Présentation de la nouvelle formule du journal télévisé par Alain Peyrefitte

20 avril 1963
05m 02s
Réf. 01236

Notice

Résumé :

Léon Zitrone interviewe Alain Peyrefitte, ministre de l'Information, sur les caractéristiques du nouveau Journal Télévisé qui va être, affirme ce dernier, professionnel et "dépolitisé".

Date de diffusion :
20 avril 1963

Contexte historique

En 1963, alors qu'Alain Peyrefitte est ministre de l'Information de De Gaulle (1962-1966), le mot censure est sur toutes les bouches : des émissions ou des pièces de théâtre sont censurées pour des raisons politiques ou diplomatiques. Alain Peyrefitte, jeune normalien, accélère la mise en place d'une réforme qui permettrait de mieux coordonner les interventions gouvernementales. Il est le tenant d'une télévision d'Etat, qui doit "surplomber le marché" selon les termes de De Gaulle. Il crée le Service des Liaisons Interministérielles pour l'Information (SLII) qui permet au ministère de s'adresser directement aux responsables de l'information télé, ce qui est fort mal vécu par les journalistes de la télévision. Il fait surveiller les contenus des journaux de façon vigilante. Certains reportages délicats sont visionnés au préalable par les cabinets ministériels concernés. En avril 1964, il nomme Raymond Marcillac à la Direction de l'Information télévisée. Parallèlement Alain Peyreffitte veut attacher son nom à la modernité et la loi du 26 juin 1964 remplace le contrôle a priori des finances audiovisuelles par le contrôle a posteriori. Mais cette loi ne sera appliquée que deux mois, puisque dès le mois d'août, le ministère des Finances rétablit le contrôle a priori.

Si au cours des années 1960, les interdictions préalables directes diminuent, l'autocensure reste toutefois très répandue par crainte des réactions du Général : les interventions gouvernementales prennent ainsi des formes plus subtiles auxquelles le mot "pression" correspond mieux. En 1965, la télévision offre en effet aux grandes tendances politiques l'égalité de temps de parole. La règle des trois tiers (temps partagé entre opposition, majorité, gouvernement) sera valable jusqu'aux années 1990. Mais de fait, sous de Gaulle, le droit à l'antenne reste extrêmement limité. La télévision est avant tout un instrument du chef de l'Etat pour être proche de la Nation. En Mai 1968, la télévision, gérée par l'ORTF, est d'ailleurs dénoncée comme un instrument du gouvernement, et les professionnels s'organisent en intersyndicale puissante au centre de la Révolte. Cette revendication interne et tenace d'une libéralisation des statuts de l'ORTF laissera des rancunes politiques contre l'ORTF, jugée ingouvernable.

Carole Robert

Éclairage média

L'extrait choisi montre bien comment le gouvernement gaulliste veut contrôler la télévision et en faire un outil efficace de communication : le ministre cherche comment être proche du peuple en trouvant un style et un ton efficaces. L'idée, c'est de paraître animé et spontané afin de retenir l'attention sans être excessif. Depuis 1958, le journal télévisé, intégré à la Direction des Programmes, est dominé par une dimension politique explicite. L'arrivée de Peyrefitte change la donne : on sent bien dans son discours son désir de professionnaliser le journal, de l'organiser et de le "dépolitiser". En fait, il s'agit seulement pour le ministre de rendre la main-mise politique moins voyante. En venant présenter la nouvelle formule du journal, Peyrefitte utilise pour la première fois un nouvel instrument, le prompteur, qui lui permet de lire le texte en donnant l'impression de regarder les téléspectateurs. L'image du présentateur Léon Zitrone s'effaçant respectueusement devant son ministre restera célèbre dans les archives télévisuelles.

