Alfred Sauvy : notre avenir démographique

05 septembre 1974
05m 40s
Réf. 01441

Notice

Résumé :

Alfred Sauvy, délégué de la France au Congrès des Nations Unies sur la population mondiale, en propose un compte rendu personnel et le contraste avec la situation des pays développés.

Date de diffusion :
05 septembre 1974
Lieux :

Contexte historique

Délégué de la France au Comité de la population des Nations Unies, Alfred Sauvy, économiste et démographe, s'exprime sur l'avenir des populations du monde. A cette époque, en 1974, deux phénomènes dominent la transformation des populations : d'une part une combinaison de forte fécondité et de mortalité déclinante dans les pays pauvres, d'autre part une fécondité et une mortalité faibles dans les pays riches. Ce contraste est toujours valable en 2006.

Le processus qui mène d'un régime de fortes mortalité et fécondité à un régime de faibles mortalité et fécondité est la " transition démographique ". Découverte par Adolphe Landry en 1934 et popularisée par Frank Notestein en 1945, elle est devenue le grand thème de la démographie, parce qu'elle décrit l'accroissement très rapide des populations du Tiers-Monde du XXe siècle comme de l'Europe du dix-neuvième siècle. L'accroissement démographique dépend du décalage entre le déclin de la mortalité, en général premier dans le temps, et celui de la fécondité. Quand la mortalité baisse plus tôt que la fécondité, créant un décalage important, la population croît, parfois très fortement, comme dans l'Angleterre du XIXe siècle ou comme dans de nombreux pays en voie de développement au XXe siècle. La transition démographique achevée, la faible fécondité entraîne une décroissance de la proportion de personnes les plus jeunes, ce que l'on désigne sous le nom de " vieillissement de la population ".

Afin de documenter et de conseiller les politiques de population, Alfred Sauvy a fondé l'Institut national des études démographiques (Ined) en 1945. Il en a été le directeur de 1945 à 1962. L'Ined est chargé "d'étudier les problèmes démographiques sous tous leurs aspects " ainsi que " tous les moyens matériels et moraux susceptibles de contribuer à l'accroissement quantitatif et l'amélioration qualitative de la population ", et de participer à la " diffusion des connaissances démographiques ". Sauvy participera à la mise en place des mesures d'aide à l'enfance et de soutien à la famille.

Alfred Sauvy plaide pour la limitation des naissances dans les pays à croissance démographique rapide, pour des raisons de survie alimentaire et économique. Pour ces pays-ci, il s'inscrit dans la lignée du livre de 1798 de l'Anglais Thomas Robert Malthus An essay on the principle of population, où l'auteur en appelait à la " retenue " (moral restraint ) faite de retard au mariage puis d'abstinence sexuelle dans le couple, afin de freiner la croissance de la population et d'échapper ainsi au piège de la pauvreté. Le malthusianisme se retrouve aujourd'hui dans des mesures de pénalisation des familles nombreuses, comme en Chine avec la politique de l'enfant unique, mais aussi dans les politiques de planning familial et de promotion de l'éducation des femmes.

Pour les pays riches à structure par âge " vieillissante ", Sauvy milite au contraire pour l'incitation des naissances afin de préserver une proportion suffisante de jeunes dans la population. A ceux qui arguent d'un trop-plein de population, Sauvy leur oppose que l'agression de l'environnement est moins une question de " surnombre " qu'une question de mode de vie : l'argument de la sur-population est un faux prétexte destiné à dissimuler le véritable problème du gaspillage dans nos habitudes de consommation. En régulant nos modes de vie en accord avec la préservation de l'environnement, nous pouvons, selon Sauvy, nous permettre des familles plus nombreuses, maintenant ainsi une structure par âge plus " jeune ", facteur de progrès et de dynamisme.

En 1974, au moment où Alfred Sauvy s'exprime, la France sort du " baby-boom ", cette forte reprise de la fécondité qui commence en 1945 en France ou en 1940 dans d'autres pays européens et qui dure jusqu'en 1970 -134 filles nées pour 100 femmes en 1946 contre 88 en 1936. L'" effondrement de la natalité " que Sauvy attribue à un " effondrement antérieur de la croyance en la vie " se résoudra en une stabilisation au niveau d'avant-guerre (88 filles pour 100 femmes en 1979) pour rester quasiment stationnaire autour de cette valeur jusqu'en 2005. Les mutations de la société et de l'économie, notamment la place et le travail des femmes, ont eu un effet bien plus déterminant dans la chute de la natalité à la fin des années 1960. Elles ont été accompagnées par un contrôle des naissances de plus en plus efficace, notamment la pilule contraceptive inventée en 1960 (mais la chute de la fécondité a commencé dès la moitié du XVIIIe siècle en France et s'est poursuivie de manière assez régulière jusqu'au XXe siècle). La libération de l'avortement a surtout permis d'éviter une sur-mortalité maternelle.

