Le parc Eurodisney

10 avril 1992
02m 23s
Réf. 01301

Notice

Résumé :

A quelques jours de l'ouverture de Disneyland Paris est brossé un rapide historique du projet.

Date de diffusion :
10 avril 1992

Contexte historique

Le succès des parcs d'attraction comme le parc Astérix en forêt de Chantilly ou le parc Disneyland Paris construit dans la ville nouvelle de Marne-la-Vallée ne se dément toujours pas. Le chiffre d'affaire s'est établi à 1,048 milliard d'euros en 2004. Avec 12,4 millions de visiteurs par an, Disneyland-Paris constitue la première destination touristique française. Ce projet s'est développé grâce à la participation financière de l'Etat français qui en a fait un outil de sa politique d'aménagement du territoire (deux échangeurs d'autoroute et une gare TGV ont été construits, la ligne du RER A fut prolongée) de la région Ile-de-France dans la perspective de relancer les villes nouvelles.

Avant d'être culturel, l'enjeu est donc géographique et économique. Cela exprime bien l'intégration des industries culturelles dans le champ culturel. Développé à l'image des complexes de Disneyland de Floride et de Californie, ce parc d'attractions n'aurait pas été possible sans l'impact de la culture américaine en France, les dessins animés de Walt Disney étant depuis le plus jeune âge diffusés aux enfants. Il révèle également l'assimilation des pratiques culturelles au divertissement. En effet, les parcs sont devenus par excellence les lieux de l'oubli du temps social, c'est-à-dire du temps contraint du travail. Ils dessinent une fuite hors du temps réel, une mise en orbite dans le monde de la fiction. Leurs prestations privilégient l'attraction festive contre des traditions inscrites dans l'histoire. Le client est installé dans un conte qui s'impose comme un univers de magie ; il goûte la familiarité avec des personnages qui peuplent son imaginaire et a l'impression de participer à un récit. En dressant l'imagination fugitive contre une identité sociale marquante, le loisir-divertissement s'impose contre le loisir culturel qui reposait sur l'idée de perfectionnement et de projet dans le futur. Quand la visite de châteaux et d'églises faisaient du visiteur un simple spectateur, décalé dans le temps, les pratiques culturelles d'aujourd'hui le font participer émotionnellement (il s'agit de rire, d'être effrayé) à une intrigue conjuguée uniquement au présent.

Vincent Casanova

Éclairage média

Réalisé à quelques jours de l'ouverture du parc d'attraction, ce reportage du journal télévisé veut rendre compte de l'ampleur du bouleversement paysager : en donnant la parole à un ancien agriculteur, sans doute riverain du parc ou du moins ancien propriétaire terrien exproprié pour la construction de Disneyland Paris, il s'agit de conserver la mémoire d'un espace. Le reste du document est un réquisitoire indirect sur le parc.

Les propos sur le PDG de Walt Disney, Michael Eisner ("fraîchement venu de Californie dans son jet privé, flanqué de ses deux gardes du corps") sont emblématiques du mépris dans lequel peut être tenu ce genre de divertissement. Présenté comme l'aboutissement d'une volonté personnelle ("sa réussite"), le commentaire n'égratigne pas non plus les ministres de la France qui ont signé avec Eisner : "Pour Mickey, la France allait se montrer généreuse". En réduisant l'investissement de milliards de francs à la figure de la souris, le journaliste stigmatise indirectement la disproportion du projet. L'énumération de la liste des infrastructures qu'il fallut construire, filmées en panoramique en montre le vain gigantisme. Les plans d'un même espace à quatre ans d'intervalle figurent le bouleversement spatial provoqué.

Enfin le rappel du cadeau offert par Eisner à Jacques Chirac (un dessin de Blanche-Neige recevant la pomme empoisonnée) est interprété comme la métaphore de ce nouveau parc d'attractions qui sous les dehors d'un fruit mûr cache la mort de la culture. En rompant ainsi avec toute logique de neutralité, le reportage tranche dans une information le plus souvent aseptisée.

Vincent Casanova

Transcription

Eric Le Masson
L'endroit s'appelait les trois petits bois, les regards, les longues raies, Gabriel Van Honacker y était né. A la place de ces champs, 12 000 places de parking et des trottoirs roulant qui mènent désormais vers Adventureland, Cheyenne hôtel ou Santa Fé.
Gabriel Van Honacker
Ici, bon bah on cultivait... on cultivait un peu de tout, des céréales et puis... des betteraves. Ici, à peu près à l'endroit où on se trouve, j'ai tué mon premier lièvre à l'âge de 10 ans, c'était un peu de la braconne mais...
Eric Le Masson
Tout près de là, le nouveau maître des lieux, fraîchement venu de Californie dans son jet privé. Flanqué de ses 4 gardes du corps, cet homme vaut 450 millions de dollars de revenus par an. Son nom Michael Eisner, le big boss de la Walt Disney Compagnie. Eurodisneyland est l'aboutissement de «sa» réussite. Il semble bien loin le temps, tout proche pourtant, où Michael Eisner réussissait à convaincre deux premiers ministres de la France de s'associer à son projet. Laurent Fabius en 85, Jacques Chirac en 87. Eisner obtiendra des deux que la France mise 4 fois plus d'argent dans l'industrie du rêve que la Walt Disney compagnie elle-même. Pour Mickey, la France allait se montrer généreuse. Deux échangeurs d'autoroutes, une ligne RER, une gare TGV, des prêts bonifiés, une TVA minimale, facture, 4 milliards de francs. Oubliés aussi les temps des polémiques et du conflit avec les sous-traitants. Digérés enfin, les oeufs et les tomates pourris des jeunesses communistes lors de l'introduction en bourse d'Eurodisneyland. Aujourd'hui, l'action figure dans le Cac 40, l'indice des valeurs de référence. Implacable, la machine Disney a fait son oeuvre sur le petit coin de terre briarde, 4 ans séparent seulement cette image de celle du dernier coup de pinceau, hier, au Royaume enchanté. Entre temps, une ville entière est sortie de terre, 5200 chambres d'hôtel, 50 attractions, des dizaines de boutiques, tout est prêt pour que l'argent, enfin, rentre dans les caisses. Une armée de journalistes du monde entier est attendue, Gabriel lui-même semble conquis.
Gabriel Van Honacker
Si, j'irai dans le parc quand j'aurai le temps, j'irai. Y a pas de... mes enfants y sont déjà allés.
Eric Le Masson
Jacques Chirac, lui, sera présent à l'inauguration dimanche. En 1987, lors de la signature du contrat, Michael Eisner lui avait fait un cadeau, un dessin original de Blanche-Neige recevant la pomme empoisonnée.