Charles Munch et la création de l'Orchestre de Paris

17 novembre 1967
04m 35s
Réf. 01281

Notice

Résumé :

Dans le sillage de la politique culturelle menée par André Malraux, Marcel Landowski fonde l'orchestre de Paris afin de redonner à la France sa place dans le concert des nations.

Type de média :
Date de diffusion :
17 novembre 1967
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Contexte historique

Jusqu'à la nomination de Marcel Landowski comme directeur de la musique au ministère des Affaires culturelles d'André Malraux en 1966, il n'y eut pas réellement de politique publique de la musique. La vie musicale française et parisienne en particulier reposait avant tout sur la bonne volonté de quelques riches mécènes. Seule la radiodiffusion française avec l'Orchestre national de France, fondé en 1934, avait les moyens de faire exister un orchestre. Il existait bien depuis le XIXe siècle des associations symphoniques privées comme Les Concerts Lamoureux par exemple mais le maigre salaire touché par les musiciens les obligeait à multiplier les fonctions. Le nombre des répétitions était donc faible et la qualité des concerts souvent approximative.

Cette volonté de doter Paris et par là même la France d'un orchestre de classe internationale rentre alors en écho avec la politique de grandeur du Général de Gaulle qui fait de la culture une arme pour le rayonnement de la France dans le monde. Si l'effort a d'abord été concentré sur la peinture et sans doute aussi parce que les dirigeants politiques français sont peu familiers du monde de la musique, la nécessité de créer des équipements musicaux d'envergure se concrétise à la fin des années 60. De plus, le succès rencontré à l'étranger par Pierre Boulez en tant que chef d'orchestre renvoie l'image d'une France incapable d'offrir les infrastructures suffisantes à ses meilleurs représentants.

Ainsi en 1967, Marcel Landowski crée-t-il l'Orchestre de Paris à la tête duquel il place Charles Munch qui a forgé son image de maestro en dirigeant l'Orchestre philharmonique de Boston de 1946 à 1962. Cette formation remplace la Société des Concerts du Conservatoire, association fondée au début du XIXe siècle. En confiant à Munch la direction de l'orchestre, Landowski compte récupérer les dividendes de la renommée internationale du vieux chef. Celui-ci est assisté du jeune Serge Baudo et commence son travail par revisiter le grand répertoire symphonique des compositeurs français, de Berlioz à Ravel en passant par Debussy.

Vincent Casanova

Éclairage média

Cette série d'entretiens réalisés par Bernard Gavoty et diffusés dans le magazine d'informations "Panorama" se met au service de la politique culturelle du Général de Gaulle. En s'entretenant d'une manière assez officielle (assis derrière son bureau), Marcel Landowski incarne ici les nouvelles fonctions qu'il occupe depuis 1966. Les questions très respectueuses de Gavoty, passant sous silence les polémiques liées à la création de l'orchestre, révèlent la soumission du journaliste aux exigences politiques. Par ailleurs, l'attitude nonchalante de Munch (assis au 1e rang dans la salle de répétition) révèle un homme d'un autre temps, d'une génération peu habituée à l'image (à l'opposé de Boulez par exemple). Se touchant les lèvres, donnant des réponses peu audibles, se contentant d'un hochement de tête, il se comporte comme lors d'un entretien avec la presse écrite ou radiophonique. Cela contraste avec les discours très construits (et télégéniques) de Marcel Landowski et Serge Baudo, l'assistant de Munch.

Enfin, la remarque sur la "sonorité nationale" des orchestres français, un cliché hérité d'une opposition passée avec les orchestres allemands, vient compléter ce sujet tout à la gloire de la culture française. Le commentaire rappelle ainsi la mission assignée à l'orchestre, soit celle d'assurer le rayonnement de la France (symbolisé par l'expression "notre Claude Debussy" qui signait ses lettres "Claude de France") à l'étranger. En cela aussi, la télévision se met au service de la politique ; son indépendance en matière d'information est alors quasiment nulle.