Alfred Sauvy a très bien compris que, en comparaison avec les autres pays du monde, le nombre de Français est moins important que leur structure par âge. En France, alors qu'on comptait 31 personnes de plus de 60 ans pour 100 personnes de 15-59 ans en 1990, on en prévoit 43 en 2015 et 63 en 2040. Derrière ce déséquilibre des nombres se profilent le paiement des retraites et les coûts de santé. On peut objecter que la productivité s'accroît rapidement et qu'un actif d'aujourd'hui peut entretenir plus d'inactifs que par le passé.

En renouant avec le thème " dénatalité vieillissement décadence ", qui était celui des années 1930, Sauvy fait également des enjeux démographiques un argument moral et stigmatise la décrépitude d'une société peuplée d'individus trop âgés pour s'adapter au progrès. Cependant, l'hygiène et la médecine n'ont pas cessé de freiner le vieillissement individuel, de sorte qu'il n'est pas si sûr qu'une population à structure plus " âgée " s'adapte moins vite qu'une population à forte proportion de " jeunes ".

Il reste qu'entre l'ignorance des effets de la démographie sur le dynamisme social et le bien-être économique, et l'entretien pernicieux des peurs démographiques, la voie est étroite. En attendant, l'arrivée à la retraite des classes nombreuses du baby-boom creuse déjà, à la veille de 2006, un lourd déficit national -120% du PIB-, constituant autant de dettes pour nos enfants et les générations à venir.

Bibliographie :

Noël Bonneuil, " Démographie ", in Dictionnaire culturel Le Robert, Le Robert, 2005, pp. 1001-1006.

Noël Bonneuil, " La démographie est-elle maîtrisable ? ", Pour la Science, no spécial Complexité, décembre 2003, pp. 148-151.

Paul-André Rosental, L'intelligence démographique, Paris, Odile Jacob, 2003

Histoire de la population française 4, de 1914 à nos jours, sd Jacques Dupâquier. Paris, Presses Universitaires de France, 1988.

Christelle Rabier

Éclairage média

L'extrait proposé est produit dans le cadre d'une émission qui invite des personnalités à s'exprimer sur un sujet d'actualité. Alfred Sauvy est filmé dans un cadre intime, celui du bureau de travail. Le propos du savant est libre et aisé. Pour autant, l'interview a été minutieusement préparée, car le journaliste n'est là que pour ménager une dynamique dans l'entretien. Une fonction secondaire de l'entretien est de faire la promotion d'une des nouvelles publications d'Alfred Sauvy, Croissance zéro ? (1973).

