Claude Lévi-Strauss et l'anthropologie

17 janvier 1968
04m 05s
Réf. 01431

Notice

Résumé :

Claude Levi-Strauss présente les grands traits de sa discipline : l'anthropologie. Il défend son indépendance et sa scientificité : comme les sciences dures, les sciences humaines doivent dépasser l'empirisme.

Type de média :
Date de diffusion :
17 janvier 1968
Date d'événement :
07 janvier 1968
Lieux :

Contexte historique

La fin des années 1960 est une période d'engagement et de débats politiques. Universitaires et intellectuels prennent activement part à cette évolution. A la veille du 22 mars et du mouvement de Mai, deux grands courants de pensée se distinguent. Le marxisme, sous ses différentes acceptions, et le structuralisme. Les deux courants sont fort différents. Le marxisme critique la société capitaliste et oeuvre à l'édification du socialisme, tandis que le structuralisme cherche à comprendre la nature profonde des sociétés et leurs règles implicites, inconscientes. Ce dernier courant, historiquement incarné par Claude Levi-Strauss, n'est pas révolutionnaire. Cependant, au cours des années 1960, certains intellectuels (comme Louis Althusser) cherchent à concilier marxisme et structuralisme et opèrent donc un dévoiement de son sens initial. En intervenant à la télévision pour rappeler les principes fondamentaux et la nature scientifique du structuralisme, Claude Lévi-Strauss cherche à se démarquer de ces utilisations du structuralisme.

Claude Lévi-Strauss (né en 1908) est une figure majeure des sciences humaines du XXe siècle. Jeune agrégé de philosophie, il entreprend, au bénéfice d'une nomination au Brésil en 1935, l'étude des sociétés premières de l'Amazonie. Durant les années de guerre, il poursuit ses travaux à la New School for Social Research de New-York. C'est au cours de ces années américaines qu'il se familiarise au structuralisme et à la linguistique. Sur cette base théorique et à partir de ces travaux de terrain, il rédige une thèse, Structures élémentaires de la parenté, qu'il soutient à Paris en 1948. Il entame alors une carrière au CNRS et au Musée de l'Homme.

La publication de ses travaux lui valent une reconnaissance générale, qui débordent largement les cadres universitaires. L'ampleur de ses recherches et son aura intellectuel, lui valent, en 1959, d'être élu au Collège de France à la chaire d'anthropologie sociale. Ses travaux se poursuivent alors avec la publication des Mythologiques et un penchant de plus en plus marqué pour l'esthétique. Bien que très engagé dans la reconnaissance des peuples premiers, Claude Lévi-Strauss est toujours resté en marge des mouvements idéologiques se réclamant de sa pensée, s'efforçant toujours de distinguer son travail scientifique de ses prises de position politique.

Bibliographie :

Jacques Julliard, Michel Winock, Dictionnaire des intellectuels français, Paris, Le Seuil, 2002.

François Dosse, Histoire du structuralisme, Paris, La Découverte, 1990.

Ouvrages de Claude Lévi-Strauss :

Les structures élémentaires de la parenté, Paris, PUF, 1949.

Tristes tropiques, Paris, Plon,1955.

Anthropologie structurale, Paris, Plon, 1958.

Mythologiques, Paris, Plon, 1964-1971.

Raphael Morera

Éclairage média

La fin des années 1960, et l'année 1968 en particulier, est marquée par la très forte influence des intellectuels. Leurs idées sont débattues, discutées et utilisées par une jeunesse estudiantine en mal de changement. La télévision se fait l'écho de ce bouillonnement intellectuel en invitant les grandes figures du savoir français dont Claude Lévi-Strauss. Cet entretien se singularise par un grand formalisme. François de Closets, le journaliste, pose des questions sans apparaître à l'écran. Il agit de ce fait comme une voix off qui donne l'impression que Claude Levi-Strauss se livre à un monologue. En outre, l'entretien se déroule dans le cadre d'un salon feutré qui pourrait être celui de l'anthropologue. Claude Levi-Strauss se voit ainsi attribué un rôle de sage dont on attend la bonne parole. L'effet de cette mise en scène est redoublé par son apparence : son costume cravate sombre et des lunettes massives lui confère une austérité et une autorité, sans doute attendues. Cette mise en scène ainsi que le temps pris pour l'entretien s'inscrivent dans la logique de la télévision des années 1960, soucieuse d'ouvrir ses ondes aux scientifiques du pays.

