La cérémonie du 50ème anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv

16 juillet 1992
02m 21s
Réf. 01247

Contexte historique

Les années 1970 voient un tournant décisif dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Des débats, des films et des ouvrages provoquent la prise de conscience progressive et collective d'une complicité du régime de Vichy dans le génocide des Juifs. L'ouvrage de Robert Paxton La France de Vichy, publié en France en 1973, part des archives allemandes pour montrer que Vichy a voulu une politique de collaboration dès 1940, et a participé à la répression contre les Juifs de manière autonome.

En 1972, les polémiques provoquées par "l'affaire Touvier", ancien responsable de la milice gracié discrètement par Georges Pompidou, révèle à quel point la Seconde Guerre alimente des passions douloureuses. Parallèlement le film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls (1971) démythifie l'image d'une France unanimement résistante. Le téléfilm américain Holocaust, le film Shoah de Claude Lanzmann (1985) et l'ouverture des archives de Vichy multiplient les recherches sur la responsabilité française. L'ouvrage Vichy-Auschwitz (1983-85) de Serge Klarsfeld multiplie les preuves qui accablent le régime de Vichy. La renaissance de l'extrême droite française rend les enjeux du travail de mémoire encore plus cruciaux et actuels.

Le retentissement des grands procès contre Klaus Barbie (1983-1987) et Maurice Papon (1997-1998) participent aussi de l'évolution des savoirs et des mémoires. En 1992, Simone Veil inaugure le mémorial du martyr juif inconnu à Paris. Et pour la première fois en 1993, le président de la République, François Mitterrand, assiste à la cérémonie en l'honneur des victimes de la rafle du Vel d'Hiv. Il refuse en revanche que la République française soit "comptable" des crimes de Vichy. C'est le 16 Juillet 1995 que Jacques Chirac reconnaîtra enfin la responsabilité des Français et de l'Etat dans les crimes commis par l'Etat de Vichy.

Carole Robert

Éclairage média

"La France face à sa mémoire" : la formulation choisie par le présentateur du journal met en avant l'aspect collectif du travail de mémoire auquel est confronté tout citoyen. L'action du président de la République est valorisée par le présentateur et par le commentaire : c'est "la première fois" qu'un président de la République rend hommage aux victimes du Vel d'Hiv. Pendant le reportage sur le terrain, le commentaire confère même au geste du président le rôle d'une "condamnation des crimes de Vichy". Le journaliste prend ainsi parti pour Mitterrand en évoquant ensuite "la minorité de personnes" qui estiment ce geste "insuffisant" et qu'il juge responsables d'avoir "troublé la dignité" de la cérémonie. Les incidents sont filmés caméra à l'épaule : le spectateur a l'impression d'être plongé dans la foule. La proximité des cadreurs avec l'événement provoque l'hostilité de certains manifestants qui cachent l'objectif.

Des scènes de rejet des caméras de télévisions se multiplient au cours des années 1990. C'est le signe de la méfiance qui se développe à l'encontre de la télévision dont l'impartialité est remise en cause. L'hostilité à l'encontre des caméras révèle également la prise de conscience de la facilité à manipuler les images ou les paroles au montage. Robert Badinter réagit très passionnément à ces événements : une grande colère et une grande émotion se dégagent de son discours improvisé, filmé de face en cadre fixe. Le commentaire en voix off ne reprend qu'à la fin du discours illustré par des images émouvantes : le "retour à la dignité" est ainsi représenté par un public attentif et ému et des personnalités politiques (Simone Veil notamment). Le dernier plan, dont le cadre en contre-plongée part d'une amorce sur la gerbe de fleurs et s'élève vers le soleil dans un quasi contre-jour, est très symbolique et adapté au lyrisme du commentaire.

En effet, la fin du commentaire est étonnamment littéraire, en se référant à des principes philosophiques et moraux universels sur "l'histoire, tribunal du monde" et "la mémoire, avocat des justes causes" (métaphores un peu obscures). Le journaliste semble s'adapter aux enjeux des cérémonies sur la Seconde Guerre, qui véhiculent des principes universels et moraux et font plus appel à l'émotion qu'à l'analyse.

Carole Robert

Transcription

Henri Sannier
Bonsoir, la France face à sa mémoire. Il y a 50 ans, à l'aube du 16 juillet 1942, la police française arrêtait 13 000 Juifs à Paris et dans la région parisienne. 13 000 personnes dont 4 000 enfants que l'on allait parquer au Vel d'Hiv, devenu véritablement l'antichambre des camps de la mort. 50 ans plus tard, des voix de plus en plus nombreuses s'élèvent pour exiger que l'Etat reconnaisse sa responsabilité. Interrogé récemment, François Mitterrand estime que la République n'est pas comptable des actes de Vichy mais il a un fait un geste, tout à l'heure, en assistant à la cérémonie du souvenir. C'est la première fois qu'un Président de la République s'associe à cette manifestation. Bruno Roger Petit.
Bruno Roger-Petit
Le dépôt d'une gerbe, le geste est simple, il se veut historique. Pour la première fois, un Président de la République rend hommage aux victimes du Vel d'hiv. Hommage qui se veut en lui-même condamnation des crimes de Vichy. Mais voilà, François Mitterrand est hué par une minorité de l'assistance qui juge le geste insuffisant. Aux sifflets des uns répond l'indignation des autres.
(Silence)
Bruno Roger-Petit
La dignité de la cérémonie est quelques instants troublée par ces manifestations. Colère et émotion de Robert Badinter.
Robert Badinter
Je me serais attendu à tout éprouver sauf le sentiment que j'ai ressenti il y a un instant et que je vous livre avec toute ma force d'homme. Vous m'avez fait honte ! Vous m'avez fait honte en pensant à ce qui s'est passé là, vous m'avez fait honte ! Il y a des moments où il est dit dans la parole, les morts vous écoutent. Croyez-vous qu'ils écoutent... ça ! Je ne demande rien, aucun applaudissement, je ne demande que le silence, que les morts appellent : «Taisez-vous !» Ou quittez à l'instant ce lieu de recueillement, vous déshonorez la cause que vous croyez servir.
Bruno Roger-Petit
Retour à la dignité pour exiger justice et vérité car après tout, tous ceux qui s'étaient rassemblés ce soir, connus et inconnus autour des ultimes survivants de la rafle, tous ceux-là étaient bien là pour témoigner par delà les polémiques que si l'histoire est le tribunal du monde, la mémoire elle, demeure toujours l'avocat des justes causes.

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

Se connecter:

eduthèque