Michel Foucault

17 décembre 1976
08m
Réf. 01316

Notice

Résumé :

Dix ans après Les Mots et les choses, Michel Foucault revient sur l’invention de l’homme comme objet de connaissance.

Type de média :
Date de diffusion :
17 décembre 1976
Source :

Contexte historique

Au cours des années 1960, les sciences sociales connaissent un essor considérable avec le structuralisme, mouvement de pensée qui envisage de dégager et de mettre à nu les structures profondes organisant les sociétés et les discours. Le philosophe Michel Foucault (1926-1984), dans la continuité en particulier des travaux de Georges Canguilhem, entreprend dès 1961 avec L’Histoire de la folie à l’âge classique de suivre le destin d’un objet défini médicalement, en montrant combien la figure de la folie est plurielle et ne peut se comprendre que dans le couple indissociable qu’elle forme avec la raison telle qu’elle est définie au XVIIe siècle. Foucault remet en cause ainsi le fait qu’il puisse y avoir une essence absolue des idées et concepts. Par la suite, avec Les Mots et les choses (1966), dressant ce qu’il appelle "une archéologie des sciences humaines", il analyse la construction de la notion d’ "homme". Que ce soit la biologie ou la psychologie, toutes les sciences qui prennent l’homme pour objet sont tributaires de l’organisation générale du savoir de l’époque, celle-ci définissant, pour tous domaines, les conditions de pensée de tout objet. Il met en valeur la façon dont, depuis le XIXe siècle, l’idée de "temps historique" a soumis les connaissances aux lois de leur évolution : ainsi l’homme, dorénavant perçu comme une réalité autonome, est devenu un objet du savoir scientifique.

Il infléchit son propos dès 1969 avec L’archéologie du savoir et ne déclare plus avec certitude la "fin prochaine" de l’homme. Il rejette aussi l’appellation de structuraliste dans la mesure où son approche reste fondamentalement historique ("généalogique" selon ses termes). Foucault s’engage, dans l’héritage immédiat de mai 68, dans les combats politiques de l’extrême gauche, contestant les structures du pouvoir mises en place par l’État. Bien que bénéficiant d’une position institutionnelle depuis sa nomination au Collège de France en 1971, il participe en particulier à la fondation du GIP (Groupe d’information sur les prisons). Il s’intéresse dans la continuité de son militantisme aux dispositifs d’encadrement, comme la prison et l’école, qui produisent les normes sociales (Surveiller et punir ). C’est cette même logique qui le conduit à se lancer dans une vaste histoire de la sexualité.

Son projet, resté inachevé (Foucault meurt du SIDA en 1984) et inauguré dès 1976 avec La Volonté de savoir, lui fait prendre en compte l’élaboration, depuis l’Antiquité, d’une "science de la sexualité", véritable outil pour l’administration sociale de la vie sexuelle. Il renoue dans le même mouvement avec une réflexion sur la subjectivité, s’attachant à la question du "souci de soi", à une époque où le sujet fait un retour triomphal dans la vie intellectuelle ; la perspective de refonder un nouvel humanisme, dans le sillage du combat anti-totalitaire, impose la notion de "droits de l’homme" comme horizon de tout engagement et de toute pensée. Foucault a incarné la figure de l’intellectuel "spécifique", c’est-à-dire concevant son engagement dans la continuité de ses objets de recherche, loin de la figure sartrienne du prophète universel, mais à l’unisson de luttes qu’il voulait concrètes et immédiates.

Vincent Casanova

Éclairage média

Ce numéro spécial d’"Apostrophes" se déroule, sans public, en direct du Musée du Louvre. Ce lieu inhabituel veut illustrer le thème de l’émission, consacrée à un sujet unique : "l’avenir de l’homme". Le choix de la salle des Antiquités sumériennes, dont on aperçoit quelques statues à l’arrière-plan, est significatif : il s’agit de l’une des civilisations connues les plus anciennes, où s’est inventée en particulier l’écriture. Animée par Bernard Pivot, cette émission prend pour modèle le salon littéraire. Faisant le pari de la transdisciplinarité, alors très à la mode dans les années 1970 et que l’oeuvre de Foucault incarne justement, Pivot distribue la parole et organise le débat en maître de cérémonie. Les tables basses permettent de poser les livres qui sont montrés à l’écran pour en faire la promotion. En cette fin d’émission, Pivot choisit habilement de revenir sur la prophétie de la disparition de l’homme qu’énonçait Michel Foucault dans Les Mots et les choses. Il évacue ainsi les évolutions de la pensée du philosophe depuis pour revenir sur ce qui avait déclenché une polémique ; il s’agit ainsi de faire monter l’audience à une heure où le spectateur peut préférer aller se coucher.

