La littérature populaire et la série des San Antonio

29 janvier 1965
06m 13s
Réf. 01231

Notice

Résumé :

Frédéric Dard, créateur de la série policière San Antonio, vient de battre le record du nombre de ventes de livres en 1964.

Type de média :
Date de diffusion :
29 janvier 1965

Contexte historique

Si le "Nouveau Roman" rencontre un certain succès en librairie à la fin des années 50, cela est sans commune mesure avec les chiffres de vente de certains auteurs tel Frédéric Dard (1921-2000) qui accumule les best-seller avec sa série policière San Antonio (c'est à la fois le nom du narrateur, du personnage principal et le pseudonyme d'auteur de Dard pour la série).

Au même titre que le cinéma d'un Georges Lautner qui tourne sur des dialogues de Michel Audiard une série de films comme Les Tontons flingueurs truffés de calembours et de mots d'auteur, ces livres sont une des incarnations de la culture consommée par les Français, soit une culture du divertissement dont le comique est le principal ressort. La truculence de son écriture, faite d'un déluge torrentiel de contrepets, d'argot inventé et de néologismes burlesques, la rapproche de celle de François Rabelais (il participe d'ailleurs à une Académie éponyme). La verve des dialogues au vocabulaire fleuri (que le début du reportage vient justement illustrer) assure ainsi son succès. Pourtant au travers d'aventures policières, Dard se livre à une destruction systématique du langage et des structures conventionnelles de la narration.

Par ailleurs si Dard apparaît bien comme un descendant de la tradition satirique du Guignol lyonnais et des grandes séries policières du XIXe (Gaston Leroux, Maurice Leblanc), il écrit aussi sous son nom des romans policiers sombres comme Le Bourreau pleure qui obtient le Grand Prix de littérature policière en 1957. Il a au même titre que Georges Simenon avec sa série de l'inspecteur Maigret ou que Léo Malet, inventeur du personnage de Nestor Burma, contribué au renouvellement du roman policier français, ouvrant la voie au néo-polar de Jean-Patrick Manchette et Jean-Claude Izzo par exemple.

Vincent Casanova

Éclairage média

Découpé en deux temps, ce documentaire dresse le portrait de l'écrivain le plus lu de France dans les années 60. En décidant de filmer Frédéric Dard dans la cour du Louvre, monument phare de l'histoire de France puisqu'il fut la résidence des rois pendant plusieurs siècles, il s'agit de faire écho à son dernier ouvrage qui revisite l'Histoire de France tout comme de rappeler le lien très fort qui unit Dard à Paris et à son parler.

L'essentiel réside toutefois dans l'entretien réalisé dans les locaux d'une imprimerie. Le journaliste cherche volontairement à provoquer Dard en le traitant ouvertement de mauvais écrivain. Il enfonce le clou jusqu'à lui demander s'il ne vit pas mal de ne pas écrire "quelque chose qui reste". La tonalité des questions du journaliste à l'encontre du travail de Dard révèle le mépris dans lequel est tenue la littérature populaire et tout particulièrement policière par les élites intellectuelles tenantes du bon goût littéraire.

Ce jugement dépréciatif s'incarne dans le dispositif de l'entretien. D'ordinaire l'écrivain est assis dans un lieu calme, si ce n'est chez lui dans son bureau. Au contraire, il a été préféré une déambulation dans un immense hangar d'imprimerie contenant des milliers d'exemplaires. Il est alors indirectement signifié l'aspect industriel de son travail, entendu que l'art en est l'opposé absolu. Comme des objets dont on peut mesurer le poids et non la qualité, les livres de Dard sont ramenés à l'état de "bouquins" s'entassant les uns sur les autres.

