Le Théâtre national populaire

03 novembre 1966
03m 19s
Réf. 01270

Notice

Résumé :

Jean Vilar et Maurice Béjart reviennent sur la mission d'éducation populaire qu'a remplie le TNP.

Type de média :
Date de diffusion :
03 novembre 1966

Contexte historique

Anticipée par le festival d'Avignon que créé Jean Vilar en 1947, puis par le "Week-end artistique" organisé en 1951 à Suresnes, la nomination de Vilar par Jeanne Laurent, responsable de la sous-direction des Arts et des Spectacles, à la tête du Théâtre national populaire (TNP), trente après Firmin Gémier son fondateur, concrétise l'élan nouveau, venu de la Résistance et de la Libération, en faveur d'un théâtre populaire qui puisse réunir, dans une même communion autour de grands textes à thématiques universelles, toutes les couches et classes de la nation.

Installé dans l'immense salle du Palais de Chaillot à Paris, le TNP de Vilar, qui renoue avec l'antique modèle athénien, constitue un creuset théâtral où un peuple qui vient de souffrir, de perdre sa liberté voire sa dignité et de s'entre-déchirer, est invité, du moins dans l'imaginaire, à retrouver son unité perdue. Cette nomination intervient également dans le cadre des premières réussites enregistrées par la politique de décentralisation. Le TNP occupe une position stratégique au coeur de ce dispositif, à la fois successeur et modèle, en tout cas relié aux premiers Centres dramatiques nationaux par un même souci d'extension vers les publics marginalisés. Vilar, pénétré par l'idée de "service public" entend apporter au peuple le théâtre - de préférence sous forme d'abonnements - "comme l'eau, le gaz ou l'électricité".

Tout au long de la décennie (1951-1963) durant laquelle il dirige le TNP, Vilar invente une formule inédite : accueil et mise en confiance d'un public étranger aux rites du théâtre parisien, fidélisation par des bas prix, prospection des publics potentiels par un travail de relation avec les associations intéressées, qu'il s'agisse de comités d'entreprises ou de groupes de jeunes. Progressivement et grâce à sa propre dynamique associative, le TNP réussit à irriguer une grande partie de la sphère sociale : les associations souscrivant un abonnement sont en 1957 au nombre de 109, et 361 en 1961. La politique en matière de programmation est plus traditionnelle. Son répertoire est dominé par les classiques français ou étrangers. Vilar s'entoure, dès ses débuts, de collaborateurs fidèles, comme les décorateurs Léon Gischia et Edouard Pignon et le musicien Maurice Jarre. Il réunit aussi une troupe d'une vingtaine de comédiens (Monique Chaumette, Maria Casarès, Silvia Montfort, Charles Denner, Philippe Noiret), dont le plus illustre est Gérard Philipe. En douze ans de direction du TNP, Vilar a ainsi monté 81 spectacles devant plus de 5 500 000 spectateurs.

Vincent Casanova

Éclairage média

Le défilé d'une série de photographies (d'Agnès Varda notamment) de Vilar et de Gérard Philipe induit pour le téléspectateur d'alors une charge d'émotion certaine. Elle rappelle en effet la figure du plus célèbre des comédiens français d'après-guerre. Vilar évoque avec simplicité celui qui est devenu dès sa mort une légende ; il en fait un éloge là même où Philipe avait triomphé, soit dans la cour du Palais des papes d'Avignon.

S'effaçant derrière la caméra, la parole de Vilar et de Maurice Béjart est livrée telle quelle et sans effet (si ce n'est la petite musique de Maurice Jarre en fond sonore). Vilar apparaît par ailleurs dans toute sa personnalité, digne mais décontractée (il se passe la main sur l'épaule sous sa chemise). L'intensité qu'il met à évoquer la mission de service public vient rappeler à quel point Vilar s'est engagé dans ce combat.

Vincent Casanova

Transcription

(Musique)
Jean Vilar
Philipe est arrivé à la 5ème année, il devait avoir 25-26 ans, à peu près. Il avait déjà une réputation d'acteur de théâtre, une très grande réputation d'acteur de théâtre. Il était évidemment parmi les jeunes d'alors, le, considéré comme le plus doué, en plus, avait commencé d'une façon assez somptueuse, disons, sa carrière cinématographique. Et je le cite toujours en exemple, c'est pas par complaisance à l'égard d'un disparu, mais c'est parce que, quand je fais le, comme ça à certain nombre d'années de distance, le relevé des rapports humains qu'y a pu y avoir dans cette cours, soit à travers le TNP, soit avant le TNP, soit après puisque je ne suis plus directeur du TNP. Eh bien tout de même, parmi d'autres bien sûr, au stade administratif, au plan administratif, comme administrateur, que comme artiste, comme technicien, Gérard a été un de ceux qui ont, qui se sont le plus dévoués, non pas seulement à bien jouer, à bien mettre en scène, à bien éclairer, etc, etc… Mais un de ceux qui dès le premier jour, ont eu, ce que j'appelle un mot très banal, la mission populaire que l'Etat nous avait confiée et qui était vraiment une mission. La première des choses que nous devions faire, d'après notre cahier des charges au sein du TNP, c'était de faire venir dans notre salle non pas l'élite, non pas les gens fortunés mais d'abord ceux qui peut-être se sont éloignés des questions artistiques, esthétiques, etc. Et surtout ne pas, et surtout faire en sorte que l'art ne soit pas considéré par certaines classes défavorisées, comme une chose qui ne leur appartient pas mais au contraire, une chose qui leur appartient.
Maurice Béjart
Je crois que Vilar a été le premier, le pionnier de cette révolution sociale qui a été faite avec le TNP et qu'on ne pourra renouveler le théâtre qu'en renouvelant le public. En emmenant au théâtre un public qui n'a jamais été au théâtre et non pas en cherchant des nouvelles formules de décors, de principes, de dispositifs scéniques, enfin tout ça, c'est très important mais c'est malgré tout l'accessoire. Enfin, ce qui a fait la force du théâtre dans les grandes époques, c'est qu'il correspondait socialement à certaines valeurs culturelles, certaines valeurs de la cité et que on retrouve maintenant et que Vilar, en particulier, a remis à l'ordre du jour.
Jean Vilar
Sans le savoir, nous faisions du populaire. Le prix des places en 1947, il y a donc 20 ans, vraiment... était de 100 francs anciens bien sûr, 200 et 300. Je crois qu'à ce moment-là, le prix des places à Paris étaient déjà de 400, 600 et 700. Et nous avons même donné, chose avec laquelle j'étais pas entièrement d'accord, des représentations, une ou deux gratuites. Mais, je suis pas très chaud sur ces choses-là, je sais que la Comédie Française fait ça le 14 juillet, oui. Je crois qu'il vaudrait mieux que les théâtres nationaux baissent leurs prix. Plutôt que de donner une représentation par an, comme ça, alors là, c'est, au fond, après on a bonne conscience une fois par an. Je crois qu'il faut l'avoir tous les jours.