"Apostrophes", notamment à ses débuts, a marqué une évolution dans l’histoire des émissions "littéraires" à la télévision. Cherchant à ouvrir le plus possible le monde du livre à un large public, elle a rompu avec l’austérité de "Lectures pour tous", mais a conservé malgré tout une certaine qualité dans la teneur des échanges. C’est ce souci d’équilibre que l’on retrouve dans la variété des statuts scientifiques des invités (que des hommes) : Michel Foucault et le chirurgien Jean Hamburger sont des spécialistes dans leur domaine quand André Fontaine et Albert Ducrocq sont des journalistes, respectivement dans le domaine politique et scientifique, soucieux de vulgarisation.

Vincent Casanova

Transcription

Albert Ducrocq
Je ne sais pas si justement précisément, je vous dis que le siècle à venir sera le siècle de l'homme, si nous n'allons pas, justement... Qu'est ce que vous appelez le siècle de l'homme ? Le siècle de l'homme, c'est justement le siècle, d'abord, où on s'occupe de l'homme.
Bernard Pivot
Pourquoi s'occupera-t-on de l'homme... C'est en allant sur Mars qu'on va s'occuper de l'homme ?
Albert Ducrocq
Ce n'est pas seulement en allant sur Mars. C'est, d'une manière générale, en faisant en sorte que tous les problèmes matériels de la vie des hommes soient réglés. Actuellement, il faut expédier des affaires courantes. Le but des gouvernants, c'est ou bien de faire face à une certaine situation sur ce qui ne va pas, ou bien de se faire réélire. Autrement dit...
Jean Hamburger
Ca, c'est totalement vrai.
Albert Ducrocq
Vous comprenez, le but de l'humanité, faire en sorte que la terre soit organisée. Actuellement, il y a un potentiel technique, des ressources absolument gigantesques. Imaginez (ça sera fait dans dix ans, vingt ans, cinquante ans, cent ans), mais imaginez le jour où les problèmes matériels à gérer la terre seront réglés. C'est-à-dire les problèmes... Oui, je vous vois sourire. Je vous vois sourire ! Imaginez que ce soit réglé. Et je vous dis, à ce moment-là : " Qu'est-ce que feront les hommes ? ". Et bien, à ce moment-là, ils s'interrogeront sur l'aventure humaine, sur le sens pas seulement de leur destin, de la terre, de la vie, de l'univers. Et c'est dans ce sens que je vous dis : le siècle à venir sera le siècle de l'homme.
Jean Hamburger
On va demander à michel Foucault s'il considère que c'est génétiquement ou si c'est par suite des influences qu'il a subies que monsieur Ducrocq est si remarquablement optimiste et n'a pas du tout le sentiment que beaucoup de gens partagent, il faut bien le dire, qui est quand même un certain sentiment d'angoisse sur la période actuelle. Peut-être angoisse non justifiée. J'espère bien qu'on pourra être optimiste. Mais il est difficile, en parlant de l'avenir du monde, à l'heure actuelle, de ne pas avoir un certain sentiment de crise. Beaucoup de gens l'ont.
Albert Ducrocq
En 1940, on avait des raisons d'être beaucoup plus anxieux que maintenant. C'est hier, 40.
Bernard Pivot
Vous ne voulez pas répondre ? Si vous voulez répondre, vous pouvez. Moi, il m'a semblé, quand même, percevoir, dans votre ouvrage, c'est que vous souhaitez un renouveau de la vie spirituelle pour l'avenir.
Jean Hamburger
C'est sûr. Je crois qu'en effet, cette vie spirituelle, me semble-t-il, elle est l'homme. Je vous rejoins. Elle est, précisément pour le biologiste qui regarde le conditionnement assez triste de l'animal qui n'a pas le choix, et l'homme qui a, au contraire, cette extraordinaire chose, dont vous parliez tout à l'heure, monsieur, qui est la responsabilité. C'est-à-dire la liberté, si vous voulez, une certaine liberté. J'ai l'impression que le fait d'exploiter ça, c'est, en effet, le problème actuel au milieu d'une certaine contrainte dans laquelle il est possible que la technique ait un certain rôle. D'où l'angoisse d'un certain nombre d'hommes, me semble-t-il, à l'heure actuelle. Je ne crois pas que ça soit personnel en se demandant : " Est-ce que cette invasion de la technique et de la puissance n'aura pas quelques petits ennuis sur le plan spirituel ? ".
Bernard Pivot
