Le groupe Architecture-Principe

07 mai 1968
01m 07s
Réf. 01315

Notice

Résumé :

Claude Parent expose sa volonté d’inventer une architecture civile par opposition aux pratiques de la construction en série strictement fonctionnelle.

Type de média :
Date de diffusion :
07 mai 1968
Source :
Personnalité(s) :

Contexte historique

La France après la Seconde Guerre mondiale doit faire face à une importante crise du logement. Les destructions de villes entières sous les bombardements, conjuguées à la transformation d’une société française en société urbaine industrielle, ont obligé l’État français, entre 1955 et 1970, à la construction de quatre millions de logements collectifs et de plusieurs centaines de milliers de maisons individuelles. Le parti pris architectural des grands ensembles repose sur un idéalisme rationaliste alliant les signes formels de la modernité architecturale, défendus par Le Corbusier notamment, aux principes de composition des beaux-arts (symétrie, axialité) ainsi que sur les technologies de la préfabrication lourde en série.

Alors qu'au cours des années 60 les premiers effets de la "sarcellite" du nom des grands ensembles construits à Sarcelles commencent à être dénoncés, un certain nombre d'architectes propose, dans une attitude ouvertement utopique, d'imaginer les villes de l'avenir en s'appuyant en particulier sur de nouvelles techniques constructives et de nouveaux matériaux. Le groupe Espace, fondé dans les années 50 par le sculpteur André Bloc, avait déjà contribué à réhabiliter la dimension strictement artistique du travail de l'architecte dans une logique de synthèse des arts. C'est dans cet esprit et sous cette influence que l'architecte Claude Parent (né en 1923) et l'urbaniste Paul Virilio théorisent la notion de "fonction oblique" au sein de leur groupe Architecture-Principe auquel participe également le plasticien Michel Carrade.

Volontairement provocateurs, ils intiment au public de vivre sur des plans inclinés, rompant dès lors avec les logiques horizontale et verticale qui structurent les constructions. Ainsi, il s’agit de mettre en oeuvre un "habitat circulatoire" où "l’homme serait mis en action par le lieu qui le contient". Chantres de la fluidité, de la mobilité, ils conçoivent des architectures où le sol doit retrouver sa qualité "lithosphérique", c’est-à-dire devenir une surface génératrice d’activités. La systématisation des rampes par exemple et l’usage de la diagonale bouleversent le confort de l’orthogonalité constitutive de l’architecture jusqu’alors. L’église Sainte-Bernadette du Banlay de Nevers (1963-66), édifice sculptural en béton brut, est la seule traduction directe de ces principes.

Vincent Casanova

Éclairage média

Diffusé en pleine effervescence de mai 1968, et bien que la télévision soit toujours sous le contrôle de l’État notamment en matière d’informations politiques, cet entretien avec les principaux membres d’Architecture-Principe (dans lequel on aperçoit furtivement Paul Virilio au début de l’extrait) s’inscrit dans le ton d’une époque qui se déclare en crise et qui veut du changement. L’attention donnée à des acteurs prêchant ouvertement la rupture avec l’ordre établi, mais sur un sujet qui ne paraît pas politique au premier niveau, peut sembler un moyen de contournement de la tutelle du pouvoir gaulliste. Mai 68 est aussi un appel à la liberté d’information.

La mobilité de la caméra et le plan très serré sur le visage de Claude Parent viennent mettre en images une parole vive qui se dit d'"action" (Parent propose "des solutions" à la crise de l’architecture tel un homme politique). À la question très large "que peut l’architecture ?", l’architecte répond avec un discours énergique (des phrases courtes prononcées sur un ton rythmé). Cet entretien révèle le sens médiatique de Claude Parent qui comprit très tôt ce qu’il pouvait tirer comme bénéfices de la télévision. Par ailleurs, l’insert sur les plans des mains en mouvement vient illustrer la fermeté aussi bien que la détermination de l’architecte. L’absence à l’écran du journaliste incarne son souci d’effacement face aux personnalités entretenues cadrées en revanche au plus près du visage, laissant ainsi s’exprimer des figures qui veulent redonner un nouveau souffle à une société perçue comme immobile.

Vincent Casanova

Transcription

Claude Parent
... social et qu'est-ce que peut l'architecture à ce niveau ? Y penser, c'est-à-dire, proposer des solutions. Nous vous disons justement... nous venons de vous dire que justement, nous trouvons bien naïfs les gens qui s'étonnent qu'il y ait crise. Et nous disons pourquoi. Parce qu'on y a jamais pensé, parce qu'on l'a abordé, ce problème-là, par une suite de résultats, des conséquences. C'est-à-dire voilà les conditions mathématiques du problème à résoudre, donc après avoir fait une addition, une multiplication, une division, voilà l'architecture après un tour de manivelle, alors qu'il fallait inventer les formes nécessaires à cette mise en place de cette société, l'imaginer. Alors le problème des architectes, le problème numéro un maintenant, au-delà de tout, au-delà du paysage, au-delà de la conservation des espaces verts, au-delà de la forme, au-delà de l'environnement tel qu'on en a parlé tout à l'heure, ça devient un petit problème même, au-delà de cela, c'est inventer l'architecture civile. Vous voyez ? c'est très précis.