L'industrie du disque

07 avril 1961
07m 59s
Réf. 01255

Contexte historique

La musique au cours des années 50 entre dans l'ère de la culture de masse. Elle envahit l'espace public par la multiplication des techniques de reproduction et de diffusion sonores (autoradio, pick-up, walkman). Grâce aux innovations de firmes américaines, le microsillon est mis au point en 1948 et les premiers exemplaires sont diffusés en France en 1952 par la maison de disques Barclay.

Plus léger, moins cher, au confort d'écoute amélioré (une vingtaine de minutes pour une face de microsillon contre 3 minutes avec un 78 tours), le disque devient un objet de consommation courante : 7 millions de disques sont vendus en 1948 contre 18 en 1956, 41 en 1963, 100 en 1973. C'est principalement aux variétés que bénéficie cet essor, parallèlement à la standardisation de la chanson. Celle-ci est ainsi produite à la chaîne, en série, de manière industrielle. Des paroles souvent consensuelles voire conservatrices comme ici celles de La Terre associées à une mélodie simple et mémorisable doivent permettre une large diffusion, l'instrumentation pouvant être adaptée selon le public visé, adulte avec Georges Guétary, transgénérationnel avec Bourvil, populaire avec l'accordéon d'Yvette Horner... Le développement du marché du disque favorise par ailleurs le renouvellement du paysage de l'industrie discographique hexagonale.

L'apparition en 1945 de nouveaux labels comme Vogue et Barclay se fonde d'abord sur le succès du jazz (1 million de disques de Sidney Bechet vendus en 1955) avant d'élargir leurs activités au domaine de la variété. A elles seules, les deux firmes se partagent 30 % du marché français, le reste étant partagé entre les filiales des grandes compagnies multinationales, américaines pour la plupart (CBS, RCA). Enfin, ces entreprises mettent au point un système médiatique très puissant commercialement. Dès 1955, Bruno Coquatrix, directeur de l'Olympia, Lucien Morisse, directeur des programmes de la nouvelle station Europe 1, et Eddie Barclay, directeur de la compagnie du même nom, élaborent une stratégie commune visant à promouvoir les artistes enregistrés par Barclay en les faisant passer dans l'émission d'Europe 1 "Musicorama" quelques jours avant leur baptême sur la scène de l'Olympia. Loin de se concurrencer, radio, disque et scène se complètent. A partir des années 60, la télévision se joint au système.

Vincent Casanova

Éclairage média

A ses débuts, la télévision est conçue autant comme un moyen de divertissement que comme un instrument d'éducation, d'accès à la culture. C'est dans cette optique qu'un certain nombre d'émissions prennent le soin d'expliquer le monde. Dans cet esprit est créée en 1959 "5 colonnes à la Une", émission de reportages de Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes et Pierre Dumayet. Le même esprit anime ici le sujet sur le "lancement d'un disque". Il s'agit de révéler et donc de comprendre les coulisses d'un succès discographique.

Pierre Tchernia joue ici le rôle du professeur (regard caméra, plan fixe), faisant découvrir petit à petit les recettes de fabrication d'un tube. Toutefois, on peut percevoir aussi les liens qui unissent télévision et industrie du disque. L'ensemble des versions, ici entrevu par le découpage en autant de parties que contient la chanson, est présenté de manière successive, la télévision assurant la promotion conjointe du titre et des artistes, conformément aux accords passés avec la maison de disque. C'est ainsi que la télévision entre dans l'ère du tout divertissement, à la recherche d'une audience toujours plus grande. Les variétés deviennent dès lors progressivement le genre musical médiatiquement dominant - ce qui n'est pas forcément le gage toutefois de succès durable, comme le prouve l'oubli dans lequel est tombé La Terre aujourd'hui.

