Le commandant Cousteau, la télévision et le monde de la mer

06 septembre 1960
04m 44s
Réf. 01415

Notice

Résumé :

Le commandant Cousteau présente ses projets pour les années à venir : une muséographie "frappante", la recherche sur les déchets radioactifs jetés en mer, la création d'un marinarium et la collecte de documents audiovisuels de fonds marins.

Date de diffusion :
06 septembre 1960

Contexte historique

En 1960, le commandant Cousteau dispose d'une renommée internationale. Quatre ans auparavant, il a obtenu la palme d'or et un oscar pour Le Monde du silence réalisé avec Louis Malle. C'est également sa renommée qui explique qu'on lui ait confié la direction du Musée océanographique de Monaco à partir de 1957. Prix et positions institutionnelles récompensent une oeuvre inventive, tant sur le plan du documentaire que sur celui de la technique d'exploration des fonds marins.

Jacques-Yves Cousteau est avec Emile Gagnan de la société L'Air liquide l'inventeur du scaphandre autonome muni d'un détendeur, qui permet à l'homme une grande autonomie au fond des mers. Grâce à cette technologie et au développement de caméras insubmersibles par les sociétés qu'il crée, il produit dès 1943 ses premiers films documentaires. En 1950, il fait armer la mythique Calypso, ancien dragueur de mines, en navire d'océanographie et de cinéma. A bord de ce navire, il explore les fonds de la Méditerranée, avant de gagner en 1955 la Mer Rouge et l'Océan Indien, où ils tournent les images du Monde du silence.

Sa pratique du média audiovisuel n'est guère éloignée d'une réflexion plus large sur l'éducation du grand public. C'est cela qui le conduit à revoir les formes d'exposition du Musée océanographique qu'il dirige, pour offrir une muséographie "frappante", au message clair, qui cherche à instruire tout en distrayant le visiteur. C'est également le cas avec la création d'un marinarium, sorte de zoo aquatique, où la visualisation se double de spectacles mettant en scène les mammifères marins. 1960 constitue véritablement un tournant dans la carrière du commandant Cousteau. Reconnu pour ses innovations techniques et cinématographiques, il s'apprête à proposer ses films à la télévision, dont il se sert à la fois comme un moyen d'éducation et d'outil de propagande.

A l'instar du cinéma scientifique de son temps, les films de Cousteau servent autant un projet scientifique - explorer les fonds sous-marins dans leur dimension écologique et archéologique - qu'un projet d'éducation - sensibiliser aux multiples formes de vie de l'habitat sous-marin. Outil de propagande, les documentaires sensibilisent à l'écologie sous-marine et à la fragilité de son équilibre. Le format "52 minutes" de la série Odyssée sous-marine représentent un des plus grands succès de la vulgarisation scientifique.

Christelle Rabier

Éclairage média

Le document relève du genre de la communication institutionnelle, même s'il est tiré d'un journal télévisé. Le format de l'interview, classique, alterne des plans fixes du Commandant Cousteau dans un bureau sobre, où un presse-papier en forme d'otarie rappelle l'activité du Musée, et des images qui illustre le propos. Cette illustration s'appuie sur des images filmées prises sur le lieu de travail du Commandant Cousteau (plan fixe sur des affiches de l'exposition, prises de vue dans le laboratoire de recherche) ou encore des plans fixes sur la maquette du futur marinarium. D'autres images, américaines, sont également utilisées, qui viennent appuyer l'intérêt du marinarium encore en construction, où l'humour et le visuel du "cirque" (gestuelle cocasse des hommes ; gros rires des spectateurs) servent à éduquer les spectateurs sur l'intelligence des mammifères marins.

Il faut souligner, enfin, la particularité des dernières images documentaires. A cette date, Cousteau est déjà bien connu pour les films des fonds marins, effectués par des hommes-grenouilles sur le plateau continental. Les limites technologiques rencontrées jusqu'alors, sont en passe d'être dépassées : films couleur, prise de vue en profondeur grâce à l'équipement d'appareils sous-marins habitables et de hublots-objectifs capables de supporter la pression... C'est bien le début d'une nouvelle ère de films documentaires sur le monde marin.

