Pierre Soulages

15 juin 1994
03m 05s
Réf. 01333

Notice

Résumé :

Pierre Soulages présente sa réalisation des vitraux pour l’église de Sainte-Foy de Conques dans l’Aveyron.

Type de média :
Date de diffusion :
15 juin 1994
Source :
FR3 (Collection: Pole Sud )

Contexte historique

Né à Rodez dans l’Aveyron en 1919, le peintre français Pierre Soulages a formé son oeil au contact des grandes réalisations de l’art roman et des peintures rupestres des grottes préhistoriques. Installé en banlieue parisienne à la sortie de la guerre, il peint des compositions rigoureusement abstraites. Ces toiles sont dominées par des formes rectangulaires noires, construites sur le jeu des horizontales et des verticales. Pour Soulages, il s’agit d'atteindre un au-delà du noir, d'où le terme d'outre-noir utilisé pour qualifier ses tableaux depuis la fin des années 1970.

Passionné par les techniques de l’artisanat, Soulages accorde par ailleurs une grande place à la matérialité de son art, n’hésitant pas à utiliser des outils de peintres en bâtiment. Il a d’une certaine manière anticipé la crise des avant-gardes dans les années 1970, promouvant le caractère artisanal de l’acte de peindre.

À l’initiative du ministre de la culture Jack Lang, confirmée par François Léotard qui lui succède en 1986, une commande lui est passée pour réaliser les vitraux de l’église abbatiale de Sainte-Foy de Conques dans l’Aveyron. Inaugurés en 1994, ces 104 nouveaux vitraux relèvent le défi d’inscrire une oeuvre du XXe siècle finissant dans un édifice du XIe siècle. Cette commande est venue relancer la réalisation de vitraux par de grands artistes, dont le mouvement avait été initié après les destructions provoquées par la Seconde Guerre mondiale ; ainsi Matisse avait-il travaillé aux vitraux de la chapelle du Rosaire à Vence dans les Alpes-Maritimes en 1949. Cette adéquation entre l’architecture du bâtiment roman et la simplicité des lignes contemporaines a redéfini un nouvel art sacré.

Avec la complicité du maître verrier Jean-Dominique Fleury, le peintre Pierre Soulages a rempli les fenêtres de l’église de Conques de verres opalescents striés de lignes de plomb parallèles, dont les mouvements font vibrer l’enceinte. Il a fallu à l’artiste de très nombreux essais au centre de recherche de Saint-Gobain pour trouver la recette d’un verre nouveau qui convenait à son oeuvre. L’originalité du projet de Conques nécessita, préalablement au travail du verre, la construction de maquettes à échelle réelle. Sur de grands panneaux de bois, des bandes de scotch noir patiemment positionnées pré-figurèrent l’emplacement des plombs et des barlotières dont les lignes donneront leur forme aux futurs vitraux. Afin que la lumière procède de la masse même de la matière et non directement du soleil, le verre employé à Conques n’est pas transparent mais translucide. Par ses qualités de transmission diffuse, il permet d’isoler l’espace intérieur de la basilique, de l’affranchir du dehors, de le recueillir sur lui-même tout en évitant à l’unité chromatique de la pierre, vue de l’extérieur, d’être parasitée par de trop violentes diaprures. Spécialement créé en laboratoire selon la technique de la granulation, le verre présente des zones de cristallisation plus ou moins denses permettant de nuancer la lumière diffusée. Sublimant l’édifice roman en diffusant la lumière naturelle dans toutes les variations de sa gamme, cette création atteint à la pureté d’un chant grégorien visuel.

Vincent Casanova

Éclairage média

Ce reportage suit pas à pas la réalisation des vitraux de Conques. Il s’agit de comprendre et de percer à jour l’esprit de cette oeuvre. La télévision révèle son refus du mystère, se nourrissant toujours d’une volonté d’élucidation, d’un désir d’informer et d’expliquer. Toutefois, l’absence de commentaire est plutôt inhabituelle et exprime la volonté de magnifier le bâtiment en lui-même. Il ne s’agit pas tant d’un sujet sur Pierre Soulages que sur l’église de Conques elle-même, celle-ci étant comme personnifiée. Les effets de caméra et les plans larges et rapprochés sont conçus pour faire littéralement entrer le téléspectateur dans ce lieu, le documentaire apparaissant comme un moyen de donner l’illusion d’y être allé et de tout savoir de la magie de Conques. Le reportage cherche à mimer la démarche de Soulages, qui attache une importance essentielle à la fabrique de son art.

Vincent Casanova

Transcription

Pierre Soulages
Je suis parti de la lumière. Donc j'ai cherché un verre blanc mais un verre, quand même, qui est à transmission diffuse. Je ne voulais pas que cette transmission diffuse s'opère comme dans un verre dépoli, ce qui serait désastreux : c'est mort. Ni par un verre opale, ce qui revient pratiquement au même. Je voulais qu'elle soit modulée. Et j'ai cherché la modulation. Ce que j'ai obtenu. D'abord, j'ai eu l'idée aussi avant et que j'ai obtenu avec précision en travaillant au laboratoire de recherche de Saint Gobain. J'ai dessiné des cartons et même les maquettes en fonction du matériau qui servirait à produire. Oui, c'est ça qui paraît plus large à cause de ça, mais c'est l'illusion d'optique, à chaque fois. Il faut se débrouiller en trichant pour le corriger un peu.
(Silence)
Jean-Dominique Fleury
Les choses essentielles n'ont pas bougé. On les a faites différemment. On a eu, effectivement, à faire à un matériau nouveau. Il a fallu, donc, mettre au point des façons de le travailler pour le maîtriser et puis il y a une empreinte, en plus, je trouve. Il y a quelque chose de digital. C'est l'espèce de gros doigt posé, comme ça, sur l'édifice. Et puis, la vision extérieure est quand même très nouvelle. Et je trouve qu'on retrouve aussi le blanc de la pierre à l'extérieur. Tout ce matériau identique partout, à l'extérieur, donne une coloration je ne dirai pas nouvelle mais surprenante.
(Silence)
Pierre Soulages
Et au fond, c'est la première fois que l'on peut voir, je crois, je ne connais pas des vitraux, qui ont été faits aussi pour l'extérieur. C'est, en tout cas, la première fois qu'ils l'adaptent. Ce que je voulais, c'était quand même que les fenêtres continuent le mur. Mais je ne voulais pas que le regard puisse être distrait par l'extérieur. C'est-à-dire que je voulais une surface qui coupe complètement la vue de l'extérieur. Ce que je pensais qui convenait le mieux à tous points de vue. D'un point de vue simplement artistique, pour jouir pleinement de l'espace tel qu'il nous est arrivé et de la proportion. Et d'un point de vue religieux aussi. Mais je voulais aussi que la lumière entre et qu'elle entre sans défigurer les couleurs de Conques. Parce que quand on se souvient de Conques, on se souvient... on est frappé par les couleurs. Il y a des rouges, il y a des ocres, il y a des bleus, même, dans les pierres. Ils ont travaillé avec trois carrières différentes. Ca, c'est le souvenir qu'on garde de Conques. C'est un endroit très coloré.