Le théâtre contemporain : Bernard-Marie Koltès et Patrice Chéreau

05 décembre 1995
02m 37s
Réf. 01310

Notice

Résumé :

A l'occasion des représentations de Dans la solitude dans les champs de coton en 1995, Patrice Chéreau parle de son travail avec Bernard-Marie Koltès.

Type de média :
Date de diffusion :
05 décembre 1995
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Contexte historique

En 1982, le metteur en scène Patrice Chéreau (né en 1944) devient directeur du théâtre des Amandiers de Nanterre. C'est à partir de ce moment qu'il noue une relation privilégiée avec l'auteur dramatique Bernard-Marie Koltès (1949-1989) et qu'il monte quatre de ses textes notamment Combat de nègre et de chiens (1983) et Dans la solitude des champs de coton (1987), pièce qu'il reprend en 1995 à la Manufacture des oeillets d'Ivry-sur-Seine. Grâce à Chéreau, l'oeuvre de Koltès s'impose comme un classique du répertoire contemporain.

Koltès rompt avec les traditions du renoncement à la fiction héritées de Samuel Beckett et Eugène Ionesco. Ses pièces racontent une histoire et les personnages sont définis par une appartenance sociale, familiale ou un passé, retrouvant d'une certaine manière des éléments de la règle des trois unités du théâtre classique. Mais l'ancrage "réaliste" de ses situations dramatiques n'est qu'un point de départ pour une réflexion métaphysique sur le langage et les rapports humains, questionnement que l'on retrouve quoique dans une écriture très différente chez des auteurs comme Valère Novarina et Jean-Luc Lagarce. Les dialogues de Koltès révèlent d'irréconciliables différences et débouchent sur l'affrontement puisque pour lui "l'échange des mots ne sert qu'à gagner du temps avec l'échange des coups". La représentation elle-même devient une façon de différer le réel et repose volontiers sur un décloisonnement des arts. La danse, la musique, l'image sont autant de paramètres pris en compte dans les spectacles contemporains.

Les mises en scène de Chéreau se caractérisent ainsi par un travail de débordement du cadre scènique, où la machinerie théâtrale est mise à nue, où un jeu est instauré avec la salle et où les comédiens exposent leur corps. Entouré depuis les années 1970 du décorateur Richard Peduzzi, après s'être consacré à des pièces d'auteurs classiques, Chéreau mène de front mise en scène de théâtre et d'opéra. Il monte ainsi en 1976, à l'invitation de Pierre Boulez, la "Tétralogie" de Richard Wagner à Bayreuth, spectacle-somme qui fait d'abord scandale avant de devenir "historique". Il se consacre aussi depuis les années 80 au cinéma (La Reine Margot, Intimité ) mais il n'y a pas encore rencontré le même succès que sur scène. Chéreau a réalisé le modèle idéal réunissant un auteur et un metteur en scène qui accomplissent ensemble une oeuvre, union artistique interrompue par la mort de Koltès du SIDA et que l'on retrouve aujourd'hui par exemple avec Olivier Cadiot et Ludovic Lagarde.

Vincent Casanova

Éclairage média

Le "Cercle de minuit" (aujourd'hui "Des mots de minuit") animé par Laure Adler (l'émission a été lancée par Michel Field) et diffusé à une heure avancée de la soirée était un programme culturel qui selon les occasions recevait un ou plusieurs invités. A la différence d'"Apostrophes", le magazine littéraire de Bernard Pivot, le programme, quasiment dégagé de toute logique d'audience, était l'occasion d'écouter la parole des grands artistes de notre temps.

Selon le dispositif du salon littéraire c'est-à-dire d'une discussion intelligente organisée par un maître de cérémonie, les invités peuvent se raconter et expliquer leur travail dans le calme (le public n'est pas là pour applaudir toutes les 5 minutes au moindre propos). Refusant la logique du débat contradictoire, Laure Adler écoute et suscite l'écoute en menant son entretien comme on raconte une histoire, témoignage de ses études passées. Dans ces moments, la télévision assure sa mission culturelle de service public dans l'héritage des émissions de Pierre Dumayet par exemple ("Lecture pour tous").

