Le Molière d'Ariane Mnouchkine

17 avril 1977
03m 50s
Réf. 01317

Notice

Résumé :

En plein tournage, Ariane Mnouchkine s’explique sur le Molière qu’elle est en train de réaliser.

Date de diffusion :
17 avril 1977
Lieux :

Contexte historique

L’art dramatique fut l’un des instruments privilégiés de l’expression artistique en Mai 68, notamment par son rapport quasiment consubstantiel au politique depuis les tragédies antiques. Dans la continuité de cet événement, de nombreuses compagnies, jusqu’alors sans statut ni lieu, comme "Le Théâtre du Soleil" fondé par Ariane Mnouchkine en 1964, se forment au cours des années 1970.

Le prestige de la création théâtrale dans la vie culturelle française peut expliquer en partie cet engouement. Ces jeunes compagnies entendent promouvoir un théâtre différent dans ses modes économiques de production ainsi que dans sa qualité artistique : déconstruction du récit, prolongement des actions hors du champ de vision, intégration du spectateur dans le spectacle, investissement de lieux inhabituels. Il s'agit de faire du théâtre une aventure collective, non sans l'utopie de parvenir à changer le monde. Pour cela, le Théâtre du Soleil par exemple est organisé en coopérative ouvrière, c'est-à-dire que tous les membres sont payés de la même façon et que tout le monde participe également à son fonctionnement, personne n'échappant aux tâches ménagères notamment. La place accordée à l'improvisation et aux acteurs dans la constitution des spectacles procède du même principe. Il s'agit dans le même temps de redonner toutes ses lettres de noblesse à la notion de "troupe". Son installation en 1970 à la Cartoucherie de Vincennes, d'anciens entrepôts militaires abandonnés aux portes de Paris, a favorisé le développement de cette expérience. Elle la continue encore aujourd'hui, résolument.

Très marquée esthétiquement par son séjour en Asie où elle découvrit les pratiques orientales du théâtre, Ariane Mnouchkine conçoit par ailleurs son travail comme indissociable de son engagement sur la place publique. Ses spectacles sont une adresse à la société. Avec 1789 et 1793 par exemple, Mnouchkine, dans l’après-68, interroge les conditions de possibilité d’une révolution. De la même manière, son souci de revisiter les classiques du répertoire, du cycle des Atrides d’Eschyle et Euripide à Richard II de Shakespeare en passant par le Tartuffe de Molière, s’inscrit délibérément dans une volonté de théâtre populaire.

C'est dans cet esprit qu'elle entreprit, avec des moyens exceptionnels, à partir de 1976, de raconter au cinéma la vie de Molière, interprété par Philippe Caubère. Le film nécessita deux ans de tournage. Mnouchkine y retrace, pendant plus de 4 heures, la vie de l'homme de théâtre que fut Molière, consacrant plus de la moitié du film quasiment à son enfance et à ses années de théâtre ambulant. Mais elle y réfléchit également sur l'avènement d'un État absolutiste et sur le rôle de Louis XIV comme protecteur des arts. Pour toutes ces raisons, le film fut assez mal reçu par la critique : on lui reprocha l'importance donnée aux scènes de théâtre de rue, au détriment d'un portrait centré sur la figure de l'écrivain, telle que l'histoire, académique et scolaire, l'avait figée depuis des années.

Vincent Casanova

Éclairage média

Jusqu’à l’avènement du DVD et de la caméra numérique, il était bien rare de conserver les images d’un tournage. Le reportage consacré au Molière que réalise Ariane Mnouchkine s’explique en particulier par l’aide financière qu’apporte Antenne 2, ancien nom de France 2. Il s’agit ainsi de faire tout à la fois la promotion d’un film qui s’annonce exceptionnel par les moyens mobilisés le commentaire insiste bien sur son aspect de "superproduction" et de rappeler l’investissement du service public dans la création d’oeuvres nouvelles. Grande consommatrice de film, la télévision devient, à partir de la fin des années 1970 et surtout au cours des années 1980, la principale source de financement du cinéma français.

