Yves Saint-Laurent

01 février 1959
04m 59s
Réf. 01250

Notice

Résumé :

Le couturier Yves Saint-Laurent explique les caractéristiques de son style.

Date de diffusion :
01 février 1959

Contexte historique

Après quelques années d'apprentissage chez Christian Dior, Yves Saint-Laurent lui succède en 1957. C'est l'une des premières fois qu'une maison de couture survit à son créateur. Cela s'explique en partie par l'édifice économique qui avait été élaboré par Dior et que Saint-Laurent perpétue : la clientèle des particuliers ne constitue plus le seul débouché. Le parfum, le prêt-à-porter et surtout la concession de licences de reproduction et de fabrication assurent l'essentiel du chiffre d'affaire, la haute-couture devenant une vitrine souvent déficitaire.

A peine âgé de 20 ans, Saint-Laurent présente sa première collection en 1958 où sa robe "trapèze" frappe les esprits, coup d'éclat qu'il transforme en triomphe lors de sa 3e collection en 1959. Dans la continuité de son maître, il libère la femme de ses corsets, redonnant aux vêtements "simplicité", "naturel" et "souplesse" comme il le dit lui-même dans cet entretien. Considérant que "toutes (ses) robes naissent d'un geste", il veut mettre "à l'aise" et magnifier le corps de la femme ; il remplace le mot élégance par celui de séduction. Ses sources d'inspiration diverses révèlent un souci aigu de renouvellement. Il évoque ainsi sa complicité avec la danseuse et chanteuse Zizi Jeanmaire, compagne du chorégraphe Roland Petit, pour qui il réalise des costumes en 1960. Par ailleurs, Yves Saint-Laurent a souvent utilisé des motifs de peintres célèbres (Goya, Van Gogh, Mondrian), révélant le souci de s'ancrer dans le passé pour habiller l'avenir.

La création de sa propre maison en 1961 avec Pierre Bergé lui a permis de continuer son aventure esthétique et économique, son nom sous la forme de ses initiales (YSL) devenant une marque connue et copiée dans le monde entier. Sa renommée tient aussi à ce qu'il habilla le premier les femmes d'un blouson noir, d'un smoking d'homme ou de robes transparentes.

Vincent Casanova

Éclairage média

Au ton ferme et énergique du journaliste, Yves Saint-Laurent oppose des réponses empreintes de timidité (il ne regarde que très peu le journaliste) ; il n'a alors il est vrai qu'une vingtaine d'années. La photographie de Christian Dior filmée en ouverture vient rappeler la figure tutélaire du maître, mort subitement en 1957. Saint-Laurent est ainsi ramené à une condition d'élève. Tête rentrée, recroquevillé sur sa chaise, main sous la table, il doit faire face aux interrogations de l'examinateur comme lors d'un oral. Dans un deuxième temps, comme pour vérifier la réalité de son talent, le journaliste lui fait exécuter docilement son exercice. Le sujet, une esquisse à la craie sur le tableau noir d'un modèle, lui est quasiment imposé ; à peine lui est-il concédé de dessiner son modèle préféré.

On peut voir par ailleurs dans l'adresse directe faite aux téléspectatrices, l'expression traditionnellement misogyne de la nécessité pour une femme de faire attention à son allure. Les femmes sont d'ailleurs totalement absentes de l'entretien, si ce n'est sous la forme d'objets avec les mannequins d'exposition des robes de la collection passée : c'est entre hommes que se décide ce que doivent porter les femmes. L'attitude décontractée du journaliste (il a une main dans la poche) et l'affirmation des avantages de cette nouvelle mode (celle-ci "met la femme à l'aise") vient donner toutefois une touche de modernité à l'entretien, à l'unisson du vent nouveau que veut faire souffler Saint-Laurent et que s'approprie le journaliste et plus largement la télévision alors symbole du progrès.

