L'intelligence animale

24 juillet 1964
06m 12s
Réf. 01420

Notice

Résumé :

Plusieurs théories ont été développées au cours du XXe siècle pour comprendre l'origine du comportement animal : la théorie des " réflexes conditionnés " ; les recherches sur le langage des abeilles ; l'apprentissage.

Type de média :
Date de diffusion :
24 juillet 1964
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Contexte historique

La question de l'intelligence est à la fois un problème philosophique et religieux et un problème scientifique. Dans l'ordre de la nature étudié à partir du XVIIe siècle, l'intelligence caractérise l'homme, tandis que l'animal est gouverné par l'instinct. Une fois que les théories darwiniennes ont placé l'homme dans l'édifice de l'évolution du vivant, l'origine du comportement des animaux continue à être débattue

L'un des premiers chercheurs à tenter de proposer un modèle scientifique pour comprendre le comportement des animaux est Ivan Pavlov (1849-1936). Physiologiste, il s'est illustré dans l'étude du système digestif et montre que le système nerveux régule la digestion, à partir de méthodes expérimentales qui permettent d'observer l'organisme animal dans des conditions proches de la normalité. Dans le prolongement de ces travaux, Pavlov établit magistralement en 1903 que l'activité des glandes salivaires peut obéir à un " réflexe conditionné ", et non à l'instinct. Le " réflexe conditionné " est ainsi défini par le physiologiste comme un phénomène psychique élémentaire qui est aussi un phénomène physiologique. Ce faisant, il applique une méthode expérimentale au psychisme, qui n'est plus identifié comme un état de la conscience. L'étude du psychisme animal prend alors deux voies : une voie expérimentale et une voie naturaliste. La première est celle définie avec force par James Watson en 1913, dans La Psychologie telle qu'un behavioriste la voit. Cherchant à définir la psychologie comme une véritable science, c'est-à-dire comme l'étude des faits observables, il abandonne l'idée de l'étude des motifs, qui appartiennent à un état psychique inatteignable et restreint son étude aux comportements (behavior). Dès lors, il établit un modèle très proche de celui de Pavlov, selon lequel le comportement observable est une réponse ou une réaction (R) à un événement extérieur ou stimulus (S). Plus tard, son école qualifiée de " behavioriste ", s'attache à l'étude de l'apprentissage, et en propose des descriptions précises.

Pourtant, la théorie achoppe bientôt sur les résultats expérimentaux qui contredisent en partie les prédictions et sur la contestation d'autres branches de la psychologie expérimentale, en particulier la psycholinguistique. En effet, la psychologie expérimentale ne peut se passer de chercher à comprendre les phénomènes psychiques qui motivent les comportements. A la suite des travaux du chercheur américain Robert M. Yerkes (1876-1956), qui fonde le Laboratoire de Biologie primate de l'Université de Yale (Etats-Unis), des psychologues étudient les grands singes : en raison de la proximité des espèces, les primates constituent un modèle pour la compréhension de la psychologie humaine. A partir des années 1970, des travaux ont mis en évidence la capacité des singes à lire et à écrire un langage symbolique. L'autre voie est celle des naturalistes. Dès 1910, Oskar Heinroth établit qu'on peut définir une espèce autant par ses caractéristiques morphologiques que par son comportement : celui-ci est identique pour toute l'espèce. Le comportement ressortirait dès lors de l'inné. La voie est alors ouverte pour des travaux qui visent à établir, à la manière d'une anatomie comparée, une éthologie (science du comportement) comparée des animaux reposant sur leur observation précise, dans leur milieu naturel pour autant que cela est possible.

C'est ainsi que Karl von Frisch (1886-1982), dans une série de travaux entre 1923 et 1965, a mis en évidence la nature et la signification du langage (la " danse ") des abeilles. Karl Lorenz (1903-1989), à partir de l'étude de jeunes oies isolées à leur naissance de leurs parents, met en évidence de façon méthodique des formes innées de comportement, que le savant désigne par le terme d' " empreinte ". A sa suite, Nikolaas Tinbergen (1907-1988) publie en 1951 The Study of Instinct : il pose de façon théorique les axes de la recherche sur le comportement animal, qui doit selon lui étudier quatre dimensions : (i) fonction : comment le comportement influe sur les chances de survie et de reproduction de l'animal (ii) cause : quels sont les stimuli (déclencheurs) qui entraînent une réponse, et comment a-t-elle été modifiée par un récent apprentissage ? (iii) développement : comment le comportement change-t-il avec l'âge, et quelles premières expériences sont-elles nécessaires pour que le comportement apparaisse ? (iv) évolution : quelle(s) comparaison(s) peuvent-elles être établies entre des comportements semblables dans des espèces apparentées et comment celui-ci peut-il être apparu dans le processus de phylogenèse (évolution des êtres vivants) ?

La psychologie animale permet progressivement d'établir les rapports qui existent entre l'organisation physiologique - et bientôt génétique - des organismes vivants et leur comportement. En 1973, Karl von Frisch, Karl Lorenz et Nikolaas Tinbergen sont récompensés par le prix Nobel de physiologie et de médecine pour leurs travaux sur les " schémas innés de comportement ".

Bibliographie :

Nikolaas Tinbergen, L'Etude de l'instinct, Paris, Payot, 1953 (1e éd. am., 1951).

Daniel P. Todes, Pavlov's physiology factory. Experiment, interpretation, laboratory entreprise, Baltimore, J. Hopkins University, 2002.

Frans de Waal, La Politique du chimpanzé : pouvoir et sexe chez les primates, Monaco, Éd. du Rocher, 1987 (1e éd. am., 1982).

