Raymond Aron et la sociologie des sociétés industrielles

30 janvier 1963
04m 38s
Réf. 01419

Notice

Résumé :

La présentation des Dix huit leçons sur la société industrielle de Raymond Aron permet de revenir sur un thème essentiel de la pensée du sociologue, la ressemblance entre les systèmes socialiste et capitaliste.

Type de média :
Date de diffusion :
30 janvier 1963
Lieux :

Contexte historique

Un an après la crise des missiles et la proclamation d'indépendance de l'Algérie, Raymond Aron publie une série de cours sur la société industrielle. Dans un contexte international tendu, où l'affrontement entre les blocs capitalistes et communistes fait rage, Raymond Aron pose donc la question de l'essence de la société contemporaine.

Opposant farouche au communisme, il n'en soutient pas moins une thèse iconoclaste. Selon lui, l'industrialisation des sociétés capitalistes et socialistes les différencie radicalement des sociétés traditionnelles ou non industrialisées, comme le Tiers monde. Les ennemis irréductibles du monde contemporain ont donc plus de points communs qu'ils ne pourraient publiquement l'admettre. Cette thèse s'appuie sur un des apports fondamentaux de Raymond Aron aux sciences humaines, la redécouverte de la pensée sociologique antérieure à Karl Marx, c'est à dire du XVIIIe et du début du XIXe siècles (Montesquieu, Saint-Simon, Auguste Comte...).

Bien qu'il s'en défende, la pensée de Raymond Aron s'inscrit dans un contexte politique et culturel très déterminé. Les débats idéologiques de la Guerre froide opposent le marxisme, soutenu par l'URSS, à la démocratie libérale. Dans cette opposition, les penseurs libéraux souffrent d'une faiblesse : ils n'ont pas de constructions théoriques aussi fermes que leurs opposants. L'oeuvre de Raymond Aron peut donc être interprétée comme une opération de légitimation théorique et culturelle de la pensée libérale.

Un temps tenté par le socialisme et le non-engagement, Raymond Aron (1905-1983) prend fermement parti pour le gaullisme dès les années 1940. En 1946 et 1947, il participe à la rédaction du journal Combat avant de rejoindre Le Figaro qu'il ne quitta qu'en 1983. En 1955, année de son élection à la Sorbonne, il publie L'Opium des Intellectuels, ouvrage fustigeant l'engagement romantique et idéaliste des intellectuels marxistes soutenant le régime soviétique. La rédaction de cet essai s'inscrit d'ailleurs dans un mouvement de rupture entre certains intellectuels et le Parti Communiste Français (PCF). Raymond Aron fut, en effet, tout au long de sa carrière, un scientifique engagé, menant de front une activité de recherche et de journaliste à travers ses éditoriaux du Figaro. Le prestige ainsi acquis lui permet de créer le Centre de sociologie européenne grâce à des financements de la Fondation Ford (1960). Au cours des années 1960 et 1970, alors Professeur au Collège de France, il devient le porte parole des intellectuels de droite, sans hésiter pourtant retrouver Jean-Paul Sartre pour la défense des Boat People en 1979.

Bibliographie :

Jacques Julliard, Michel Winock, Dictionnaire des intellectuels français au XXe siècle, Paris, Le Seuil, 2002.

Quelques ouvrages de Raymond Aron :

Introduction à la philosophie de l'histoire. Essai sur les limites de l'objectivité historique, Paris, Gallimard, 1938.

Démocratie et totalitarisme, Paris, Gallimard, 1965.

Les étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967.

Raphael Morera

Éclairage média

En vertu d'intérêts communs entre deux médias, le livre a toujours été présent à la télévision. Une émission qui contribue à sa promotion fournit également un contenu bon marché aux chaînes de télévision. Dans les années 1960, la présentation du livre garde un ton solennel et académique qui ne disparaît qu'au cours des années 1970. Raymond Aron présente ainsi son ouvrage au cours d'un entretien en face à face. Le présentateur ne cherche pas à apporter la contradiction mais à mettre en valeur la pensée de l'auteur. Il n'hésite pas pour cela à commettre quelques approximations et erreurs afin de faciliter la tâche à Raymond Aron.

Ce type de mise en scène témoigne du prestige et de l'autorité dont jouissaient les universitaires au cours des années 1960. Elle laisse également penser que le public visé par les programmateurs s'intéressait potentiellement aux lectures arides des sciences humaines. La télévision n'est pas encore devenu le média de masse soumis à la pression de l'audimat qu'elle est devenue quelques années plus tard.