Carole Robert

Transcription

Léon Zitrone
Mesdames, mesdemoiselles, messieurs, bonsoir, dans quelques minutes, vous allez voir le journal télévisé, votre journal télévisé. Vous n'en reconnaîtrez pas l'indicatif et vous noterez des changements, je pense, dans la présentation et dans le rythme. J'espère que vous aimerez ce nouveau journal télévisé. Nous avons demandé au Ministre de l'information, à M. Alain Peyrefitte, de venir inaugurer cette nouvelle formule dont il a pris lui-même l'initiative. M. le Ministre, je voudrais vous demander d'expliquer aux téléspectateurs les raisons pour lesquelles vous avez provoqué ces transformations dans le journal.
Alain Peyrefitte
D'abord, parce que toutes les formules s'usent. Si on ne veut pas ennuyer, il faut se renouveler. Tenez, par exemple. La première fois qu'on a figuré le Conseil des ministres par des voitures venant s'arrêter dans la cour de l'Elysée, c'était nouveau. Mais depuis 10 ans qu'on répète ce festival de portières de voitures ouvertes ou fermées, c'est devenu un peu fastidieux. Alors l'équipe de journalistes et de techniciens qui fait le journal depuis des années a bien mérité les succès qu'elle a remporté, mais elle vient de faire, courageusement, l'effort qui est considérable, il faut qu'on le sache, de changer ses habitudes de travail. Et quelques-uns des meilleurs journalistes de la presse écrite, de la radio et des postes périphériques vont participer à cette tâche de rajeunissement.
Léon Zitrone
Alors M. Peyrefitte, quels principes avez-vous retenu pour ce rajeunissement comme vous dites ?
Alain Peyrefitte
Nous ne réformons pas pour le plaisir de réformer, nous réformons pour répondre aux souhaits des téléspectateurs. Le journal télévisé n'appartient pas aux journalistes qui le composent et pas davantage au gouvernement, il apppartient à tous ceux qui le regardent. C'est-à-dire, un Français sur trois ou quatre. C'est pourquoi, avant de tracer les grandes lignes d'une réforme, que tout le monde pressentait nécessaire, nous avons estimé indispensable de faire procéder, par un institut d'opinion publique indépendant, à des sondages systématiques dans toutes les couches de la population et dans les différentes régions de France.
Léon Zitrone
Quelles ont été les conclusions de ces sondages ?
Alain Peyrefitte
Et bien, une majorité écrasante de téléspectateurs veulent plus d'images et moins de paroles, moins de «blabla» comme on dit communément. Plus de dialogues et moins de monologues. Plus de reportages directs et moins de commentaires sur les dépêches d'agences. Alors, nous avons pris des dispositions pour que le journal télévisé devienne un miroir qui se promène sur toutes les routes de France et du Monde.
Léon Zitrone
Est-il indiscret, Monsieur, de vous demander ce que le public pense du rôle des présentateurs ?
Alain Peyrefitte
La plupart des téléspectateurs souhaitent que les informations leur soient exposées, non par toujours le même présentateur, mais par des spécialistes des différents problèmes, internationaux, économiques, sociaux, judiciaires, parlementaires. C'est pourquoi, le présentateur sera transformé en une sorte de meneur de jeu, qui devra s'effacer pour laisser la place, soit aux images, soit aux meilleurs spécialistes d'une question ou à des témoins qui parleront de ce qu'ils ont vu eux-même. Vous, Léon Zitrone, ça vous sera peut-être difficile de vous effacer mais enfin j'espère que vous y arriverez.
Léon Zitrone
M. le ministre alors, avant de m'effacer, si vous me le permettez, je voudrais vous poser une question très directe et très franchement, celle de la politisation du journal. Le fait que la RTF soit sous l'autorité du Ministre de l'information, de vous-même, le fait que vous ayez accepté de venir ce soir avec nous pour inaugurer cette nouvelle formule, est-ce que cela ne va pas être considéré comme une sorte de mainmise du gouvernement sur le journal télévisé ?
Alain Peyrefitte
Le fait que j'inaugure cette nouvelle formule du journal télévisé ne signifie pas que le gouvernement veut se l'approprier. Quand un ministre de la République pose la première pierre d'un ensemble scolaire ou d'un hôpital dont il a décidé la mise en chantier, il ne politise pas cette école ou cet hôpital. Le journal télévisé ne doit pas être à la disposition d'un parti politique ou d'un groupe d'intérêt particulier, il doit être le journal de tous les Français. J'espère, je crois, que les téléspectateurs, de bonne foi, c'est-à-dire presque tous, reconnaîtront que cette nouvelle formule qui supprime les commentaires pour laisser parler seulement les images ou les faits ou alors des dialogues, marquera un progrès vers l'objectivité et la dépolitisation.

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