Marcel Duchamp

21 janvier 1968
02m 17s
Réf. 01314

Notice

Résumé :

À l’occasion de la réédition de ces "ready-made", Marcel Duchamp revient sur sa pratique artistique.

Type de média :
Date de diffusion :
21 janvier 1968
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Contexte historique

L’oeuvre de Marcel Duchamp a bouleversé radicalement l’art du XXe siècle. Né en 1887, l’artiste français Marcel Duchamp commença sa carrière dans le sillage du mouvement cubiste au début des années 1910. Mais l’abandon d’une peinture strictement descriptive et la juxtaposition d’éléments représentant les différentes phases du mouvement rapprochent alors son travail de celui des futuristes. Avec Nu descendant un escalier, il fait scandale en 1912 à Paris, puis en 1913 à New York.

Parti aux Etats-Unis pendant la Première Guerre mondiale, il introduit alors le thème de l’objet manufacturé aux formes mécaniques dans la création artistique. Ainsi avec La Mariée mise à nu par ses célibataires, même qu’il exécute en feuille et fil de plomb sur une plaque de verre à New York de 1915 à 1923, Duchamp abandonne les "manipulations formalistes" de la peinture pour s’engager dans un art conceptuel, interrogeant les fondements de l’art. Cette machine, au-delà du thème de l’impossibilité d’aimer, vient pointer la faillite de la perspective illusionniste inventée à la Renaissance.

Il poursuit encore plus loin sa remise en cause en déployant une activité ouvertement ironique afin de désacraliser l’art. Duchamp "réalise" pour cela un nombre limité de "ready-made", c’est-à-dire d’objets manufacturés qu’il promeut à la dignité d’objets artistiques, proposant notamment une roue de bicyclette ajustée à un tabouret de cuisine (1913), un porte-bouteilles (1914), un urinoir posé à l’envers qu’il dénomme Fontaine ou encore une reproduction de la Joconde de Léonard de Vinci à qui il adjoint une moustache et une barbiche et qu’il intitule de manière provocante L. H. O. O. Q. ("Elle a chaud au cul").

Tous les mouvements qui par la suite ont utilisé des objets de la vie courante, pour surprendre comme le surréalisme, pour évoquer, critiquer, voire poétiser la société de consommation comme le pop art, lui doivent cette transgression des coutumes académiques. Il est à l’origine du renouvellement des matériaux utilisés dans l'art, mais aussi un goût pour des questions complexes d'esthétique qui aboutiront dans les années 70 à l'Art conceptuel dont les oeuvres ambitionnent d’analyser ce qui permet à l’art d’être art.

Connues d’abord de manière confidentielle, les oeuvres de Duchamp ont été largement diffusées à partir des années 60, lorsque la plupart des ready-mades, disparus au fil de ses déménagements ou tout simplement détruits, ont été réédités. En 1964, la galerie Schwartz, à Milan, lui propose en effet une édition à 8 exemplaires de ses ready-mades. Les considérant comme des originaux, dès lors que les premiers avaient été perdus, cet épisode lui permet encore une fois d’interroger un concept central dans l’histoire de l’art, puisque le terme d’ "original" pour un ready-made n’a aucun sens. Duchamp y insiste lorsqu’il signe par exemple l’un de ces objets, le Porte-bouteille, "Marcel Duchamp, Antique certifié". Après sa mort en 1968, la remise en question des fins et des moyens de l’art est devenue l’un des enjeux essentiels de la création contemporaine.

Vincent Casanova

Éclairage média

Cet entretien avec Marcel Duchamp, sur le mode de l’entretien radiophonique (journaliste absent à l’écran, plan fixe sur le visage), permet de saisir le décalage entre l’attitude mesurée de l’artiste contemporain et les provocations artistiques de ses oeuvres. Un cigare à la main, Duchamp développe son discours avec une grande clarté d’énonciation, usant de formules propres à la bourgeoisie éduquée du début du XXe siècle (les phrases sont ponctuées de "n’est-ce pas ?" à l’image du "isn’t it ?" des "tags questions" de l’aristocratie anglaise).

Cette discussion révèle également l'âge d'or d'une télévision qui prend le temps de laisser parler un invité, dialogue sur un ton posé, bien loin du plateau des émissions de télévision qui jouent du mélange de genre et d'un ton agressif susceptible de faire monter l'audimat. C'est une époque où l'on conçoit encore la télévision comme un instrument de démocratisation culturelle, bien que les ménages n'en soient pas encore tous équipés.

Vincent Casanova

Transcription

Marcel Duchamp
J'ai même... Sur le porte-bouteille, j'avais rajouté une phrase. Quand je l'ai faite, en 14, j'avais écrit une phrase, dessus. Et comme il a été perdu dans la nuit des temps, je ne me rappelle pas la phrase que j'avais écrite. Alors, les nouveaux n'en on pas, n'ont pas de phrase. De même que j'ai mis plusieurs fois, j'ai mis des titres, comme ça, comme vous dites. Parce que ça ajoute une couleur, si vous voulez, au sens figuré du mot. C'est une couleur verbale. Ce qui m'intéresse n'est pas du tout dans le sens aussi descriptif, c'est-à-dire logique, descriptif. Par exemple, si c'est un porte-bouteille, je n'écris pas " porte-bouteille ". Vous pouvez être tranquille. Donc, ce qu'on fait ajoute une dimension donnée par les mots qui sont comme une palette avec des couleurs, n'est-ce pas ? On met une couleur de plus qui est une couleur verbale. Oui, il y a toujours un petit côté sentimental, évidemment, qu'on ne peut pas empêcher de jouer. Mais ça ne m'empêche pas de dormir, du tout. Je vous assure que je ne pense pas souvent à [inaudible]. Je n'ai jamais autant pensé que maintenant. Parce que pendant une période de trente ans, personne n'en a parlé, ni moi non plus. Donc, c'était un peu oublié. Et ça reparaît, maintenant. Dans cinq ou six ans, on n'en parlera plus, vous comprenez ?
Journaliste
Pourquoi on en reparle maintenant ? Parce qu'en fait, vous, je crois, pas contre votre gré car ça ne vous ébranle pas, je crois, beaucoup, à la fois où un précurseur ou même un chef d'école, on vous rattache...
Marcel Duchamp
Oui. Les chefs d'écoles sont bien ennuyeux. D'abord, moi, en chef d'école, c'était encore pire, vous comprenez ? Non, c'est simplement ce qu'il se passe, ce qu'on ne sait pas. C'est assez impondérable. On ne peut pas expliquer ces choses-là. C'est un phénomène, les gens se sont intéressés à ça. Ils ont probablement trouvé qu'il y avait quelque chose de plus qu'une anecdote ou une fantaisie d'un artiste un peu fou que je suis ! Je ne suis pas fou du tout, vous savez.