La naissance du 100e "bébé éprouvette" à l'Hôpital de Clamart

02 mai 1985
06m 03s
Réf. 01461

Notice

Résumé :

En 1985, à l'occasion de la naissance du 100e bébé éprouvette. Après la naissance en 1982 d'Amandine, premier "bébé éprouvette" français, Midi 2 revient sur les techniques de fécondation in vitro et ses perspectives de développement.

Date de diffusion :
02 mai 1985

Contexte historique

La fécondation in vitro connaît son acte de naissance avec celle de Louise Brown, le premier bébé-éprouvette. Louise est née dans le service du gynécologue Patrick Steptoe, à l'Hôpital Oldham, près de Manchester. Ce fut alors jugé comme un miracle par les médias.

La naissance de Louise survient au terme de recherches très longues.

Dès les années 1930, après la mise en évidence du cycle de la fécondation humaine, l'idée germe de la possibilité d'une fertilisation hors du corps humain. En 1951, Min Chueh Chang (1908-1991), aux Etats-Unis, et Charles Austin, en Australie, font un pas décisif dans la connaissance de la reproduction chez les mammifères : ils mettent en évidence la nécessité d'une maturation (capacitation) du sperme dans l'appareil reproducteur féminin.

Les premières expérimentations de fécondation in vitro débutent en 1968, après la rencontre du physiologiste Robert G. Edwards (1925-), physiologiste spécialiste de " médecine de la reproduction ", et de Patrick Steptoe, gynécologue qui avait importé la technique chirurgicale de la paroscopie de France. Cette technique obstétrique associe l'usage d'une sonde visuelle à une instrumentation chirurgicale plus traditionnelle : elle permet de voir in situ l'ovaire et de prélever un ovocyte mûr. Une fois fécondé par un spermatozoïde, celui-ci commence sa phase de division cellulaire, avant d'être implantée dans l'utérus de la mère : d'où le nom de FIVETE donnée à cette technique (fécondation in vitro et transplantation d'embryon). Les essais commencent alors en Angleterre. R. G. Edwards s'est attaché à réussir chez la femme une opération que les transferts d'embryons animaux réalisés dès 1959-1960 par des équipes scientifiques de haut niveau permettaient d'envisager. Dix ans plus tard, après de nombreux échecs, le premier transfert réussi donne naissance à Louise Brown. Sa naissance est commentée par les médecins, les hommes politiques et les médias : que fallait-il penser de cette nouvelle technique, dans un pays où des romans d'anticipation (Brave New World (1932), d'Aldous Huxley) avaient décrit la fabrication industrielle et manipulatrice d'êtres humains ? La naissance du premier bébé-éprouvette conduit à des interrogations éthiques sur le statut de la mère, de la famille et de la manipulation génétique des embryons, et bien sûr, celui de la " normalité " des enfants nés par cette voie. Pourtant, la naissance de Louise Brown ouvrent des perspectives pour les femmes stériles qui conduisent de nombreuses équipes médicales à développer la technique.

En 1979, des travaux similaires d'un groupe australien de la Monash University conduisirent à la naissance de Candice Reed. En France, l'équipe de l'hôpital Antoine-Béclère et le travail de Jacques Testart et de René Frydman permirent la naissance d'Amandine.

La technique de fécondation fut affinée. L'ovulation naturelle a ainsi été stimulée pour favoriser la maturation des ovocytes ; le nombre de fécondations a également été multiplié de façon à accroître les chances de succès. Progressivement, la fécondation in vitro a été adoptée par plusieurs pays, en particulier les Etats-Unis et la France, d'abord réticents à l'idée d'expérimentation sur l'embryon humain. La technique se développe rapidement : en 1999, 1,5 millions d'enfants étaient nés grâce à la fécondation in vitro. Elle a permis de traiter des femmes stériles (obstruction ou ablation des trompes de Fallope), tandis que d'autres techniques répondent à d'autres indications : les banques de sperme sont mises en place très tôt pour répondre à la demande des couples dont l'homme est stérile ; le don d'ovocyte ou d'embryon à des femmes stériles ; la congélation d'embryon. Les deux dernières techniques sont expérimentées avec succès en 1984.

Christelle Rabier

Éclairage média

A l'occasion de la naissance du 100e " bébé-éprouvette " français, la rédaction de Midi 2 revient sur la technique de fécondation in vitro. La journaliste, Martine Allain Regnault, spécialisée en santé, commente en voix off des images de nature très différente. Les premières images d'archives concernent Amandine, le premier bébé-éprouvette français, en train de jouer : ces images tendent à montrer la " normalité " du bébé qui cesse alors, sur la décision de ses parents, d'être un " objet-spectacle " pour la télévision publique. La rubrique propose alors une analyse très complète de la technique médicale. Elle aborde tour à tour la question des développements de la technique, avec la croissance du nombre de femmes susceptibles d'être traitées par la fécondation in vitro et sur la qualité des nouveaux centres de fécondation in vitro qui vont se développer sur le territoire, grâce à l'interview de Robert Frydman, " père " de la petite Amandine avec le physiologiste Jacques Testard. Ce dernier présente les premiers résultats statistiques sur les enfants nés de cette manière, comparativement à un échantillon-témoin de population. Interrogé sur l'avenir de la médecine reproductive, il souligne son souci d'éviter la " normalisation " des embryons - et introduit ainsi la réflexion éthique, largement occultée de la séquence. Enfin, dans une conclusion, la journaliste rappelle l'incidence des maladies sexuellement transmissibles sur la reproduction, responsable en premier chef de la stérilité des couples.