Raphael Morera

Transcription

Pierre Desgraupes
Et bien, c'est un titre un peu austère pour de livre de Raymond Aron qui paraît chez Gallimard dans la Collection Idées que dirige François Erval. Mais c'est le titre que portait le cours que professait Raymond Aron à la Sorbonne pour ses étudiants en sociologie au cours de l'année universitaire 1955, 1956. C'est ce qu'on appelait, ce que les étudiants connaissent sous le nom de cours sténographié ou ronéotypé, c'est le cours sur lequel ils travaillaient mais n'en soyez pas effrayés car ce travail universitaire porte sur un problème, un problème qui était en 55-56 et qui l'est toujours aujourd'hui d'ailleurs d'une actualité brûlante puisque ce problème, c'est celui en quelque sorte de la comparaison du match comme dirait M. Khrouchtchev entre la civilisation, la société capitaliste et la société socialiste, la société soviétique. Pourquoi Raymond Aron publie ce cours 6 ans après l'avoir professé ? Et bien, j'imagine que la première raison, c'est parce qu'il estime qu'il n'a pas vieilli. Raymond Aron, qu'est-ce que vous avez à répondre ?
Raymond Aron
Il serait quelque peu prétentieux de donner cette raison et d'autre part, on est toujours peu qualifié pour expliquer les raisons d'une certaine décision. Mais si j'essaie de m'expliquer à moi-même mes motifs, je dirais qu'il y en a deux. Jusqu'à présent, il manquait une collection comme celle qui s'appelle Idées dans laquelle on puisse publier un cours qui ne soit pas vraiment un livre puisque ces leçons n'ont jamais été écrites, elles ont été parlées et sténotypées. Et cette collection Idées représentait une solution intermédiaire entre le cours de Sorbonne et le livre scientifique. Puis à l'époque où j'ai professé ces leçons, j'espérais écrire rapidement un gros livre synthétique sur la société industrielle, entre temps j'ai écrit un gros livre sur les relations internationales. Alors désespérant un peu d'écrire le gros livre, j'ai publié les petites leçons avec la certitude que si jamais j'écrivais ce gros livre, il serait complètement différent des leçons que je viens de publier.
Pierre Desgraupes
Je pense que ce livre de toute façon représente un cours qui était passionnant pour vos étudiants il y a 8 ans ou 7 ans, je ne me souviens plus combien. Et qu'il est toujours passionnant à lire pour les étudiants que veulent bien être de temps en temps les adultes, les étudiants permanents. Puisqu'il s'agit, je l'ai dit, de ce problème capital que Khrouchtchev a posé dans son fameux dialogue avec le vice-président Nixon, il y a quelques années, qui est la concurrence, la compétition entre le régime socialiste et le régime capitaliste. En fait, votre livre, votre cours de sociologie, c'était à l'époque, le regard qu'un sociologue peut jeter sur cette compétition entre le socialisme et le capitalisme. Et en fait ce qui est intéressant, c'est que vous concluez que il y a plus d'analogies finalement entre les deux que d'oppositions car ce que, ce qui vous apparaît être la grande opposition, c'est la position de ce que vous appelez la société industrielle, qui a une forme socialiste et une forme capitaliste et les sociétés, disons, traditionnelles.
Raymond Aron
Vous me gênez parce que j'ai le sentiment que je vais jouer au professeur et c'est pas le bon endroit. Je suis pas tout à fait d'accord avec votre définition du livre comme une analyse du match ou de la compétition. Mon thème était différent, au début du XIXème siècle, les grands sociologues avaient introduit la notion de société industrielle, les saint-simoniens, les positivistes, parce qu'ils pensaient que l'antithèse fondamentale historiquement était entre les sociétés traditionnelles, qu'ils appelaient théologiques et militaires et les sociétés modernes qu'ils considéraient comme industrielles. Puis est arrivée une doctrine que nous connaissons tous qui s'appelle le marxisme qui nous a enseigné que l'opposition fondamentale était à l'intérieur de la société industrielle entre le capitalisme fondé sur la propriété privée des instruments de production et le socialisme qui viendrait après le capitalisme. Or en 1960, il est manifeste que les choses ne se sont pas passées ainsi et avec une certaine ironie involontaire, je reviens à la notion de société industrielle qui date d'avant le marxisme pour essayer de montrer, que en somme, ces sociologues dont on a dit tant de mal qui considéraient que l'antithèse essentielle était société traditionnelle, société industrielle, avaient fondamentalement raison. Et que, il y a plus de points communs entre la société soviétique et la société américaine, qu'il n'y en a entre ces deux sociétés et les sociétés traditionnelles ou sous-développées que l'on appelle aujourd'hui le Tiers-Monde. Voilà le thème fondamental et le thème très simple que je voulais introduire il y a 7 ou 8 ans et qui est aujourd'hui à ce point réduit que je serais plutôt tenté de me retourner contre mes idées d'il y a 7 ou 8 ans et de rappeler qu'il y a tout de même des différences extrêmement substantielles entre ces deux modalités d'un type social que j'appelle société industrielle.

Les enseignants de l'Éducation nationale disposent d'un accès gratuit à la version intégrale de Jalons depuis le portail Éduthèque.

Se connecter:

eduthèque