Vincent Casanova

Transcription

(Silence)
André Parinaud
M. Saint Laurent, nous sommes ici dans la salle du conseil de la Maison Dior mais quels sont les mannequins qui nous entourent, qu'est-ce qu'ils représentent ?
Yves Saint Laurent
Et bien, chaque... chaque année, une à deux fois par an, je crois, les ouvrières pour augmenter de catégorie font un concours et dans ce concours, elles exécutent une robe de la saison précédente.
André Parinaud
Donc aucun des modèles de la saison nouvelle.
Yves Saint Laurent
Non, ce sont ceux de la dernière saison.
André Parinaud
Eh bien parlons un peu de la saison nouvelle. Je crois que vous étiez très attendu pour cette 3ème collection et la plupart des critiques, même les plus féroces, en parlant de votre collection, parlent de triomphe. Parlons donc un peu de votre triomphe. Et d'abord, est-ce que vous pourriez nous caractériser les éléments de la mode nouvelle ?
Yves Saint Laurent
Je pense que l'élément principal de cette mode est la jeunesse et surtout un retour à des tendances jusque-là un peu oubliées, c'est-à-dire, la simplicité, le naturel, la souplesse.
André Parinaud
Si vous deviez d'une formule définir cette mode nouvelle, est-ce que vous pourriez en quelques mots, disons, en tracer la ligne ?
Yves Saint Laurent
Il n'y a pas tellement de ligne dans ma collection, c'est justement un des faits les principaux. Jusqu'à présent, la mode s'encadrait dans une forme purement géométrique ou un dessin plus construit. Tandis que cette fois-ci, il y a un laisser-aller, une souplesse, un naturel qui se dégage et qui sont...
André Parinaud
Plutôt une recherche de style ?
Yves Saint Laurent
Une recherche de style, oui. Je pense que la ligne se perd au profit d'un style, cette saison.
André Parinaud
Combien de... dessins représente une collection comme la vôtre ?
Yves Saint Laurent
Environ 1 millier.
André Parinaud
Et combien de modèles alors ?
Yves Saint Laurent
Et 200 modèles.
André Parinaud
La perte est donc assez énorme, n'est-ce pas ?
Yves Saint Laurent
Oui.
André Parinaud
Et en combien de temps dessinez-vous ce millier de dessins ?
Yves Saint Laurent
Et bien, je dessine mes croquis en quinze jours, du 1er décembre... au 15 décembre.
André Parinaud
Et... la collection est ensuite réalisée donc du 15 décembre à fin février, en un mois et demi.
Yves Saint Laurent
Oui, c'est ça.
André Parinaud
Et combien de personnes travaillent à cette collection ?
Yves Saint Laurent
Environ 700 personnes.
André Parinaud
Je voudrais que vous me parliez également de la façon dont vous trouvez les noms de vos robes.
Yves Saint Laurent
C'est très difficile. Je me sers un peu de beaucoup de choses, par exemple, le nom de mes chiens.
André Parinaud
Quels sont les noms de vos chiens ?
Yves Saint Laurent
Bien, il y en a plusieurs. J'en ai eu plusieurs, y en a qui sont morts.
André Parinaud
Alors parlez-nous des robes qui portent le nom de vos chiens ?
Yves Saint Laurent
Eh bien... la première est «Zouzou», c'était une chienne que j'aimais beaucoup, qui était grise, donc le modèle est gris. La seconde est «Boby», un tailleur, «Heizel» une robe noire.
André Parinaud
Je crois même que vous avez fait un, disons un cadeau à Zizi Jeanmaire en inventant une robe qui porte le nom de sa fille.
Yves Saint Laurent
Oui, Valentine. C'est une robe de mousseline rouge, très jeune, très gai, un petit peu acide comme la fille de Zizi.
André Parinaud
Je vais vous demander maintenant alors pour nos téléspectatrices, qui doivent être très curieuses de la mode nouvelle, de nous dessiner, de nous esquisser les éléments de cette mode.
Yves Saint Laurent
Oui, je vais vous le faire mais je n'ai pas le droit de dessiner une robe spécialement, la chambre syndicale l'interdit mais je peux faire l'esquisse d'une ligne.
André Parinaud
Eh bien vite au tableau noir. Je voudrais vous poser quelques questions, par exemple, comment seront les épaules cette année ?
Yves Saint Laurent
Oui eh bien… les épaules sont naturelles dans la collection, les encolures dégagées, la taille toujours souple... le dos droit, la jupe... toujours aisée.
(Silence)
André Parinaud
Ce n'est pas un modèle, disons, qui est la formule même de votre collection, c'est un des modèles de la collection, ça.
Yves Saint Laurent
Oui, enfin, c'est surtout l'ébauche, c'est une esquisse, ce n'est pas un modèle particulier. Enfin les principales caractéristiques sont les épaules naturelles, la souplesse de la taille et la ligne de la jupe qui n'est plus fourreau et qui n'entrave plus et qui dégage la silhouette, qui facilite la marche.
André Parinaud
Autrement dit, la femme à l'aise.
Yves Saint Laurent
C'est ça.
André Parinaud
Et la robe du soir ?
Yves Saint Laurent
Les robes du soir, eh bien, il y en a de plusieurs styles.
André Parinaud
Celui que vous préférez.
Yves Saint Laurent
Celui que je préfère, eh bien c'est un petit chandail brodé... à buste très long sur une... sur une jupe de satin ample et mesurée.
André Parinaud
Disons la très grande simplicité.
Yves Saint Laurent
Oui.
André Parinaud
Aussi bien pour permettre à nos téléspectatrices de discuter très avant dans la nuit des avantages et des inconvénients de cette mode, je n'y vois personnellement que des avantages. Merci beaucoup d'être resté Yves Saint-Laurent.