Salvador Dali

13 décembre 1961
03m 30s
Réf. 01313

Notice

Résumé :

L’artiste Salvador Dali vient donner une conférence sur le "culte de sa personnalité" aux élèves de l’École polytechnique.

Date de diffusion :
13 décembre 1961
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

Né en 1904, le peintre espagnol Salvador Dali est l’incarnation idéal-typique de la figure de l’artiste contemporain, se jouant des règles de la création académique. Associé au courant surréaliste auquel il participe dès son arrivée à Paris en 1927, son oeuvre, marquée par une interprétation souvent fantaisiste de la psychanalyse freudienne, se fonde sur une iconographie à dominante sexuelle et morbide, transcription de ses fantasmes et de ses obsessions. Définissant sa méthode comme "paranoïaque-critique", c’est-à-dire "comme une méthode spontanée de connaissance irrationnelle basée sur l’association interprétative critique des phénomènes délirants", il envisage de "crétiniser" le monde afin d’en trouver l’essence à travers une appréhension démultipliée du réel. Exclu du mouvement surréaliste à la fin des années 1930 après ses déclarations en faveur de Hitler et de Franco, Dali, après 1945 en particulier, diversifie de plus en plus ses activités, contribuant à diffuser et à vulgariser l’imagerie surréaliste dans le quotidien (mode, décoration, ameublement, publicité). Dali aura cherché toute sa vie à systématiser la confusion entre les genres et les oeuvres.

Cette vision ouvertement anarchiste en a fait le précurseur de nombreux courants de la deuxième moitié du XXe siècle, dans les domaines de la peinture mais aussi du cinéma, de l'objet, de l'architecture et de l'installation. L’excentricité de son comportement, son génie publicitaire, son goût prononcé de la provocation où la part de l’humour, de l’imposture et celle des pulsions les plus profondes sont indéterminables, l’ont transformé en une attraction médiatique, suscitant pour cette raison dans le monde de l’art de nombreuses critiques. André Breton, ancien camarade surréaliste, l’a moqué, en proposant de le renommer sous forme d’anagramme : Avida Dollar. Par là, il s’agissait de stigmatiser son appât du gain et du succès à n’importe quel prix.

Se jouant de la marchandisation de l'art contemporain, se posant en génie, Dali obtint la consécration académique, qu'exprime par exemple son invitation à faire des conférences dans des établissements prestigieux comme l'École polytechnique en 1961. Il y assume sans complexe son statut, tournant tout à la fois en dérision l'institution et l'institutionnalisation de sa personne. Devenu un personnage, ses apparitions publiques font autant partie de son oeuvre que ses productions picturales et graphiques. Il meurt en 1989, 7 ans après sa femme Gala qui l'accompagna tout au long de sa vie créatrice.

Vincent Casanova

Éclairage média

Ce document révèle aussi bien la maîtrise par Dali de son image que l’intérêt de la télévision pour les figures excentriques qui permettent de gonfler l’audimat à peu de frais. Ainsi l’ensemble de la rencontre est-il totalement mis en scène. Dali, casqué des effigies de Castor et Pollux "qui s’éteignent à tour de rôle et de façon alternative", débite son discours avec un sérieux imperturbable. Dans le noir puis à demi-éclairé, il joue d’une ambiance mystérieuse.

Avec la complicité du journaliste qui l'appelle "maître" malgré le ridicule de la scène, Dali se met lui-même à distance par l'usage de la 3e personne du singulier pour se nommer, tout autant que sa sur-articulation (et son accent espagnol) vient rendre cet échange un peu plus artificiel. Puis, devant un public de haute tenue, il enchaîne les déclarations provocantes (sur Staline dont il regrette l'oubli) ou les citations absurdes (celle de Lénine notamment) qui visent à révéler l'imposture du savoir académique incarné par l'École polytechnique aussi bien qu'à apparaître comme une critique des médias qui leur accordent de l'importance en les diffusant. Les applaudissements mécaniques rappellent par ailleurs cette spectacularisation des apparitions de Dali dont la télévision était particulièrement friande.

C'est ainsi que le "n'importe quoi" que visait à dénoncer Dali s'est progressivement retourné contre lui, la télévision revendiquant cette attitude pour mieux divertir. C'est également une façon pour elle de choquer, sans que cette provocation n'ait de signification ouvertement politique et idéologique. Le scandale est devenu à la télévision un outil du consensus.

Vincent Casanova

Transcription

Journaliste
Salvador Dali, dans quelques instants, vous allez prononcer, ici, à l'Ecole polytechnique, dans le grand amphithéâtre, une conférence. Avant de la prononcer, vous avez bien voulu nous accorder quelques instants. Je sais que c'est très difficile pour vous puisque vous êtes encore en plein état de concentration. Mais je voudrais tout d'abord vous demander ce qu'est cette coiffure que vous portez sur la tête ?
Salvador Dali
Les deux effigies qui s'éteignent à tour de rôle d'une façon alternative représentent Castor et Pollux. Un frère mortel et l'autre immortel. Et au centre la demi-lune, c'est le symbole d'Hélène, de Gala.
Journaliste
Maître, puis-je vous demander quel va être, exactement, le thème de votre conférence ? Vous avez annoncé une conférence sur Velázquez.
Salvador Dali
Velázquez, c'est la substance. C'est ce qu'on pourrait appeler les protéines contenues dans l'oeuf de Castor et Pollux. Mais le vrai fondement de ma conférence est dédicacé exclusivement au culte de la personnalité de Salvador Dali.
Journaliste
Je crois que vous vous êtes fait examiner par un psychiatre Que votre cerveau a été examiné.
Salvador Dali
Il y a le docteur [Rumaguel], qui sera présent, d'ailleurs, et lequel, il y a à peu près sept ans, qui est en train d'élucider si je suis fou ou si je ne le suis pas. Il va parvenir, maintenant, à la conclusion que mon cerveau est un des plus merveilleusement bien constitué qu'il n'ait jamais trouvé. Je commence le cours sur le culte de ma personnalité au moment où dans le monde, on tache d'effacer la grande personnalité mythologique de Joseph Staline. Donc, je commence ce cours historique au moment que nous pourrions appeler le moment algide de la déstalinisation. Une phrase très émouvante de Lénine quand il avait écrit : "Le jour que nous aurons le pouvoir, je pense que nous pourrons construire des pissotières en or ". Dans ces transformation de l'ammoniaque en or, il a tout de la pensée alchimiste. La structure paranoïaque de mon esprit est d'une telle rigueur que tout ce qui existe est plié pour faire valoir et triompher d'une seule exclusive idée obsédante : l'idée de Dieu. C'est tout.