Le style "jeune"

18 mars 1959
02m 35s
Réf. 01254

Notice

Résumé :

Tous les attributs et accessoires de la culture jeune, du transistor au téléphone en passant les goûts musicaux et vestimentaires, sont passés en revue.

Date de diffusion :
18 mars 1959

Contexte historique

A partir des années 60, l'adjectif asexusé "jeune" se mue en substantif et se substitue au groupe nominal "jeune homme" et "jeune fille" pour signifier à la fois la fin de l'adolescence et l'orée de l'âge adulte. Son indétermination ainsi que sa polysémie expliquent son succès. Positif ou péjoratif selon le locuteur, catégorie sociale et catégorie d'analyse, sa plasticité le sert et s'impose donc à tous. Il permet de repenser la division entre générations et les stratifications de classe, en même temps qu'il érige les jeunes en acteur public et collectif. Ceux-ci deviennent ainsi objet d'études : dès mars 1955, la revue La Nef se demande "Jeunesse qui es-tu ?" et pose le "problème" du "style jeune".

Ce "problème" repose avant tout sur la perception des adultes face à une génération "sans passé, sans culture, sans tradition". L'explosion démographique du baby-boom amplifie l'impression d'une déferlante qui bouleverse les fondements des codes sociaux. C'est autour des "signes extérieurs", c'est-à-dire des pratiques et des références des jeunes que se cristallisent les interrogations.

Ces jeunes se différencient en effet comme jamais de leurs aînés, la scolarisation de masse (non évoquée ici) leur donnant un nouveau statut. Ils se pensent comme un groupe à part et se construisent une identité sociale fondée sur une sociabilité spécifique (les sorties pour aller danser, le cinéma, le café avec les copains), ainsi qu'une identité culturelle à travers une mode vestimentaire (talons hauts, refus des gants et du chapeau), des icônes (l'actrice Brigitte Bardot), un langage (les adultes sont appelés les "croulants et amortis") et des goûts propres, notamment musicaux (le rock en particulier).

Montés en graine en même temps que les taux de la croissance économique française, ils bénéficient de plus de l'enrichissement général et disposent d'argent de poche. Ils deviennent dès lors des consommateurs. Parmi les principaux objets consommés, la musique tient une place fondamentale. L'apparition du disque 45 tours et du transistor, une radio plus petite et bon marché, permet une autonomisation des pratiques.

Toutefois, cette génération exceptionnellement favorisée doit affronter tous les apprentissages à la fois, scolaires, professionnels et amoureux, dans un monde en transition. De plus, derrière l'unanimisme officiel, les expériences sont diverses ; la jeunesse et leur culture restent plurielles, opposant filles et garçons, "blousons bleus" et "fils à papa", avant-gardistes et traditionalistes.

Vincent Casanova

Éclairage média

C'est sur le fond d'une musique de jazz, expression sonore de la jeunesse, que se déroule ce reportage scénarisé. Tout est mis en scène et le commentaire guide à tel point les images que l'on peut se demander si le texte n'a pas d'abord été rédigé préalablement au tournage, inversant ainsi la logique du genre et de la démarche journalistique. Il s'agit, dans le sillage des principaux journaux de l'époque, de présenter aux adultes (le commentaire dit "nous") ce "monde particulier". Un ton ironique court tout du long ("les jupes exigent beaucoup de métrage en ampleur mais... peu en hauteur").

Le décalage entre les pratiques des adultes et celles des jeunes est souligné constamment (valse contre calypso et cha-cha-cha). Cette revue des principales activités fait toutefois l'impasse sur ce qui fait l'essentiel de la vie des jeunes, c'est-à-dire le temps passé à l'école. Cette focalisation sur les "signes extérieurs" est propre aux médias qui ne perçoivent que l'aspect le plus visible mais le moins essentiel de la "culture jeune".

Vincent Casanova

Transcription

(Musique)
Commentateur
Sans doute y a t-il plus de jeunes à Paris qu'autrefois. Ils forment un monde, monde particulier qui vit en marge du monde que nous connaissons, composé comme chacun sait de croulants et d'amortis. Monde particulier qui a son style et ses modes, ciré et bas noirs sont de règles pour une fille et talons hauts. Qui danse aujourd'hui en ballerines ?
(Musique)
Commentateur
Pas de gants, vestiges d'antiques traditions, beaucoup de daim et de cuir en vestes et en blousons.
(Musique)
Commentateur
Les jupes exigent beaucoup de métrage en ampleur mais peu en hauteur. Les rites font peu état des promenades sentimentales, remplacées par les rendez-vous aux terrasses des cafés. On boit peu d'ailleurs mais on s'agite beaucoup. Une règle impérieuse gouverne la chevelure. Le désordre est la fin du fin, pour l'un comme pour l'autre. Pas de chapeau bien sûr mais le foulard des belles négligences. Le poste à transistor est à l'honneur car le goût de la musique ravage les foules. De là la fortune des «juke-box» qui débitent en tranche du rock n'roll à volonté.
(Musique)
Commentateur
Mais on écoute aussi d'autres musiques, bien choisies, Vivaldi... pas Bizet. On fume beaucoup dans ce monde plein d'appétit, des cigarettes et françaises de préférence. Mais on mange vite et peu, sandwich et lait froid font facilement un menu.
(Musique)
Commentateur
Le cinéma est une nécessité vitale et Brigitte Bardot est son prophète. Et l'on danse beaucoup, pas la valse bien sûr, calypso ou cha-cha-cha.
(Musique)
Commentateur
Le téléphone est un besoin comme la nourriture et la pensée. Il faut compter, dit-on, une heure de téléphone par jour. Lecture, on lit encore Marcel Proust mais on abandonne le charmant Prévert. Gros intérêts en tous cas pour les ouvrages de vulgarisation scientifique ou technique. Les voitures, pas n'importe laquelle, bien entendu, agitent beaucoup les esprits, elles sont rares dans ce monde mais on use quand même de l'essence. Détail important. Dans ce monde, on va par couple et on se marie jeune. Sans trop sembler y attacher d'importance. Affaire de style aussi probablement.

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