Vincent Casanova

Transcription

(Musique)
Pierre Tchernia
Aujourd'hui, on vend les sous-vêtements et les petits pois au son du pick up. La musique légère, les chansons ont envahi tous les décors de votre vie, chaque jour voit naître une rengaine qui vit trois semaines ou trois mois.
(Musique)
Pierre Tchernia
Ça rentre par une oreille, ça sort par l'autre, bien sûr, mais que vous le vouliez ou non, vous connaissez «Itsi bitsi petit bikini» ou «Moustapha».
(Silence)
Pierre Tchernia
A cause de son immense diffusion, la chanson est devenue un produit manufacturé qui intéresse beaucoup les commerçants. C'est-à-dire qu'on fabrique une chanson un peu comme on fabrique une voiture, qu'on lance une chanson un peu comme on lance une marque de dentifrice. Tenez, dans quelques jours, vous allez fredonner, vous allez siffloter une chanson qui s'appelle «La terre». Pour l'instant, aucun disque de «La terre» n'est en vente dans le commerce, aucun poste de radio ne l'a encore diffusée, elle va être créée dans quelques instants, ici même. Il y a quelques semaines, «La terre», c'était un manuscrit. Des paroles de Robert Chabrier qui fut l'auteur heureux de «Papa aime Maman» en compagnie de Jo Moutet comme cette fois. Cette chanson, les auteurs l'ont déposée à la Société des Auteurs, Compositeurs et Editeurs de Musique.
(Silence)
Pierre Tchernia
Là, cette chanson a été mise en cartes, elle s'est trouvée dans des fichiers entre «Ramona», «Sambre et Meuse» et «La Mer» de Charles Trenet. La chanson a trouvé son registre d'Etat Civil, elle est désormais protégée contre les plagiats.
(Silence)
Pierre Tchernia
Deuxième étape, cette chanson est née, maintenant une grande maison de disque va s'y intéresser. Le Directeur artistique, Jacques Selingant, écoute cette chanson, la trouve bonne et décide de la lancer. En somme, Jacques Selingant, vous vous intéressez à «La terre», pourquoi ?
Jacques Selingant
Eh bien, elle nous intéresse parce que la forme de cette chanson est petite mais le sujet en est très vaste. Je crois que c'est un sujet qui rassemble les gens au lieu de les disperser. Je prends un exemple. On se nourrit tous sur terre eh bien, la cuisine d'un milliardaire n'est pas du tout la même que la cuisine du métallo. Par contre, la terre, la terre originelle, la terre sur laquelle est né, la terre qui nous porte est exactement la même pour tout le monde.
Pierre Tchernia
Donc vous pensez qu'en dehors du rythme et de la musique d'une chanson, le thème est important.
Jacques Selingant
Ah, le thème est très important, il vaut mieux éviter de faire une chanson pour une classe d'individus, en faire une autre pour une autre classe d'individus. Et quand on a la chance d'avoir un sujet aussi vaste que celui-là, il faut y aller sans vergogne.
Pierre Tchernia
Vous allez procéder maintenant au lancement de la chanson.
Jacques Selingant
Oui.
Pierre Tchernia
Comment allez-vous faire ?
Jacques Selingant
Et bah par les moyens habituels, la télévision, la radio et bien sûr le disquaire avec le disque et le matériel publicitaire que nous allons donner au disquaire.
Pierre Tchernia
Et puis vous allez faire plusieurs enregistrements.
Jacques Selingant
Bien sûr. Et en fonction justement que cette chanson s'adresse à tout le monde et qu'elle peut être chantée par tout le monde, j'ai demandé pour ce qui est le côté musical à Franck Poursel de l'enregistrer, à Georges Jouvin, à Yvette Horner. Et pour tout ce qui est chant à Georges Guétary, à Bourvil, à François Deguelt qui est au groupe JMS.
Pierre Tchernia
«La terre» pendant un temps dans cette maison, on l'a appelé «Marée haute», ceci afin de protéger vis-à-vis des maisons concurrentes le secret de sa création car l'industrie du disque aime à prendre des allures de haute couture. Cette chanson, on l'a fabriquée, on l'a pressée, on l'a étiquetée et un jour, ce soir, elle fait irruption dans votre vie. La voici filmée dans le studio où tous ces interprétes l'ont enregistrée. Sera t-elle un succès ? C'est vous qui allez le dire.
(Musique)
François Deguelt
«J'ai par le monde beaucoup voyagé, des racines profondes me tiennent attachées. A la terre de mon père, de ma mère. A la terre qui m'a vu naître un jour. A la terre qui connaît mes amours, à la terre de mon père, de ma mère.
Jeune chanteur
Mon doux village, voilà ton enfant. Au terme du voyage, le bonheur m'attend.
Choeur
Sur la terre de mon père, de ma mère, sur la terre qui m'a vu naître un jour. Sur la terre qui connaît mes amours. Sur la terre de mon père, de ma mère.
Bourvil
J'ai dans ma poche rien qu'un grin de blé, je mettrai mes galoches, j'irai le semer. Dans la terre de mon père, de ma mère, dans la terre qui m'a vu naître un jour, dans la terre qui connait mes amours, dans la terre de mon père, de ma mère.
Georges Guétary
Ma vie m'est chère mais s'il le fallait, ma vie comme grand air, je la donnerai. Pour la terre de mon père, de ma mère, pour la terre qui m'a vu naître un jour, pour la terre qui connaît mes amours, pour la terre de mon père, de ma mère. J'aime la terre de mon père, de ma mère, j'aime la terre qui m'a vu naître un jour, la la la…»

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