Christelle Rabier

Transcription

Journaliste
Commandant, le musée océanographique est actuellement en pleine extension, dans quelle direction est-ce que vous concevez cette évolution ?
Jacques-Yves Cousteau
Nous entrons dans une période de modernisation radicale et nous axons nos efforts dans 3 directions différentes. D'abord, le musée lui-même. Dès cette année, nous portons nos efforts vers une modernisation radicale de ses expositions de façon à expliquer par des grands graphiques, par des agrandissements photographiques, par des dioramas les principaux problèmes de l'océanographie d'une façon frappante, intelligible, qui n'exige pas une réflexion plus profonde. Si vous voulez, on emploie des méthodes empruntées aux magazines, aux journalistes. La deuxième direction de nos efforts, c'est au sujet de nos laboratoires. Des problèmes très graves se posent aujourd'hui à l'humanité entière, c'est le problème de savoir ce qu'on doit faire, ce qu'on peut faire des déchets radioactifs, non seulement des armes nucléaires comme les bombes mais aussi et peut-être même surtout des déchets radioactifs des usines pacifiques comme des réacteurs destinés à fabriquer de l'énergie électrique. Ces déchets commencent déjà à s'accumuler d'une façon dangereuse à terre, on sait pas trop quoi en faire, on commence à les jeter dans la mer en Angleterre en particulier et bientôt en France. Et ces déchets dans la mer, on ne sait pas exactement quelles sont les conséquences de cet acte un peu inconsidéré. En laboratoire, nous faisons des expériences en mettant des êtres marins dans un milieu radioactif et nous essayons de voir dans quelle mesure ce milieu imprègne l'animal et également, quand on le sort de ce milieu, combien de temps il lui faut pour se débarrasser de ces produits radioactifs. La troisième partie, la plus spectaculaire pour le public, évidemment, c'est la création devant le musée en porte à faux au-dessus de la mer dans un cadre évidemment unique, de ce que nous appelons dans notre propre jargon, un marinarium. C'est un mot horrible, je le sais, mais enfin, il veut bien dire ce qu'il veut dire. Nous allons exposer dans de très grands bassins des mammifères marins et des animaux de grandes tailles. Sans les montrer au public, vous savez que cette chose-là a été faite déjà aux Etats-Unis dans plusieurs endroits et même au Japon mais ça n'existe pas pour le moment en Europe. Vous savez par exemple que aux Etats-Unis, des savants qui ont étudié la cervelle du dauphin prétendent même actuellement que leur intelligence peut se comparer avec celle de l'homme. Je vais même aller très loin mais enfin, je cite textuellement les auteurs, c'est dans une grande revue scientifique américaine qu'on dit ça, y a même une équipe qui veut s'attaquer au problème de leur apprendre l'anglais. Mais enfin, là, c'est probablement exagéré. Néanmoins, ce sont des êtres passionnants et on peut montrer au public toutes leurs facultés sans avoir besoin de recourir aux techniques du cirque. Devant le marinarium, s'étendra sous la surface de la mer, un parc national sous-marin avec des fermes sous-marines et pour les visiter et les entretenir, une station de départ de la soucoupe plongeante qui sera descendue non pas avec des visiteurs à l'intérieur mais sous les yeux des visiteurs.
Journaliste
Ceci m'amène tout naturellement commandant à vous demander quels sont vos projets dans le domaine de l'exploration sous-marine et évidemment de son illustration par le film.
Jacques-Yves Cousteau
Je pense que notre devoir maintenant est d'exploiter à fond nos deux derniers jouets qui sont la soucoupe plongeante et la troïka. La troïka qui ramène des images cinématographiques et photographiques automatiques de profondeur inaccessible allant jusqu'à 7500 ou 8500 mètres. Et d'autre part, la soucoupe plongeante qui est un petit sous-marin habité parfaitement équipé pour la photographie et la cinématographie en couleur et avec laquelle nous avons l'intention d'explorer la Méditerranée et tout un tas d'autres endroits à travers le monde pendant l'année qui vient. Je pense que la soucoupe plongeante a des tas d'applications scientifiques mais que elle rendra peut-être des services encore plus signalés à rechercher des documents cinématographiques au fond de la mer car nous ne savons pratiquement rien sur le plateau continental de tout ce qui dépasse les profondeurs atteintes par les plongeurs et des tas de choses sont à y découvrir. Que ferais-je de ces documents, je n'en sais rien, mais en tout cas, ils seront là, je les prendrai et nous verrons ça plus tard.