Raphael Morera

Transcription

François (de) Closets
Voyez-vous, on dit qu'Einstein était harcelé par des dames élégantes qui dans les cocktails lui disaient, est-ce que en 2 minutes, vous pourriez m'expliquer la relativité. Alors, je voudrais pas faire la même chose, plutôt que de vous demander de définir le structuralisme en deux mots, je voudrais vous demander de nous expliquer : Comment en observant des civilisations primitives au Brésil, vous avez mûri en vous progressivement cette nouvelle approche des problèmes humains ?
Claude Levi-Strauss
Il me semble, si vous voulez, que la grande difficulté devant laquelle se trouvent les sciences humaines, c'est que on leur demande et quelque fois, on les harcèle, on voudrait les obliger à expliquer les phénomènes auxquels les hommes eux-même s'intéressent parce qu'ils les concernent directement dans leur vie quotidienne, dans leur pensée philosophique, politique, dans leur moral, dans leur religion. Et l'ennui avec ces phénomènes, c'est qu'ils sont tellement compliqués et d'autre part, que nous sommes si prêts d'eux, puisque ce sont les phénomènes que nous vivons et auxquels nous sommes incorporés dans notre existence quotidienne, qu'il est possible sans doute de les observer, il est possible d'essayer de les décrire, il est même possible d'essayer de les comprendre mais il est très difficile et je dirais presque impossible d'essayer de les expliquer. Et le structuralisme, ça n'est rien d'autre qu'une tentative, disons de modestie, d'humilité, pour essayer de rechercher, très loin de la conscience des hommes, très loin de ce qui les passionne, très loin de ce qui les concerne, des phénomènes peut-être très menus en apparence tout à fait insignifiants, mais où il est possible d'obtenir ces grandes simplifications qui ont rendu possible l'apparition des sciences exactes et naturelles dans d'autres domaines. En somme, dans les civilisations dites primitives, ces grandes caractéristiques fondamentales de la conscience humaine apparaissent plus nettement que dans les sociétés évoluées ? Mais non, je ne dirais pas qu'elles apparaissent plus nettement mais jamais les sciences de la nature n'auraient existé si les hommes étaient restés enfermés dans les cadres limités, étroits de leur expérience sensible. Et il a fallu pour pouvoir faire la science, se rendre comte que par derrière les phénomènes tels qu'ils nous apparaissent, tels que nous les percevons, il y a des réalités plus générales et plus profondes. Et je pense que c'est la même chose pour les sciences humaines, nous ne pouvons pas nous laisser emprisonner dans ce qui correspond à l'expérience sensible, c'est-à-dire la vision particulière que nous avons des phénomènes sociaux dans notre milieu, dans notre groupe social ou dans notre civilisation. Et c'est seulement en élargissant l'objet jusqu'à ses limites même, c'est-à-dire qu'en considérant que pour comprendre l'homme ou définir l'homme on ne peut d'emblée rien retrancher de ce qui constitue l'humanité, qu'il devient possible de trouver d'abord des phénomènes d'une généralité suffisante pour se prêter à une investigation de type scientifique. Et puis surtout d'aller chercher dans l'éventail diversifié des cultures humaines, des conditions qui se rapprochent de celles que le physicien ou le chimiste vont demander à l'expérimentation. Eux fabriquent leurs expériences au fur et à mesure, nous nous disposons d'une sorte d'éventail, de grands répertoires d'expériences toutes faites et ce sont à elles que nous nous adressons.
François (de) Closets
Il vous faut la diversité pour la comparaison qui amène à la généralisation.
Claude Levi-Strauss
Je pense que la généralisation vient avant la comparaison et pas le contraire. Parce que alors sans cela, nous pratiquerions une méthode très étroitement inductive alors que c'est seulement à partir du moment où comme l'avait dit des grands fondateurs de nos sciences, je veux dire, Emile Durkheim, une expérience bien faite peut valoir une démonstration.