte-rendu critique de Tropismes de Sarraute et de La Jalousie d'Alain Robbe-Grillet l'expression de "Nouveau Roman" pour qualifier ce courant littéraire. L'année suivante, la revue intellectuelle Esprit assure la reconnaissance du mouvement en lui consacrant un numéro spécial.

Aussi, les "Nouveaux Romanciers" ne se sont-ils pas concertés pour élaborer un groupe et une école puisque c'est a posteriori et sur la base de quelques points communs, en particulier un même éditeur (les Editions de Minuit), qu'ils ont été définis. Cependant, tous ces écrivains, parmi lesquels il faut compter également Claude Simon, partagent la volonté de remettre en cause les formes de la fiction et les conventions romanesques telles qu'elles sont pratiquées depuis le XIXe siècle. A la différence du récit traditionnel attaché à la psychologie des héros et à la linéarité de l'intrigue, ils inventent de nouveaux procédés narratifs, identifiant par exemple le personnage au lecteur par l'usage du "vous" de narration comme Michel Butor dans La Modification (1957).

Nathalie Sarraute (1900-1999) a parmi les premières posé cette volonté de renouvellement. Elle publie dès 1938 un premier recueil de récits, Tropismes, où elle s'attache à la description minutieuse des mouvements qui effleurent notre conscience et manifestent nos sentiments. Elle éclate pour ce faire les techniques traditionnelles du dialogue. Passé inaperçu, l'ouvrage est réédité et augmenté de 6 récits en 1957, et impose le "Nouveau Roman". Du Planétarium à Enfance où elle renoue avec l'autobiographie, toute l'oeuvre de Sarraute, placée sous l'influence de James Joyce et de Virginia Woolf, ambitionne de révéler avec les armes du style les non-dits de l'existence.

Vincent Casanova

Éclairage média

Créée en 1953 par Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet, l'émission "Lectures pour tous" veut donner le goût des livres. La télévision est alors envisagée comme une invitation à la culture ; le spectateur est considéré comme un lecteur. Le petit écran a pour mission d'éduquer tout autant que de divertir. Souvent dirigée par des hommes issus de la Résistance qui font de l'art un instrument d'émancipation, la télévision donne la parole aux grands écrivains et intellectuels du temps. C'est ainsi que Dumayet entreprend de faire comprendre aux téléspectateurs le sens du travail littéraire de Nathalie Sarraute à travers l'explicitation du titre du recueil.

Proposant en introduction une définition d'ordre général, il cherche, tel un professeur, à l'illustrer par un exemple très concret pour faire saisir la subtilité et la complexité de l'objet. Il parvient à cerner la démarche littéraire de Sarraute en procédant à l'envers. D'un mauvais exemple (voir mais ne pas dire à son interlocuteur la présence d'un cheveu sur son épaule), il dégage les tropismes qui intéressent Sarraute. Puis, il lui pose une question totalement contraire à ce qu'elle recherche, ce qui permet d'autant mieux d'en distinguer la singularité et l'originalité.

Conçu comme l'instruction d'un dossier, l'entretien tente ainsi le plus fidèlement de reconstituer l'intention de l'auteur. En filmant en gros plan le visage de l'invité, il y a l'idée qu'en mettant à nu l'individu, on parviendra à comprendre l'oeuvre, à percer le mystère de la création. Le dispositif et le style de l'émission ont posé les bases du "talk-show" ; celle-ci a accompagné les bouleversements qu'a connus le monde du livre, ces années correspondant en effet au succès des livres de poche et à l'apparition des listes de best-sellers. Peu à peu, pour les auteurs et leurs éditeurs, un passage à "Lecture pour tous" s'impose comme un rendez-vous essentiel dans la vie des lettres.

Vincent Casanova

Transcription

Pierre Dumayet
«Tropismes» par Nathalie Sarraute. «Tropismes» est un livre de fiction, pourtant, ce n'est pas un roman. Ce n'est pas non plus un recueil de nouvelles, ce n'est pas un recueil de poèmes en prose. C'est un recueil, c'est un ensemble de textes qui tous sont la description de «Tropismes», c'est-à-dire, voyons comment dire, de mouvements naturels, spontanés, que nous faisons tous mais qui ne viennent pas jusqu'à notre conscience. Est-ce que c'est à peu près ça ?
Nathalie Sarraute
Qui viennent jusqu'à notre conscience, qui sont aux limites de la conscience, que nous pouvons retrouver. Qui effleurent, qui traversent la conscience, en somme.
Pierre Dumayet
Par exemple ? Un exemple de tropisme, tout de même.
Nathalie Sarraute
C'est difficile, j'en ai fourni quelques-uns dans mon livre.
Pierre Dumayet
Oui, bien sûr, peut-être peut-on justement en prendre un qui n'est pas dans votre livre.
Nathalie Sarraute
Ce sont des mouvements, n'est-ce pas, que nous pouvons retrouver, qui sont en somme... que j'ai vu au ralenti, si on veut.
Pierre Dumayet
Ce sont des mouvements...
Nathalie Sarraute
Qui passent d'habitude tellement vite dans la conscience qu'il est impossible de les saisir ou de les exprimer en langage et que j'ai essayé de saisir.
Pierre Dumayet
Je vais vous proposer un exemple tout de même. Vous êtes en face de moi et je suis en face de vous et vous vous apercevez que j'ai un cheveu sur mon épaule. N'est-ce pas. Vous avez en même temps l'envie de me dire que j'ai un cheveu sur mon épaule et puis, en même temps, vous vous refusez à cette idée parce que... spontanément.
Nathalie Sarraute
C'est ça.
Pierre Dumayet
Est-ce que c'est un tropisme, ça ?
Nathalie Sarraute
Oui, c'est un tropisme.
Pierre Dumayet
C'est-à-dire que c'est un mouvement et puis en même temps, ce mouvement vous le repoussez.
Nathalie Sarraute
C'est une quantité de mouvements que j'accomplis, d'abord quand je veux, je pense qu'il faut enlever ce cheveu et puis, quand je me retiens de l'enlever.
Pierre Dumayet
C'est ça.
Nathalie Sarraute
Alors il s'agit de retrouver tous ces mouvements et d'essayer, par le rythme du style de les rendre et de les faire accomplir aux lecteurs, si on se choisit ce mouvement-là. Ce n'est pas particulièrement un mouvement qui m'intéresserait parce que je ne le trouve pas assez dramatique.
Pierre Dumayet
Oui, pas dramatique et puis, il est difficile de le reconstituer d'ailleurs celui-ci, il est effectivement, il dure à peine.
Nathalie Sarraute
Mais presque tous les mouvements que j'ai essayés de reconstituer ne durent à peine. Enfin, ils sont très très rapides dans la conscience.
Pierre Dumayet
Mais je crois que, on peut tout de même garder, si vous voulez, cet exemple du cheveu, justement parce qu'il est mauvais. Parce que, cet exemple du cheveu, me permet de vous demander : quelles sont les raisons que nous avons de ne pas dire à quelqu'un qu'on connaît, un petit peu, tout de même, qu'il a un cheveu sur son épaule, à votre avis, quelles sont ces raisons ?
Nathalie Sarraute
Et bien, ces raisons, si je vous donne ces raisons, je ferais de l'analyse à ce moment-là. Je ne reconstituerais pas simplement ces mouvements instinctifs, tels qu'ils se produisent, mais j'essaierai de trouver des causes, par la réflexion et l'analyse, et de les exprimer en langage.
Pierre Dumayet
C'est ça.
Nathalie Sarraute
En somme, je ferais ce que faisait Proust à ce moment-là, ce que moi je ne fais pas.

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