Le cinéma politique

21 mai 1978
01m 19s
Réf. 01331

Notice

Résumé :

Yves Montand revient sur sa riche collaboration avec le réalisateur Costa Gavras.

Type de média :
Date de diffusion :
21 mai 1978
Source :
FR3 (Collection: Hexagonal )

Contexte historique

À partir des années 1960, parallèlement aux remises en cause intellectuelles, la vie artistique et le cinéma en particulier entreprennent de décrypter et de rendre compte de façon critique du monde prospère des "sixties". Mai 68 vient perpétuer cet itinéraire contestataire et ébranle les certitudes nées dans l’après-guerre, notamment les espoirs incarnés par le communisme. Que ce soit avec Chris Marker (Le Fond de l’air est rouge ) et Jean-Luc Godard qui participe au groupe Dziga Vertov, ou de manière très différente dans ses formes esthétiques avec Costa Gavras, un cinéma politique, en tant qu’il est relié à l’actualité, se développe, à l’unisson d’une époque en recomposition idéologique.

Né en Grèce en 1933, arrivé en France en 1951, naturalisé en 1968, Costa Gavras a, dès son premier film en 1965, Compartiment tueurs, travaillé avec le chanteur et comédien Yves Montand (1921-1991). Celui-ci a été, avec sa femme Simone Signoret, un compagnon de route célèbre du Parti communiste. À la suite de plusieurs voyages en URSS et en Europe de l’Est à la fin des années 50, il a pris toutefois progressivement ses distances, sans rompre brutalement, avant de soutenir Solidarnosc, au début des années 1980, le syndicat dissident de Lech Walesa en Pologne.

La trilogie réalisée entre 1969 et 1973 par Costa Gavras et interprétée par Montand, si elle n’a pas été projetée en tant que telle, forme bien un cycle sur le pouvoir aveugle des dictatures. C’est ainsi que Z raconte l’assassinat de député de gauche Grigoris Lambrakis, par la dictature des colonels en Grèce, pays d’origine de Costa Gavras. Primé au Festival de Cannes, le film rencontre un grand succès public et traduit l’efficacité dénonciatrice d’un cinéma commercial à l’américaine, qui frappe fort pour émouvoir beaucoup. Le duo récidive avec l’adaptation du livre d’Arthur London L’Aveu (1970) où celui-ci racontait le simulacre de procès qu’il dut subir en 1952 alors qu’il était vice-ministre des Affaires étrangères de Tchécoslovaquie. Le film fut tout d’abord très violemment condamné par le Parti communiste qui se rétracta en 1976, alors qu’au cours de son XXIIe Congrès il renonçait officiellement à la "dictature du prolétariat". Enfin, avec État de siège (1973), dont l’histoire raconte l’enlèvement par un groupe révolutionnaire, les Tupamaros, d’un diplomate américain en Uruguay et l’instrumentalisation de cet assassinat par la dictature soutenue par les Etats-Unis, Costa-Gavras accomplit un film engagé où est réduite au minimum la polysémie du langage cinématographique ; si certains personnages peuvent être ambigus, le récit reste clair. C’est pourquoi le spectateur en sait toujours un peu plus que les protagonistes, cette avance rassurante lui permettant de saisir sans risque d’erreurs le comportement de chacun. Le réalisateur a, en ce sens, mis au service de son cinéma "des droits de l’homme" les modes d’énonciation du cinéma d’action hollywoodien.

Vincent Casanova

Éclairage média

Entretenu à la fin de sa vie sur l’ensemble de sa carrière dans un décor austère et sur un mode assez vindicatif, Yves Montand revient sur sa collaboration avec Costa Gavras. Il y révèle sa maîtrise du média télévisé. Très clair dans son élocution et malgré son accent, trace de son enfance en Italie, Montand défend son travail à une époque où il veut essayer de faire oublier ses engagements passés auprès du Parti communiste tout autant que le cinéma politique qu’il a pratiqué et qui ne rencontre plus le même succès. Développant un discours d’une grande limpidité, il exprime son souci d’auto-justification en invoquant les raisons du coeur, moyen de séduire immédiatement le téléspectateur. L’insert de l’entretien avec Costa-Gavras n’a pas d’autre rôle, si ce n’est qu’il donne une respiration dans le flux comme interrompu de la parole de Montand, le journaliste n’apparaissant ni physiquement ni vocalement à l’écran, cette absence étant remarquable à une époque qui fait du présentateur télévisé une vedette au même titre que l’invité.

Vincent Casanova

Transcription

Yves Montand
Je ne me suis vraiment consacré au cinéma qu'en 1963, avec la rencontre de Costa-Gavras, avec Compartiment Tueur, et avec qui on a fait, par la suite, Z, L'Aveu et Etat de siège, qui sont des films que les gens ont voulu tout de suite, comme je vous ai dit tout à l'heure, cataloguer comme des films politiques, qui sont, effectivement, des films politiques, mais ce n'est pas la motivation première. Parce que ça peut devenir un cliché. Ca n'intéresse personne dans ce cas-là. Mais vraiment des motivations profondes. Costa-Gavras, parce qu'il est grec et qu'il était indigné de l'assassinat de Lambrakis et qui a eu la possibilité de porter ce film à l'écran en ayant... (comment dirai-je ?), en sous-main, il a pu avoir la musique qu'à écrit Theodorakis.
Journaliste
Que représente ce film dans votre esprit, dans votre coeur ?
Costa-Gavras
Ca représente mon coeur, précisément, puisque ça parle d'un problème grec et que moi-même, né en Grèce, je ne pouvais être que profondément concerné. Donc c'est un cri du coeur.
Yves Montand
Pendant que nous faisions ce film-là, quelques mois après, est sorti le livre terrible de London sur L'Aveu, que je connaissais mais que je n'osais même pas admettre parce que j'ai trouvé ça tellement abominable et inacceptable. En tout cas, que je refuse d'accepter. Et que pour des motivations différentes mais finalement, qui se rejoignaient, nous avons voulu crier notre indignation d'où qu'elle vienne à travers un film comme "L'Aveu" où nous avons été, évidemment, attaqués et humiliés par les responsables, certains responsables du comité central, qui considéraient que le film était un film anticommuniste, en 70, qui ne l'était plus en 1976. Ce n'est pas pour soulever encore une forme de polémique, tout ça, c'est du passé. Ca va. Je veux dire que ce sont des choses sur lesquelles il faut aussi que les gens réfléchissent et ne pas condamner toujours à sens unique et surtout ne pas faire la leçon constamment à tout le monde si on se trouve ne pas être de leur avis et vous traiter de tous les noms puisqu'on n'est pas de leur avis. C'est un petit peu trop facile. Et je pense que cette méthode, elle devrait changer. Parce qu'elle est facile et elle ne sert strictement à rien. En tout cas, elle ne fait progresser ni les choses ni les gens. On se fait plaisir, c'est tout. Et là, quand il a fait ce film-là, pendant que nous tournions le film, on a eu de la documentation de ce qu'a été la lutte des Tupamaros en Uruguay. Et donc, on a voulu tourner ce film également en Amérique latine. Voilà les trois films en question qu'on a fait. Ca n'a pas été délibéré. On ne s'est pas dit : " Si on faisait un film politique ? ", ce qu'il ne faut jamais faire. Ou : " Si on faisait un film d'action ? ". Il ne faut jamais faire ça. Il faut tourner ou chanter ce qu'on ressent profondément. Si on se trompe, tant pis. Mais au moins, on a été honnête avec soi-même. On a essayé de ne pas tromper la marchandise et surtout pas le spectateur.