Christelle Rabier

Transcription

Jean-François Robinet
Les populations des pays les plus riches vieillissent, c'est-à-dire que la progression de la natalité diminue tandis que la moyenne d'âge augmente. Le philosophe et économiste, Alfred Sauvy, le déplore, c'est l'une des conclusions qu'il a pu tirer, en tout cas, au lendemain de la conférence consacrée par les Nations Unies, au problème de la population mondiale. 5 000 personnalités et spécialistes s'étaient réunis à Bucarest et à son retour, Alfred Sauvy a bien voulu répondre aux questions de [Philippe Saintenon].
Philippe Sainteny
Vous êtes de ceux qui considèrent qu'il n'y a pas de problèmes de population mondiale mais autant de problèmes qu'il y a de pays.
Alfred Sauvy
A peu près. Il y a, ou mettons par région, mais enfin il y a des points chauds qui peuvent un jour avoir, même très prochainement avoir une grosse crise comme l'Inde ou le Bangladesh et puis il y a des pays où il n'y a pas de problèmes pour le moment, avant longtemps, étant donné leur très faible densité et le progrès très lent de population. Donc il faut absolument pas mettre l'accent sur le : nous serons 6 milliards, nous serons 7 milliards, ça n'a pas de sens. Le problème beaucoup plus simple est de se dire que feront nous si l'Inde est en famine l'année prochaine alors que les stocks de céréales sont au plus bas. Ça c'est un problème typique. Je vous dirais qu'on a parlé très peu des populations des pays riches. Ça n'intéressait guère les autres, les peuples pauvre, les peuples jeunes, ils ne s'en soucient pas du tout, bien entendu. Et les pays riches ne voulaient pas mettre la question sur le tapis. Les autres on en a pas parlé, bien qu'elles soient tout de même très préoccupantes. La natalité française est en train de s'effondrer cette année, nous sommes au niveau de la famille de deux enfants, peut-être même si on ne compte que les Français, peut-être même au-dessous à la fin de l'année. De sorte que nous avons un problème, qui n'est pas de l'ordre de nombre comme on le croit, nous pourrions être 20 millions ou 80 ou 100 dans l'hexagone, ça n'a pas une grande importance. Mais il y a un problème de répartition par âge. Qu'en démographie, on ne regarde jamais les problèmes que 25 ou 30 ans après que leurs dommages ont commencé.
Philippe Sainteny
Mais quels types de problèmes par exemple ?
Alfred Sauvy
Et bien, il y a des problèmes matériels et des problèmes moraux. Le vieillissement, ça entraîne des problèmes matériels, ça ne fait aucun doute, on pense tout de suite aux retraites, c'est pas le seul mais c'en est un et puis y a les problèmes moraux, est-ce qu'un pays composé de vieux avec une forte population âgée est capable de s'adapter, je ne dis même pas au progrès qui n'a pas un sens précis mais aux nouveautés, aux innovations qui vont certainement jaillir dans le monde pendant 50 ans ou 100 et ça c'est une certitude. Y compris les innovations sociales qui découleront fatalement de ces innovations techniques. Alors est-ce qu'une population âgée est très apte, personnellement, je ne le pense pas. Il faut un minimum de jeunesse pour s'adapter et la jeunesse trouvera toujours des solutions.
Philippe Sainteny
Pour vous, les partisans de la population stationnaire, stable ou zéro disons, sont à la fois des gens qui ont peur de la vie et de la jeunesse et à la fois des égoïstes, ce sont également des égoïstes et des vieux.
Alfred Sauvy
Egoïstes, sans aucun doute mais je ne reproche pas aux gens d'être égoïstes. En économie, je n'ai jamais vu, l'économie, c'est le culte de l'égoïsme. Alors je ne reproche pas absolument d'être égoïste, je reproche d'être fourbe. Enfin fourbe ou en tout cas d'être à côté de la question et quand on parle de gaspillage, de détourner la question, en le mettant sur la question de la population qui est déjà virtuellement stationnaire et il n'ose pas dire qu'on la ferait diminuer, qui est déjà virtuellement stationnaire.
Philippe Sainteny
Dans les pays riches.
Alfred Sauvy
Dans les pays riches. Qui est déjà virtuellement stationnaire, en tout cas dans toutes les populations jeunes, les âges jeunes, pour éviter les questions embêtantes sur le gaspillage, sur la destruction de la nature pour lesquelles, on peut dire, que l'on a pas encore fait grand chose, en tout cas en France, on a à peu près rien fait.
Philippe Sainteny
Il y a un bouc-émissaire.
Alfred Sauvy
C'est le bouc-émissaire. La population est le bouc-émissaire alors que quand on regarde les proportions, augmenter la consommation de 4 ou 5 % par an, ça fait plus que 100 en un siècle. Tandis que la population va rester à peu près la même.
Philippe Sainteny
L'intervention du représentant de la Chine populaire à Bucarest a fait sensation.
Alfred Sauvy
Les Chinois, quand on regarde au fond des choses, on sait très bien qu'ils ont diminué leur natalité pour une question de céréales... Mais ils ont eu la très grande habilité de ne jamais le dire et de dire, nous, nous diminuons la natalité, c'est pour affranchir la femme et lui permettre de travailler à la production socialiste. A partir de ce moment là, ils sont inattaquables.
Philippe Sainteny
Vous pensez que le chiffre de 800 000 millions de Chinois qui est avancé par les Chinois eux-même est exact ?
Alfred Sauvy
Je pense qu'il est inférieur à la réalité. J'ai bien regardé la question, j'ai donné des alternatives possibles mais je serais plutôt partisan de 840 ou 850.
Philippe Sainteny
Donc, on n'est pas loin du milliard en ce qui concerne la Chine.
Alfred Sauvy
Ils y arriveront et l'Inde aussi. Ils y arriveront et l'Inde aussi. Alors nous sommes vraiment peu de choses. Quand nous avons peur d'augmenter de 300 000 dans une année, n'est-ce pas, et d'avoir, et même d'avoir 300 000 pollueurs, c'est absolument rien, c'est... A côté des masses asiatiques.
Philippe Sainteny
Nous sommes des minorités.
Alfred Sauvy
Nous sommes des très très faibles minorités.