Vincent Casanova

Transcription

Christian Bernadac
Ce poète chevelu à la langue imagée n'est pas le nouveau guide de la Tour Eiffel, nous avons rendez-vous avec lui ce soir parce qu'il vient de battre l'un des records les plus enviés. Certains d'entre vous ont peut-être reconnu son style, cet homme, c'est Frédéric Dard, inventeur du commissaire San Antonio dont chaque enquête se vend entre 200 et 300 000 exemplaires. Son dernier livre, c'est l'Histoire de France vue par San Antonio, 350 000 exemplaires vendus, record de France 1964.
Frederic Dard
Moi, j'ai horreur des palais, y a que celui-là que je trouve beau, harmonieux. Les autres... c'est les cailloux accumulés. Malraux a beau les passer à la peau de chamois tous les matins, ça reste caserneux, prétentiare. Celui-là, je sais pas, il... il me semble que la nature aurait pu l'inventer. Si un jour, on nous tuait le Louvre, bah faudrait carrément relabourer Paname, y planter des sapins, des chênes, en faire une forêt comme au temps des gaulois et puis... l'oublier, l'oublier.
Christian Bernadac
Qui sait, peut-être un jour, Frédéric Dard, San Antonio, écrira t-il le guide de Paris, vu par le brave commissaire ? Au début, San Antonio était le héros d'une série alimentaire. Dard écrivait au poids. Au poids évidemment, ça ne fait pas grand chose, ça fait 16 kg pour 82 titres. En combien d'années ?
Frederic Dard
Euh, à peu près je, 6 ans.
Christian Bernadac
En 6 ans, ça fait une très grosse production, dites-moi. Ça fait.
Frederic Dard
Ah oui, ça je dois dire que...
Christian Bernadac
Plus d'un volume par mois.
Frederic Dard
Ça fait, non pas plus d'un volume par mois, ça fait à peu près un volume toutes les trois semaines mais comme je m'arrête quelque fois alors... Comptons 1 volume par mois.
Christian Bernadac
D'accord. Les Français ne vous déçoivent-ils pas un tout petit peu en achetant tellement de San Antonio, je m'explique. Ouais. San Antonio, 300 000, 350 000 exemplaires, un prix Goncourt 100 000 exemplaires, un Académicien 100 000 exemplaires aussi. Est-ce que vous trouvez pas que c'est un petit peu...
Frederic Dard
Ça dépend de l'académicien...
Christian Bernadac
oui, un déséquilibre. Disons, est-ce que vous ne trouvez pas qu'il est extraordinaire de vendre plus de livres disons que Mauriac, que Conchon ou Maurois, Cesbron, pour ne citer qu'eux ?
Frederic Dard
Non, pas du tout. Et je vais vous dire la vérité. D'abord M. Mauriac, par exemple, puisque vous l'avez cité, fait partie de l'Académie française et il est peu probable que j'en fasse jamais partie. Je fais partie de l'Académie Rabelais, ceci compense cela. Donc il a, il a d'autres satisfactions.
Christian Bernadac
Mais vous n'êtes pas gêné de vendre plus que Cesbron, que Mauriac, que Maurois ?
Frederic Dard
Mais pas du tout, si quelqu'un doit être gêné c'est le public, c'est pas moi.
Christian Bernadac
Oui.
Frederic Dard
C'est le public qui achète mes livres de préférence à ceux de... M.Mauriac ou de M. Cesbron que j'admire beaucoup l'un et l'autre d'ailleurs.
Christian Bernadac
Evidement, ce n'est pas le même public. Est-ce que ça ne se...
Frederic Dard
Ah écoutez, là je vous arrête. Ça parait peut-être prétentieux mais je crois que, dans une certaine mesure, c'est le même public. Et je me demande même si on lit pas San Antonio pour se reposer de Mauriac quelque fois.
Christian Bernadac
J'ai compris... Moi, ce que je trouve aussi, disons curieux, c'est que, vous faite un livre autour d'une langue, peut-être pas tellement au départ autour d'une histoire, non ?
Frederic Dard