Christelle Rabier

Éclairage média

Le magazine " Visa pour l'avenir ", réalisée par Jean Lallier, est un grand rendez-vous de la vulgarisation des années 1960. L'émission proposée utilise des images quelquefois très anciennes (Pavlov), qui montrent des expériences, soit de laboratoire, soit prises dans un milieu naturel. Les images en milieu naturel (l'envol des oiseaux) font allusion aux travaux des deux principaux psychologues : Lorenz, pour les oies, et Tinbergen, pour les goélands. Des schémas animés viennent compléter l'explication donnée par la voix off.

En dépit de la grande qualité de l'émission, qui réussit à présenter des concepts récents de l'éthologie, on peut souligner toutefois que les documentaires animaliers ont privilégié le développement de scénario dans lesquels le commentaire met en scène l'animal comme acteur d'une histoire ou d'une aventure, plutôt que celui d'une présentation des théories et des interprétations de la recherche en éthologie.

Christelle Rabier

Transcription

(Musique)
Robert Clarke
Chaque année, les oiseaux migrateurs parcourent des milliers de kilomètres pour aller passer la mauvaise saison dans quelques îles du Pacifique qu'ils retrouvent toujours malgré les vents ou les tempêtes. Qu'est-ce qui les poussent à agir ainsi ? Est-ce un instinct naturellement inscrit depuis longtemps et pour toujours dans leur hérédité, est-ce un apprentissage, une habitude acquise, est-ce une fonction plus subtile, plus proche de notre intelligence ? Certains de ces comportements animaux sont très étonnants, le langage des abeilles par exemple. Déchiffré il n'y a pas très longtemps par le physiologiste autrichien, Karl Von Frisch, après 30 ans d'effort.
(Musique)
Robert Clarke
En marquant les abeilles qui sortent de la ruche pour chercher des fleurs contenant du nectar, Von Frisch a découvert que c'est en dansant qu'elles indiquaient au retour à leur compagne l'endroit où se trouvait la provende.
(Musique)
Robert Clarke
Cette danse est remarquablement précise, le nombre des oscillations du corps de l'abeille correspond à la distance à parcourir et l'axe de la danse indique la direction par référence au soleil. C'est là un langage symbolique qui suppose chez les butineuses une faculté de compréhension très développée. Ce langage et cette faculté de le comprendre sont-ils inscrits depuis toujours dans le patrimoine héréditaire de l'abeille, est-il au contraire appris et comment ? On a démonté le mécanisme mais on n'a pas compris le sens profond de ce langage de l'abeille. A la fin du siècle dernier, le physiologiste russe Pavlov a tenté de simplifier le problème en proposant une solution unique. Il explique tous les comportements des êtres vivants en disant qu'ils réagissent vis à vis du monde extérieur par des réflexes conditionnés qui se créent peu à peu dans leur système nerveux. Voici l'expérience par laquelle Pavlov démonte la création d'un réflexe conditionné. Si l'on présente à un chien une nourriture appétissante, il se met à saliver, ce qu'on peut observer en mettant une canule sur les glandes salivaires sans souffrance pour l'animal. Il s'agit là d'un réflexe naturel, un acte automatique commandé par le bulbe. Le cerveau n'intervient pas, il est simplement informé. Si l'on fait entendre le bruit de métronome au chien en lui présentant en même temps de la nourriture, une association se fait dans son cerveau entre les deux choses et bientôt le chien salivera au seul bruit du métronome sans qu'on lui montre de nourriture, il s'est établi un réflexe conditionné, c'est-à-dire un nouveau circuit nerveux. Pavlov affirmait que tous les actes des êtres vivants sont des réflexes conditionnés même ceux qui paraissent purement instinctifs. Trente ans plus tard, aux Etats-Unis, une autre école de spécialistes en psychologie animale a imaginé, pour mieux comprendre le comportement des êtres vivants, d'observer systématiquement des animaux enfermés dans des cages et que l'on soumettait à des épreuves de plus en plus compliquées. Les psychologues américains ont ainsi démontré que presque tous les animaux peuvent apprendre plus ou moins vite à s'orienter dans un labyrinthe à l'issue duquel se trouve de la nourriture. Ils ont été amenés à donner sous une autre forme que Pavlov une très grande place à l'apprentissage et ont été tentés de réduire d'autant le rôle de l'instinct héréditaire. Mais en étudiant ainsi des singes, on est parfois amené à se poser d'autres questions plus importantes peut-être. Ce singe, par exemple, comprend tout de suite quel bâton il doit choisir pour approcher la nourriture qu'il convoite. Il comprend très vite, vous allez le voir, quelles séries de gestes parfois compliquées il lui faut accomplir pour adapter les objets dont il dispose à ce qu'il veut faire, c'est-à-dire obtenir la friandise convoitée.
(Musique)
Robert Clarke
Comment expliquer un tel comportement ? L'instinct de gourmandise ne suffit pas, l'apprentissage ou le réflexe conditionné n'ont pas eu le temps de se former. Il faut donc utiliser un autre mot et il n'en existe pas d'autre que celui d'intelligence. Fabriquer un outil bien adapté à ce qu'on cherche à obtenir comme le fait ce singe, c'est réellement une forme d'intelligence.
(Musique)
Robert Clarke
Il faut être aussi intelligent pour comprendre, comme cet autre singe, qu'il fallait être deux pour attirer la lourde caisse sur laquelle se trouve la friandise. Regardez comme il encourage son compagnon à participer à l'opération en s'arrangeant en fin de compte pour en tirer le maximum de bénéfice.