Le film, sorti dans à peine 6 salles, connut une deuxième vie grâce à la télévision qui le diffusa en 5 cinq parties d'une heure en 1980 ; cela lui permit ainsi de trouver un public beaucoup plus large. Tel un petit making-off, ce sujet cherche avant tout à rendre l'ambiance du tournage ; il fait d'Ariane Mnouchkine un personnage original dont le discours ouvertement politique n'aurait sans doute jamais pu être relayé avant la libéralisation de l'information par Valéry Giscard d'Estaing.

Vincent Casanova

Transcription

Gérard Holtz
1789-1793, ce n'est pas une leçon d'histoire mais pour Ariane Mnouchkine c'est presque une leçon de succès. Souvenez-vous, à la Cartoucherie de Vincennes, un style tout à fait nouveau de théâtre : de vrais tréteaux, des comédiens qui s'adressent personnellement aux spectateurs pour leur raconter l'action, c'était ça le Théâtre du Soleil. Ariane Mnouchkine recommence une nouvelle expérience. Elle passe des tréteaux à la caméra avec l'histoire de la vie de Molière. On remplace les trois coups par le fameux " silence on tourne ". Même s'il n'y avait que cette nouvelle réalisatrice, le signal du tournage est un tout peu particulier. Sam, bam, boum ba da boum boum ba da boum tchakatakatakatacha, tchakatakatakatacha boum ba da boum. Ha, ha, ha Ha, ha, hak,a, ha, ha Ha, ha, ha
Patricia Coste
Une rue d'Orléans, en l'an 1639, reconstituée à la Cartoucherie de Vincennes. Mario le fou vient de donner le signal du carnaval, un des moments spectaculaires du film sur la vie de Molière que tourne en ce moment Ariane Mnouchkine. Le jeune Molière, il a alors 17 ans, est dans le cortège. Il assiste à l'un des derniers grands carnavals qui embrasaient toutes les villes de France et de Navarre à l'époque et qui seront bientôt interdits par Louis XIV. Ce jour-là, le carnaval d'Orléans va tourner à l'émeute contre les collecteurs d'impôts qui sont dans la ville. Et Molière, qui a déjà décidé de ne pas devenir tapissier comme son père, commencera à apprendre, là, l'histoire de son siècle avant de l'écrire. Molière, c'est Philippe Caubère, un membre du théâtre du Soleil, la troupe d'Ariane Mnouchkine. Et ce film se veut être aussi l'histoire du XVIIème siècle.
Ariane Mnouchkine
C'est une époque où l'Etat naît, et ça nous semble important de raconter ça. Et puis bon, c'est l'histoire de Molière qui est un homme de théâtre, qui est un artiste, et qui, si vous voulez, par son évolution, sa vie, a traversé beaucoup de problèmes, des heurts et des malheurs et, des contradictions et des succès aussi que peut traverser un groupe ou un artiste à notre époque.
Patricia Coste
300 figurants, 500 masques, 800 costumes, un budget d'un milliard et demi de centimes, la Cartoucherie de Vincennes transformée en annexe de Hollywood, un film qui durera 4 heures, animé par une équipe qui fonctionne en partie en coopérative ouvrière, c'est vraiment une étrange super production. Les principaux acteurs du film, tous membres du théâtre du Soleil, touchent le même salaire, participent à l'intendance, règlent les mouvements de foule. D'où cette atmosphère bon enfant au désordre apparent, en fait parfaitement contrôlée. Claude Lelouch et Antenne2, séduits par le scénario, ont accepté de co-produire cette entreprise et ont mis à la disposition de Ariane Mnouchkine techniciens et techniques. Ainsi, La Louma, cet immense bras articulé, unique en France, au bout duquel est fixé une caméra qui peut aller mettre son oeil dans tous les recoins, au ras du sol, dans la boue, comme dans les nuages. Nullement impressionnée par les moyens mis en oeuvre pour ce film, Ariane Mnouchkine et sa petite troupe rappellent que, toutes proportions gardées, le roi Soleil, lui aussi, avait confié d'énormes budgets à Molière.