Vincent Casanova

Transcription

Patrice Chéreau
Au contraire... Donc, donc, finalement, j'ai ouvert, j'ai fait une chose qui m'a bien plu mais qui était risquée, où j'étais, j'ai paniqué un peu d'ailleurs la première fois, qui était de monter cette pièce pour ouvrir « Combat de nègre et de chien» que peu de gens connaissait, pour ouvrir le Théâtre de Nanterre, le Théâtre des Amandiers de Nanterre.
Laure Adler
Vous parliez d'un texte, est-ce qu'à l'époque Bernard Marie Koltès avait le désir que ce texte soit mis en scène ? Ou simplement d'être publié ? Est-ce qu'il pensait à des personnages ?
Patrice Chéreau
Non, il avait le désir que, il avait le désir que ce soit mis en scène et je crois, puisqu'il l'a dit et qu'il l'a dit plusieurs fois et qu'il me l'a dit la première fois que... je l'ai rencontré chez moi. Il avait le désir surtout que ce soit en plus que ce soit mis en scène par moi.
Laure Adler
Donc...
Patrice Chéreau
Ça fait très prétentieux mais...
Laure Adler
Va commencer à ce moment-là une histoire.
Patrice Chéreau
Va commencer, oui, va commencer une histoire, oui. Puisque j'ai monté «Combat de nègre et de chiens». Que à un moment donné, les réactions des gens ont été troublantes parce que ils n'étaient pas habitués à ce que je monte des auteurs contemporains, visiblement. Que, un auteur...
Laure Adler
Il était totalement inconnu Bernard Marie Koltès.
Patrice Chéreau
Il était un peu connu, il était un peu connu des gens de théâtre puisque dans mon désarroi, j'avais lu l'un de lui «Juste avant les forêts», je n'y comprenais rien, je ne rentrais pas dedans et un jour, Richard Fontana qui est passé chez moi m'a dit : «tu n'as pas des textes contemporains ?» Je lui ai dit : «écoute, il y en a un que je ne comprends pas très bien, le voilà». Et donc... Richard Fontana a joué dans une mise en scène de Jean-Luc Boutté au Petit-Odéon, «La nuit juste avant la forêt».
Laure Adler
Admirablement d'ailleurs.
Patrice Chéreau
Oui. Deux ans avant le... deux ans avant «Combat de nègre et de chiens». Et après on a travaillé, j'ai essayé de comprendre cette pièce, j'adorais la langue et j'adorais ce que je croyais que c'était pas, ce dont j'étais sûr assez vite que c'était pas une langue poétique, mais incroyablement concrète et qu'elle racontait merveilleusement, magnifiquement les contradictions des gens. Et finalement, c'est là-dessus qu'on travaille. C'est là-dessus qu'un metteur en scène aime travailler, c'est sur les contradictions des personnages. Qu'ils disent une chose, en pensent une autre, en font une autre, etc... La pièce était difficile, on a joué donc avec Michel, avec Philippe Léotard, avec Myriam Boyer et Sidiki Bakaba. On l'a jouée , ça a très très bien marché. J'ai surtout adoré les discussions petit à petit qui se sont installées entre Bernard et moi. C'est-à-dire, il venait de temps en temps aux répétitions, pas tout le temps, parce qu'il voulait pas déranger. Je lui posais des questions, il répondait comme font un peu tous les auteurs, un tout petit peu à côté. En tous cas, il ne répondait pas... Il ne donnait pas les réponses les plus directes que j'attendais. Parce que d'un auteur finalement bêtement, on attend le mode d'emploi. On dit : «Mais comment tu veux que je mette ça en scène ? Comment y faudrait mettre ça en scène idéalement ?»
Laure Adler
Alors que lui attendait de vous que vous imaginiez justement.
Patrice Chéreau
Sans doute, sans doute.

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