Oui, voyez-vous, j'ai fait, j'ai fait une découverte à la faveur de ces bouquins, c'est que le public est avant tout sensible à un style. Et dans la littérature, je m'excuse de parler de littérature à propos de mes oeuvres, enfin dans la littérature même policière, le public recherche avant tout un style. Ça fait 3 ou 400 ans que tous les écrivains français écrivent de la même façon, ils écrivent de la même façon avec le même vocabulaire. Ils ont même peur de faire des enfants à la langue, vous comprenez.
Christian Bernadac
Et vous, ça ne vous gêne pas d'être disons... parfois, je ne dirais pas vulgaire mais de friser la vulgarité ?
Frederic Dard
Ah mais pas du tout parce que, je crois que ce qui compte avant tout, c'est une... c'est une verve, c'est un ton et même si, quelque fois quand je relis mes bouquins.
Christian Bernadac
Parce que vous relisez vos livres ?
Frederic Dard
J'ai dit quelque fois...
Christian Bernadac
Ah bon.
Frederic Dard
Quelque fois quand je me relis, évidement, je suis... je suis un peu choqué, je suis choqué comme doivent l'être certains lecteurs. Et puis je me dis que tout ça fait partie d'un ton général, d'un déferlement, qu'il est bon que je me laisse aller comme ça, que c'est ça ma longueur d'onde. Et j'ai choisi d'aller vers le lecteur, de lui donner ce qui...
Christian Bernadac
Attention !
Frederic Dard
Pardon. De lui donner ce qu'il souhaitait, c'est-à-dire une verve, une truculence, cette espèce de... de chose effrénée quoi, qu'on trouve dans ces bouquins.
Christian Bernadac
Le Français, disons, aime lire.
Frederic Dard
Je crois que le Français...
Christian Bernadac
Trouver un personnage qui parle comme lui aurait envie de parler, disons.
Frederic Dard
C'est ça. Alors moi ce que maintenant ce que je veux faire, c'est précisément retrouver le pittoresque quotidien et le restituer en le caricaturant un peu.
Christian Bernadac
Alors c'est ça l'Histoire de France.
Frederic Dard
Ah l'Histoire de France, ça c'est autre chose, justement j'ai fait, j'ai fait cette Histoire de France pour changer parce que j'ai toujours comme support un roman policier. Alors je me suis dit que... que prendre une autre toile pour peindre dessus, une autre matière, vous comprenez. Disons qu'au lieu de peindre sur de la toile, je peins sur du bois. Alors j'ai peint sur l'Histoire de France mais sans antoniaiseries.
Christian Bernadac
Et vous allez continuer cette série ?
Frederic Dard
Oui, je vais continuer, pas une série historique, j'ai réglé son compte une fois pour toute à l'Histoire de France. Non, je vais faire, enfin je suis entrain de terminer un guide du savoir-vivre vu par Berurier.
Christian Bernadac
Qui met des tâches d'oeuf sur ses cravates...
Frederic Dard
Oui, oui, vous savez, c'est un personnage qui est assez ignoble, il faut bien reconnaître.
Christian Bernadac
Ça va être quelque chose alors ça.
Frederic Dard
Je crois que c'est quelque chose qui, alors on va jusqu'au délire inclus...
Christian Bernadac
Oui. Et vous n'aimeriez pas avoir, disons, un tout petit tas de livres comme ça, disons, 1000, 2000 exemplaires comme beaucoup d'auteurs mais un livre, quelque chose qui reste disons... plutôt que un tas comme celui-ci ? Ça représente combien de San Antonio ça à peu près ?
Frederic Dard
120 000.
Christian Bernadac
120 000 exemplaires.
Frederic Dard
Oui, à peu près.
Christian Bernadac
C'est un livre.
Frederic Dard
Oui, oh oui bien sûr, un seul titre.
Christian Bernadac
Un seul titre.
Frederic Dard
Oui. C'est même une partie puisque on tire à plus de 200 000 les bouquins ordinaires et l'histoire de France à 350.
Christian Bernadac
Vous n'aimeriez pas écrire donc quelque chose qui reste, que l'on relise dans un siècle ou dans 2 siècles ?
Frederic Dard
Qui vous dit qu'on ne relira pas les San Antonio ?