Discours de Jacques Chirac sur la responsabilité de Vichy dans la déportation, 1995

16 juillet 1995
2m 32s
Réf. 01248

Contexte historique

Les années 1970 voient un tournant décisif dans la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. La mémoire officielle de la Résistance vole en éclat tandis que se dévoile la réalité du régime de Vichy. Au cours des années 1970 et 1980, des films et des ouvrages provoquent la prise de conscience collective d'une complicité du régime de Vichy dans le génocide des Juifs. Cette prise de conscience est vécue douloureusement.

L'ouvrage de Robert Paxton La France de Vichy, publié en France en 1973, part des archives allemandes pour montrer que Vichy a voulu une politique de collaboration dès 1940 et a participé à la répression contre les Juifs de manière autonome. En 1972, les polémiques provoquées par "l'affaire Touvier", ancien responsable de la milice gracié discrètement par Georges Pompidou, révèle à quel point la Seconde guerre alimente des passions douloureuses. Parallèlement le film Le Chagrin et la Pitié de Marcel Ophüls (1971) démythifie l'image d'une France unanimement résistante. Le téléfilm américain Holocaust , le film Shoah de Claude Lanzmann (1985), et l'ouverture des archives de Vichy accélèrent la prise de conscience et multiplient les recherches sur la responsabilité française. L'ouvrage Vichy-Auschwitz (1983-85) de Serge Klarsfeld renouvelle les preuves qui accablent le régime de Vichy.

La renaissance de l'extrême droite française rend les enjeux du travail de mémoire encore plus cruciaux et actuels. Le retentissement des grands procès contre Klaus Barbie (1983-1987) et Maurice Papon (1997-1998) participent de l'évolution des savoirs et des mémoires. Les personnalités officielles participent à des cérémonies en l'honneur des victimes de la Guerre : en 1992, Simone Veil inaugure le mémorial du martyr juif inconnu à Paris. François Mitterrand participe à la commémoration en l'honneur des victimes du Vel d'Hiv en 1993, mais refuse la reconnaissance officielle des crimes de Vichy. Soixante ans après la fin de la guerre, le 16 Juillet 1995, le président de la République, Jacques Chirac, reconnaît solennellement la responsabilité de l'Etat français dans les crimes commis pendant l'Occupation. Trois ans plus tard, Papon est condamné à dix ans de réclusion pour "complicité de crime contre l'humanité".

Carole Robert

Éclairage média

Le reportage commence par des images de la cérémonie en plan large, et est suivi de plans sur les officiels et le public. Un commentaire explicatif prépare le discours du président (cadre fixe, plan poitrine). Le début du discours est délibérément violent : "Ces heures noires souillent à jamais notre histoire". Il s'agit de signifier la valeur historique ce moment. Le commentaire en voix off intervient pendant le discours, entendu en in en second plan sonore, pour résumer certains des propos du président et préciser l'enjeu du discours : "la lutte contre l'extrême droite".

Jacques Chirac prononce un discours en restant calme et posé, presque distant si l'on compare à l'émotion et au lyrisme du discours sur Jean Moulin du grand orateur qu'était Malraux (1964), ou à la colère passionnée et non maîtrisée de Robert Badinter en 1993. Bien rédigé sans être lyrique, le discours est orienté dans le sens de la lutte actuelle contre l'intolérance et le racisme "à nos portes". Le président lance des piques à l'extrême droite qu'il appelle à combattre de façon urgente. La lenteur de sa diction, les regards réguliers lancés au public montrent sa volonté de maîtriser son aura et de donner l'image d'un homme calme et droit. Son attitude est conforme à l'orientation de sa communication politique confiée à sa fille Claude et au publicitaire Jacques Pilhan (longtemps dans l'équipe de François Mitterrand).

Carole Robert

Transcription

Bruno Masure
Madame, Monsieur, bonsoir. Jacques Chirac a présidé la cérémonie commémorant le 53ème anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv. Pour la première fois, le chef de l'Etat a pris la parole pour reconnaître la responsabilité de l'Etat français dans les déportations des Juifs et lancer un appel à la vigilance contre toutes les intolérances. Sur place, Nathalie Saint Cricq.
(Musique)
Nathalie Saint Cricq
Jour anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv, les 16 et 17 juillet 1942, quelques 10 000 hommes, femmes et enfants juifs furent arrêtés par la police française puis déportés. La rafle avait pour nom de code «vent printanier» et en ce jour de commémoration, Jacques Chirac est revenu sans ambiguïté sur cette époque, Vichy, où je cite : «La France manquante à sa parole livrait ses protégés à leurs bourreaux ».
Jacques Chirac
Ces heures noires souillent à jamais notre histoire et sont une injure à notre passé et à nos traditions. Oui, la folie criminelle de l'occupant a été, chacun le sait, secondée par des Français, secondée par l'Etat français.
Nathalie Saint Cricq
Un rappel aussi, celui d'une France qui n'était pas à Vichy, résistait et se battait contre le nazisme. Rappel des heures noires du passé mais également appel à une vigilance, elle bien contemporaine, vis-à-vis de l'extrême droite.
Jacques Chirac
Quand, à nos portes, ici même, certains groupuscules, certaines publications, certains enseignements, certains partis politiques se révèlent porteurs de manière plus ou moins ouverte, d'une idéologie xénophobe, raciste, antisémite, alors cet esprit de vigilance qui vous anime, qui nous anime, doit se manifester avec la plus grande force. En la matière, rien n'est insignifiant, rien n'est banal, rien n'est dissociable. Les crimes racistes, la défense de thèses révisionnistes, les provocations en tous genres, de petites phrases en soi-disant bons mots, puisent en réalité aux même sources.
Nathalie Saint Cricq
Enfin, c'est à la Bosnie que le chef de l'Etat pensait aujourd'hui. Tirer les leçons de l'histoire, a t-il conclut, c'est ne pas accepter aujourd'hui d'être les témoins passifs ou les complices de l'inacceptable.

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