Georges Brassens et la chanson française

14 novembre 1969
03m 17s
Réf. 01258

Notice

Résumé :

Georges Brassens répète dans sa maison une de ses chansons.

Type de média :
Date de diffusion :
14 novembre 1969

Contexte historique

Au cours des années 50, un découplage stylistique s'opère au sein de la chanson française. Auparavant, un chanteur (Maurice Chevalier par exemple) était tout d'abord un interprète à la voix et l'attitude scénique "uniques" ; il n'était que rarement, tel Charles Trénet, auteur et compositeur. La nouvelle génération se veut les trois à la fois. Ces jeunes créateurs, parmi lesquels Boris Vian, veulent renouveler l'art du couplet. Face aux refrains et mélodies "faciles" de la variété s'affirme ainsi une chanson qui lie sa cause avec celle de la poésie ou de la dérision tout en s'enrichissant d'un contenu politique. L'attention portée aux paroles fonde l'expression de "chanson à texte" dont Jacques Brel, Barbara et Léo Ferré, sont à partir des années 50 quelques-uns des jeunes représentants. Ceux-ci hissent l'art jusqu'alors populaire de la chanson au niveau des autres disciplines artistiques.

Cette légitimité culturelle trouve un aboutissement en 1963 avec la publication dans la collection "Poètes d'aujourd'hui" (Seghers) d'un ouvrage sur Georges Brassens. Brassens (1921-1981) a construit son succès sur la qualité de ses textes qui sont couronnés en 1967 par le Grand Prix de Poésie de l'Académie française (cf. les deux alexandrins d'une de ces chansons qui assument le rôle d'une citation littéraire). Aussi à l'aise pour évoquer l'amitié (Les Copains d'abord ) que dans la peinture sociale (La Mauvaise Réputation ), il a manifesté invariablement son amour de la langue française usant des beaux et bons mots aussi bien que des "gros".

S'accompagnant de la guitare, soutenu par la contrebasse de son ami Pierre Nicolas, Brassens est toujours resté fidèle aux ambiances musicales des petites salles parisiennes où il a commencé sa carrière, notamment le théâtre des Trois-Baudets dirigé par Jacques Canetti. Cumulant les fonctions de directeur de maison de disque (Philips) et de tourneur de spectacles, Canetti a révélé de nombreux auteurs-compositeurs-interprètes tel Serge Gainsbourg.

Vincent Casanova

Éclairage média

Après la Seconde Guerre mondiale, la chanson bénéficie de l'essor de la radiodiffusion. De nombreuses émissions y sont consacrées ("Ploum ploum tralala" dès 1945) et font parfois participer l'auditeur à la programmation ("Le Disque des auditeurs"). Music-hall à domicile, la radio chante et fait le spectacle. Grâce à elle, certaines vedettes d'avant-guerre tels Maurice Chevalier, Edith Piaf, Charles Trenet et Tino Rossi retrouvent la tête de l'affiche.

La télévision prend progressivement le relais avec les "variétés". Seuls les auteurs-compositeurs-interprètes les plus célèbres comme Georges Brassens arrivent ainsi à passer la rampe du petit écran. Le parti pris ici est de coller à l'univers stylistique du chanteur. En effet, ce n'est pas Brassens qui vient chanter sa chanson sur un plateau mais bien la télévision qui se déplace jusqu'à lui. Elle se rend dans sa maison personnelle aux environs de Paris, où celui-ci répète et enregistre ses chansons. Ce cadre intimiste est à l'image de la musique de Brassens qui accepte dès lors de se plier à un bref entretien.

L'effacement derrière la caméra du journaliste permet au téléspectateur de s'y identifier et suscite une proximité avec l'artiste. On a l'impression d'être invité dans l'univers personnel de Brassens, privilège que la télévision entend s'assurer grâce au pouvoir des images.

Vincent Casanova

Transcription

Georges Brassens
Sinon, y a toujours eu quand même des gens qui ne m'aimaient pas tellement. Non seulement parmi les critiques mais parmi le public. Y a des gens qui me supportent pas à cause de mes gros mots. Et comme cette année, j'ai mis quelques gros mots, encore que «elle m'emmerde» ne soit pas un mot tellement gros. Mais non seulement ça ne me gêne pas mais je dois dire que ça m'excite un petit peu, ça me plaît assez finalement.
(Silence)
Georges Brassens
Quand je chante une chanson en scène, j'y crois d'ordinaire. Si le public ne l'accepte pas, tant pis pour moi mais j'y crois. J'ai fait jusqu'à présent... j'aurai bientôt 50 ans, jusqu'à présent j'ai fait ce que j'ai voulu en scène, je continue.
(Silence)
Commentateur
Cette maison en plein champ dans les environs de Paris, c'est le plus beau cadeau que Brassens se soit offert. Comme un animal, c'est là dans son gîte, qu'il se sent vraiment à l'aise. Les directeurs de sa maison de disque l'ont compris et n'ont pas hésité à venir l'enregistrer chez lui en installant un véritable studio provisoire dans sa cuisine.
Georges Brassens
... le krach, la banqueroute, de nos affaires de coeur, il s'était mis en route... Peux pas... On recommence. C'est la fumée qui m'a asphyxié. Il fallait que je fume avant. Parce que la fenêtre est ouverte, alors ça attire la fumée, tu vois, ferme là.
Pierre Nicolas
Tu veux que je ferme ?
Georges Brassens
Oui.
(Silence)
Régisseur son
On tourne...
(Musique)
Georges Brassens
«Sale petit bonhomme, il ne portait plus d'ailes, plus de bandeau sur l'oeil et d'un huissier modèle, arborait les sombres habits, dès qu'il avait connu le Krach, la banqueroute, de nos affaires de coeur, il s'était mis en route, pour recouvrer tout son fourbi. Avisant oubliée, la pauvre marguerite, qu'on avait effeuillée, jadis selon le rite, quand on s'aimait un peu, beaucoup, l'un après l'autre, en place, il remit les pétales, la veille encore on aurait crié au scandale, on lui aurait tordu le cou.»
Régisseur son
Heureusement qu'on sait...
Georges Brassens
Je ne fais pas de morale dans mes chansons, en réalité, si j'en fais une, tout homme qui parle, dès que l'on parle, dès que l'homme émet une opinion quelle qu'elle soit, on fait de la morale et de la philosophie. On est d'accord là-dessus. Dès qu'on dit j'aime ou je n'aime pas, on fait de la morale. On apporte un jugement, alors c'est tout ce que je fais, mais je ne tiens pas à ce que les hommes partagent mon point de vue, ce que les autres hommes partagent mon point de vue. Je donne mon opinion, je dis ce que j'aime ou ce que je n'aime pas. Enfin, je me raconte un peu, on me prend ou on me prend pas, quoi. «Elle est quelque peu fière et chatouilleuse assez et l'on doit tout entière la prendre ou la laisser.»