L'OuLiPo et Georges Perec

08 décembre 1978
02m 10s
Réf. 01232

Notice

Résumé :

Georges Perec présente son roman La Vie, mode d'emploi.

Type de média :
Date de diffusion :
08 décembre 1978
Source :

Contexte historique

Parallèlement aux "Nouveaux Romanciers" qui bouleversent les traditions de la fiction romanesque (Michel Butor, Alain Robbe-Grillet, Nathalie Sarraute, Claude Simon) se développe après-guerre, notamment dans le sillage de l'ancien surréaliste Raymond Queneau (1903-1976), une littérature explorant de manière ludique les potentialités de la langue. Queneau compose par exemple Exercices de style (1947), soit 99 versions d'une courte histoire.

Le même esprit préside à la fondation en 1960 de l'OuLiPo (acronyme d'Ouvroir de Littérature Potentielle). Atelier d'expérimentation littéraire, ce groupe conçoit selon la formule de Queneau, l'auteur comme "un rat qui construit lui-même le labyrinthe dont il se propose de sortir". Assemblant et réassemblant lettres et mots, selon des contraintes structurelles et narratives, les oulipiens, écrivains (Italo Calvino) autant que mathématiciens (son cofondateur François le Lionnais, Jacques Roubaud), ont produit des oeuvres originales. Entrée à l'Oulipo en 1967, Georges Perec (1936-1982), dans La Disparition (1969), écrit un roman sans employer de mots contenant la voyelle "e" ; dans Les Revenentes (1972) au contraire, c'est la seule voyelle admise. La fixation de règles assimile l'écriture à un jeu mais celui-ci peut aussi s'effectuer avec le lecteur, notamment à travers la forme de l'ouvrage.

Dans La Vie, mode d'emploi (1978), qu'il dédie à Raymond Queneau, Perec entreprend la description méthodique d'un immeuble afin de reconstituer le puzzle de la vie et accompagne son roman (sous-titré Romans ), à la manière d'un ouvrage scientifique, d'un index des personnes citées et des histoires racontées, ce qui permet d'aborder le livre selon son bon plaisir et d'en multiplier les angles de lecture. Perec avait ouvert sa carrière en 1965 avec Les Choses, roman dont le sous-titre Une histoire des années 60 révèle la tonalité sociologique, traduisant un regard critique sur la société contemporaine qu'il n'abandonna jamais (cf. sa remarque sur la destruction d'un immeuble haussmannien remplacé par un grand ensemble).

Refusant le roman à thèse, son oeuvre est hantée toutefois par l'effacement des traces du passé. Il y a là sans doute la marque de son histoire personnelle - son père est mort au front en 1940, sa mère en déportation - tout comme la volonté de rétablir la subjectivité au coeur de l'aventure créatrice. Perec est l'un des premiers à se réconcilier avec son "Je" (W ou le souvenir d'enfance, 1975), initiant le retour du roman autobiographique (Enfances de Sarraute, L'Amant de Marguerite Duras). Il est cependant toujours resté sceptique quant au pouvoir littéraire de recréation de mondes oubliés, comme l'indique la dimension souvent parodique et humoristique de ses écrits.

Vincent Casanova

Éclairage média

Invité sur le plateau du magazine littéraire "Apostrophes" créé et animé par Bernard Pivot en 1975, Georges Perec impose, dans un parterre d'hommes portant costume-cravate, une attitude tout à la fois vestimentairement décalée (pantalon rouge) qu'un visage aux expressions facétieuses (barbichette, regard souriant, coupe de cheveux s'opposant à la mèche disciplinée de Pivot). Rendez-vous hebdomadaire, l'émission est souvent l'occasion de confrontations et de polémiques, comme le montre le tout début de l'extrait, afin, selon les règles médiatiques qui se mettent alors en place à la télévision, de garder éveiller l'attention du téléspectateur. C'est la même logique médiatique qui le fait inviter les bénéficiaires de prix littéraires, assurant ainsi la promotion de livres aux succès souvent assurés.

Privilégiant plus souvent la figure de l'auteur que le livre en lui-même (ce n'est pas le cas dans les questions ici mais avec l'incrustation du visage de Perec dans la couverture de l'ouvrage), Pivot, grâce à sa capacité à se faire le truchement du public dans les questions qu'il pose et à l'écoute, a contribué à asseoir des réputations comme à élargir le public de grands auteurs (Marguerite Yourcenar, Salman Rushdie). Perec joue totalement le jeu de ce salon littéraire (mais comment aurait-il pu le refuser ?) se pliant à la règle des questions-réponses avec la plus grande clarté d'expression, faisant montre d'un sens de la synthèse à l'imitation de son style aussi limpide qu'efficace.

Vincent Casanova

Transcription

Bernard Pivot
Je vais vous proposer, je vais vous proposer de tous vous réconcilier sur le roman de Georges Perec «La vie mode d'emploi». J'ai essayé. Vous allez peut être tous en dire du bien. Puisque ce gros roman... Alors pour le présenter aux téléspectateurs, Georges Perec, il faut dire que c'est le roman, à la fois, de toutes les vies, de toute les... de toute la géographie, de tous les objets d'un immeuble.
Georges Perec
Oui enfin, c'est la description d'un immeuble.
Bernard Pivot
C'est ça.
Georges Perec
C'est une maison dont on a enlevé la façade et on décrit ce qui se passe dans chaque pièce, chaque pièce fait l'objet d'un chapitre, on raconte, on décrit les objets qui sont dans ces pièces et en même temps on raconte, on fait revivre la vie des gens qui ont vécu jadis et qui vivent encore dans cette maison.
Bernard Pivot
C'est ça. Sur une centaine d'années.
Georges Perec
Sur... oui, ça commence vers 1875 à l'époque de la construction de l'immeuble et ça se termine presque dans le futur, à l'époque hypothétique où on va détruire cet immeuble pour construire un grand ensemble à la place.
Bernard Pivot
Au fond, y a d'ailleurs quelqu'un qui fait des puzzles, là dans votre livre, mais au fond vous êtes vous-même un faiseur de puzzles parce que vous reconstituez le puzzle de toutes les vies, de toutes les géographies, de tous les objets et de toutes les photographies, de tous les livres qui sont passés dans cet immeuble.
Georges Perec
J'essaie d'envisager ce livre comme un jeu entre le lecteur et moi. C'est-à-dire, je pense que ce qui est extrêmement important, c'est de laisser aux lecteurs la liberté dans un livre. Que le livre soit quelque chose d'ouvert et pas de fermé, pas de fermé autour d'un thème ou d'une idée ou de grands mots ou d'un grand axe mais que il puisse à l'intérieur du livre, respirer. Et être disons... être bien, il peut jouer avec. C'est-à-dire que l'image du puzzle, pour moi, est une image fondamentale pour expliquer la construction de ce livre. En même temps, c'est pour moi, le désir de laisser un certain nombre d'événements, un certain nombre de biographies, d'histoires de gens, en suspens. Inviter le lecteur à ouvrir après avoir lu le livre, l'ouvrir au hasard, se servir de l'index comme une règle du jeu et reconstituer les histoires qui se trouvent dans le...

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