Une pièce de Marie NDiaye à la Comédie-Française

03 mars 2003
02m 49s
Réf. 01328

Notice

Résumé :

À l’occasion de l’entrée au répertoire de Papa doit manger de Marie NDiaye, le comédien Bakary Sangaré dit sa joie de jouer à la Comédie-Française.

Date de diffusion :
03 mars 2003

Contexte historique

Créée par Louis XIV en 1680, en associant deux troupes, dont celle de Molière, la Comédie-Française s’installe en 1812 au Théâtre Français, l’actuelle salle Richelieu. Longtemps, le répertoire s’est enrichi de textes contemporains déposés par les auteurs auprès des sociétaires. Progressivement, seuls les textes déjà consacrés entrent au répertoire et sont joués à Richelieu, la création étant réservée aux deux autres salles ouvertes dans les années 90, le Studio-Théâtre et le théâtre du Vieux Colombier. La Comédie-Française semble alors se figer dans une approche patrimoniale du théâtre. En 2003, avec l’entrée au répertoire et la mise en scène Salle Richelieu de Papa doit manger de l’écrivain Marie NDiaye, la Comédie-Française renoue avec une tradition qui a fait la vitalité de sa programmation depuis des siècles, en créant sur sa scène principale le texte nouveau d’un auteur vivant, événement qui ne s’était pas produit depuis 1983.

Marie NDiaye, née en 1967, est l'auteur de nombreux romans dont Rosie Carpe, Prix Femina en 2001. Elle publie en 2003 sa deuxième pièce de théâtre, Papa doit manger, et affirme à ce propos : "J'ai entrepris d'écrire du théâtre sans souhaiter précisément en écrire ni penser que j'en écrivais : en commençant ce à quoi on a pu, par la suite, donner le nom de "pièce", il me semblait que j'écrivais un roman court dont je ne conservais que les dialogues, éliminant toute partie descriptive, par lassitude, à ce moment-là, d'une certaine pesanteur du roman".

À l’occasion de l’entrée au répertoire de Papa doit manger, le comédien malien Bakary Sangaré devient pensionnaire du Théâtre Français. Ancien élève de l’Institut National des Arts de Bamako, Bakary Sangaré arrive en France en 1984 puis est repéré par le metteur en scène Peter Brook ; leur collaboration durera plus de dix ans. Bakary Sangaré est le premier acteur africain à prendre pension chez Molière, mais non pas le premier acteur noir. En 1967, Georges Aminel, dont le père était martiniquais, entre à la Comédie-Française. Il y restera à peine cinq ans. En 1972, il incarnait Oedipe dans une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. La pièce fut fortement décriée par la critique qui s’indignait qu’Aminel incarne ce rôle. On le remplaça en lui proposant un prochain rôle dans Othello. Alors qu’il était à quelques jours de devenir sociétaire de la Comédie-Française, Georges Aminel préféra démissionner. Depuis, les mentalités ont en partie évolué : en 2005, Bakary Sangaré a par exemple incarné le personnage d’Orgon dans Le Tartuffe de Molière.

Vincent Casanova

Éclairage média

Élise Lucet annonce le sujet consacré à Papa doit manger de Marie NDiaye en insistant sur l’entrée au répertoire de la Comédie-Française d’une pièce contemporaine écrite par une femme. Cependant, le reportage qui suit se concentre uniquement sur le comédien qui incarne le personnage de Papa et ne mentionne pas le renouveau d’une politique de création à la Comédie-Française. La pièce de Marie NDiaye est à peine évoquée.

En consacrant leur reportage à la figure de Bakary Sangaré, les journalistes consciencieux font le choix de mettre en valeur le rôle intégrateur d'une institution publique. Le reportage s'ouvre sur la silhouette de ce "géant qui surgit du métro" pour se rendre dans les locaux de la prestigieuse institution et le ton est donné : il s'agit de confronter le comédien malien à un univers culturel qui ne lui semblait pas destiné. "Symbole malgré lui", Bakary Sangaré témoigne de l'aisance avec laquelle il s'est intégré au groupe des pensionnaires de la Comédie-Française. L'accent porté de manière condescendante sur l'origine sociale ("petit-fils de conteurs et de paysans"), sur la nationalité et la couleur de la peau du comédien contribue à ériger la pièce en événement.

La télévision aborde ici la culture en insistant sur le sensationnel (un comédien noir joue au Français) davantage que sur le contenu esthétique ou politique de la pièce.

Vincent Casanova

Transcription

Elise Lucet
Jamais une femme n'était entrée, de son vivant, au répertoire de la Comédie française. C'est chose faite avec la pièce de Marie N'Diaye, " Papa doit manger ", et la jeune femme, d'origine sénégalaise, a fait appel à un acteur malien, Bakary Sangaré, pour le rôle principal. Dominique Poncet, Olivier Tieth.
Dominique Poncet
Ce géant qui surgit désormais chaque jour à 18 heures pile du métro Palais Royal est un symbole malgré lui. C'est le premier africain à avoir été admis dans la troupe de Molière.
Bakary Sangaré
Je m'appelle Bakary Sangaré et puis je suis un nouveau pensionnaire, ici, à la Comédie Française.
Dominique Poncet
Né au Mali il y a 39 ans, jamais Bakary Sangaré n'aurait imaginé jouer, un jour, dans l'illustre maison. Son univers à lui, comédien à Paris depuis 20 ans, c'était plutôt celui de Peter Brooke. Les ors et les velours de la salle Richelieu, ce petit-fils de conteur et de paysan ne les connaissait pas sauf par ouï-dire. Il est impressionné.
Bakary Sangaré
Me voilà, j'y suis, j'y suis. Et moi, je suis, jusqu'ici, fasciné par la simplicité de ce groupe avec lequel je travaille. Je n'ai pas eu de problème particulier avec ce groupe-là. Et moi, j'étais venu, par contre moi, évidemment, avec plein de préjugés, parce qu'une telle maison, qui existe depuis peut-être... enfin qui est tricentenaire, peut-être, donc c'est un lieu glorieux de théâtre. Alors ça veut dire qu'on vient avec ses appréhensions. "C'est moi, mon oiseau, c'est moi, papa est revenu. Papa est revenu mais Papa n'est..."
Dominique Poncet
C'est pour jouer " Papa doit manger " de Marie N'Diaye que Bakary a été engagé. Il interprète papa dans cette pièce qui traite de l'abandon et de l'amour, du racisme et l'intégration, de la société blanche et de la négritude.
Bakary Sangaré
"La peau de Papa est aussi noire que peut l'être la peau humaine. Ma peau est d'un noir, ultime, insurpassable, d'un noir miroitant parmi lequel mes yeux foncés paraissent presque délavés". Je n'ai pas été forcément formé à ça dans l'esprit comme je me disais, mais le but, en tout cas, est là où on se retrouve, là où je retombe sur mes pieds c'est ques c'est du théâtre dans tous les cas et que, ici aussi, on en fait, et de quelle manière !
Dominique Poncet
Il sourit, il le peut. " Papa doit manger " est un succès, son jeu et sa présence y sont pour beaucoup.