Vincent Casanova

Transcription

Marcel Landowski
Je crois que nous pouvons être très satisfaits, tout d'abord, parce qu'il y a eu de très nombreux candidats. Y en a eu près de 300 sans compter ceux venant de la société des concerts du conservatoire.
Bernard Gavoty
Charles Munch nous a déclaré qu'il avait l'espoir de voir l'orchestre de Paris, non seulement égaler les grands orchestres qu'il a dirigés, et il les a dirigés tous, mais peut-être même les surpasser.
Marcel Landowski
Je pense que si nous pouvons bien faire travailler l'orchestre, comme il se doit, et bien nous devons avoir rapidement les meilleurs orchestres du monde.
Bernard Gavoty
Cet orchestre est appelé à voyager ?
Marcel Landowski
Certainement, l'orchestre va voyager d'abord dans la région parisienne, certainement également dans l'ensemble du pays car nous avons l'intention de lui faire une grande, des travaux d'actions culturelles en profondeur et puis, il sera certainement invité également dans les pays étrangers, tout comme l'a été, tout comme le sera encore l'orchestre national.
Bernard Gavoty
Votre orchestre va travailler sous le régime de l'exclusivité. Je veux dire par-là que les musiciens qui feront partie de cet orchestre seront à plein temps.
Charles Munch
Ah oui, ça, pour faire un travail à côté, il faut leur accorder une permission spéciale. Enfin voilà ce que je propose.
Bernard Gavoty
Et à votre avis, ce sera un gage sinon de succès, tout au moins de qualité.
Charles Munch
Sûrement.
Bernard Gavoty
Vous avez l'intention de le faire travailler vous-même cet orchestre ?
Charles Munch
3 mois par an.
Bernard Gavoty
Et de le faire travailler totalement.
Charles Munch
Et de les faire travailler.
Bernard Gavoty
Quelle sera votre méthode de travail à l'orchestre de Paris ?
Charles Munch
On fera autant de répétitions qu'il faudra, on fera travailler les groupes différemment, à part, et peu à peu, on va les réunir, on va bien voir ce que ça va donner et j'esp...
Bernard Gavoty
J'ai cru comprendre que, avant des périodes de concerts, vous auriez toute une semaine pour travailler, pour mettre au point un programme.
Charles Munch
C'est exact. C'est prévu comme ça.
Baudo Serge
Pour pouvoir donner à cet orchestre justement la qualité que nous souhaitons tous, il est indispensable tout au moins au début de répéter beaucoup, même pour des programmes qui apparemment semblent simples. Ce sont souvent les plus simples qui sont les plus difficiles. Et d'autre part, comme nous le désirons tous, si nous voulons donner des oeuvres contemporaines et élargir les programmes dans ce sens, il est bien évident qu'actuellement nous sommes obligés de considérer que pour chaque oeuvre contemporaine, il faut un grand nombre de répétitions.
Bernard Gavoty
Il n'est pas question naturellement d'apprécier la qualité des associations symphoniques parisiennes, mais peut-être, que vous me disiez ce que vous pensez de leur méthode de travail.
Charles Munch
Souvent quand même, on aurait pu répéter un peu plus, il n'y a pas de doute. Mais l'adresse des musiciens français, la perfection, leur sens de sonorité, leur solfège, permettait quand même de faire en peu de temps un très bon travail, même aux associations.
Bernard Gavoty
Parce que vous avez dirigé aussi longtemps l'orchestre symphonique de Boston aux Etats-Unis.
Charles Munch
Oui, j'étais pendant 15 ans aux Etats-Unis.
Bernard Gavoty
Vous pensez qu'il y a un caractère, une couleur particulière aux orchestres français ?
Charles Munch
J'en suis persuadé. J'ai toujours trouvé que la France est le seul pays qui a pu se créer une, comment dirais-je, une sonorité nationale et qui a pu la sauvegarder.
Bernard Gavoty
Concurremment à nos grands orchestres symphoniques, l'orchestre de Paris sera un de nos ambassadeurs à l'étranger et à l'intérieur de nos frontières, un propagandiste de la culture musicale dans tous les milieux sociaux. Voilà ce que pense Charles Munch, capitaine du vaisseau, lancé il y a quelques jours. Par un hasard bienveillant, la mère de notre Claude Debussy était aux premiers programmes. Auparavant, on avait entendu une oeuvre nouvelle de Stravinsky et la symphonie fantastique de Berlioz. Rétrospectivement, nous vous offrons ce soir la primeur d'une des dernières répétitions.
Charles Munch
Chut. Moi, je lève la baguette, vous levez l'archer. Alors une chose même, prenez l'habitude, même aux répétitions, de ne pas avoir une tenue négligée... ni ça. D'accord. C'est une habitude à prendre.

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