Il y a dix ans, Michel Foucault, vous publiiez "les Mots et les Choses". Il y a juste dix ans. Et vous écriviez : " L'homme... (c'est peut-être une bonne fin pour l'émission, parce que c'est la fin), L'homme n'est pas le plus vieux problème ni le plus constant qui soit posé au savoir humain " et ajoutiez (il faut lire, évidemment toute la page, mais enfin) : " L'homme est une invention dont l'archéologie de notre pensée montre aisément la date récente et peut-être la fin prochaine " ?
Michel Foucault
Oui, parce qu'il m'a semblé, en effet, que le moment où l'homme avait commencé à devenir un problème à la fois philosophique mais également technique, politique, économique, pour lui-même, ce moment n'était pas aussi ancien qu'on pouvait l'imaginer. Bien sûr, il y a les fameuses et traditionnelles questions que nous connaissons. Si vous voulez, moi, je crois qu'à partir d'un certain moment qu'on peut situer entre la fin du XVIème siècle et le début du XIXème, il s'est passé un phénomène important, tout de même. C'est que l'homme a cessé d'être immédiatement dominé par les grandes menaces de la mort. C'est-à-dire par les menaces des épidémies, des famines, les formidables ravages de la mortalité infantile, et que l'homme a, en quelque sorte, disposé des sociétés humaines... Je parle uniquement, d'ailleurs, de l'Occident, (mais c'est là où les choses se sont nouées), que les sociétés occidentales ont commencé à disposer d'une espèce de marge de survie à partir duquel l'homme est devenu relativement disponible par rapport à ces urgences fondamentales ou à ces grandes menaces de la mort qui avaient traversé son histoire jusque-là. Et alors, c'est à partir de ce moment-là qu'il a fallu, en quelque sorte, à la fois utiliser et mettre en question, essayer de problématiser l'homme en tant qu'il pouvait être disponible. D'où la question : qu'est-ce qu'on va en faire ? Comment appliquer cet individu à la croissance des forces productives ? Comment le discipliner ? Comment construire des grands corps politiques ?, etc. Et je crois qu'on a eu, là, toute une technologie de l'homme qui s'est développée à partir de ce moment-là qui est la question de l'homme. Est-ce que cette question durera autant que l'humanité ? Peut-être pas.
Bernard Pivot
Peut-être pas, peut-être pas. On va terminer sur ce peut-être pas, ça peit être une bonne fin. Je vais vous montrer, pour terminer... Voici le plus vieux traité diplomatique du monde. Il date, évidemment... Il est exposé dans cette salle. Il a été signé il y a 2250 ans avant Jésus Christ. C'est un traité, si j'ai bien compris, m'a dit monsieur le directeur du musée du Louvre, je crois, entre Sumer et puis ce qui tenait lieu de l'Iran, à cette époque-là, (j'ai oublié le nom, je vais vous le dire). Voilà, c'est ça.
Jean Hamburger
Le plus ancien document médical du monde est sumérien, et il est plus vieux que celui-là parce qu'il est de 3500 ans avant Jésus Christ.
Bernard Pivot
Donc on se soignait avant de signer les traités.
Jean Hamburger
D'une façon très bizarre, d'ailleurs, je dois dire, avec des recettes où on mélangeait déjà des choses tout à fait étonnantes.
Bernard Pivot
Deux ouvrages pour terminer, qui sont un petit peu alignés, là. Vous avez peut-être pu les lire, Henri Fontaine, celui-là. "Scénario pour 200 ans". Ce sont des prévisions à la fois économiques, politiques, sociales faites par Herman Kahn, le fameux futurologue et le Hudson Institute, qui est publié chez Albin Michel. Et puis, enfin, un journaliste suisse, Jacques Bofford, qui a pu poser des questions à des personnalités des sciences, des arts, des lettres sur le futur : qu'est-ce qu'ils pensent du futur ? Comment ils le voient ? Et donc, vous avez répondu, professeur Hamburger. Je n'ai pas vu... Vous y êtes aussi, je crois. Albert Ducrocq y est aussi. Donc, chez Jean-Claude Lattès. Voilà. Et bien... On n'a pas fait le tour de la question. D'ailleurs, il faudrait des heures et des heures. Mais enfin, au fond, cette émission n'était pas faite pour lancer des prévisions sur l'an 3000 ou l'an 4000. C'est simplement pour inviter, (c'est ce que je voulais vous dire), pour inviter quatre hommes intelligents à échanger quelques idées sur l'avenir prévisible, je dirais, sur l'avenir d'aujourd'hui. Voilà. Bonsoir.
(Musique)