Christelle Rabier

Transcription

Noël Mamère
1982, c'était un événement que tout le monde attendait, il y avait beaucoup de monde à la porte pour voir la naissance d'Amandine, c'était en 1982 donc et c'était le premier bébé éprouvette français qui naissait à l'hôpital de Clamart, au centre Antoine Becler. Et bien aujourd'hui, ce centre fête le centième bébé éprouvette, ne croyez pas que, ne croyez pas qu'il n'y en ait que 100 en France, il y en a 300 très exactement, si j'ai bien écouté ce que m'a dit tout à l'heure Martine Allain-Regnault mais pour le service du professeur Frydman, c'est très important, il dit même d'après ce que j'ai lu dans la presse que c'est la fin d'une étape historique dans la recherche médicale et que l'on s'ouvre maintenant vers bien d'autres choses.
Martine Allain-Regnault
C'est sûrement un tournant, c'est déjà 3 ans, seulement 3 ans et je vais même vous dire, les nouvelles vont si vites que on fête le centième et c'est annoncé par un carton depuis 15 jours, y a déjà 2 naissances de plus, en fait c'est le 102ème que l'on fête aujourd'hui. Ceci pour dire que tout va bien, tout va vite, il y a 40 grossesses en chantier, rien qu'à Clamart, je crois que c'est effectivement un nouveau moyen de fécondation qui est en train de se banaliser.
Noël Mamère
C'est ce que l'on appelle la fécondation in vitro.
Martine Allain-Regnault
In vitro et avec transplantation embryonnaire, ce qui donne le mot fivette, on ne dit plus des bébés éprouvette, on dit des bébés fivette. C'est ainsi que va le progrès.
Noël Mamère
Voilà pour la technique.
Martine Allain-Regnault
Alors avant la technique, je vous propose de voir des images de la petite Amandine, pas des images d'aujourd'hui, des images d'il y a deux ans quand elle a fait ses premiers pas avec nous d'ailleurs. Et ce sont les dernières images du bébé spectacle, car les parents ont décidé que c'était un enfant tout à fait normal et vous pouvez le constater et ont décidé que Amandine commençait ses chères études puisqu'elle est en maternelle et qu'elle n'aurait plus droit aux caméras de télévision et aux photographes, car c'est un bébé comme tout le monde. Et comme il y en a 100 autres, personne ne veut revenir là-dessus. Elle était spectacle parce que c'était le premier, quand il y en a 100, c'est un bébé complètement ordinaire. La technique qui avait été employée à l'époque et qui l'est encore aujourd'hui consiste d'abord à prélever des ovules dans le ventre d'une mère dont les trompes sont bouchées. Puis cet ovule va aller en laboratoire subir une préparation spéciale de façon à pouvoir rencontrer hors de l'organisme, en éprouvette, des spermatozoides. Alors, ceci se passe dans un incubateur, vous allez voir tour à tour l'ovule, au microscope électronique, les spermatozoides, puis l'instant suprême que sera celui de la rencontre entre les deux, en éprouvette. Pendant trois jours, l'oeuf fécondé va se développer en une cellule, deux cellules, quatre cellules, huit cellules. Et c'est seulement, lorsqu'il aura atteint un stade de huit, ou parfois seize cellules qu'il sera réimplanté dans le ventre maternelle si tout va bien. Vous voyez ici, en accéléré, ces images du début du développement d'un embryon, où on voit doucement ce que la nature peut faire en dehors de l'organisme. Alors vous entendez ici symboliquement le bruit d'un bébé qui naîtra puisque ce bruit signifie que la fécondation a eu lieue, mais ca n'est pas toujours nécessaire de le réimplanter immédiatement car les progrés techniques ont permis aujourd'hui, de conserver des embryons congelés dans des banques d'air liquide qui permettent de les réimplanter plusieurs fois de suite avec un seul prélèvement d'ovule, et de pouvoir ainsi donner plusieurs chances à la mère. Alors, ceci c'est la technique en général, depuis trois ans elle s'est multipliée, et j'ai demandé au Docteur Frydman de nous préciser aujourd'hui combien d'équipes en France font des bébés éprouvettes, et dans quelles conditions.
Noël Mamère
Et bien nous vous écoutons.
René Frydman
Actuellement, je crois qu'il y a vingt cinq équipes en France qui sont sur le point de... ou qui déjà travaillent, dans ce domaine et il y a une centaine de demandes.
Martine Allain-Regnault
Autrement dit, la France va être quadrillée incessamment de centres de fécondation d'éprouvette, ils vont tous être de qualité?
René Frydman
Je crois qu'il est nécessaire que la France soit quadrillée parce qu'il y a des besoins partout, et que les problèmes de stérilité existent réellement. Qu'ils soient de qualité, je pense qu'il faut un certain temps parce que il y a un métier à acquérir, il y a certaines habitudes, et je crois personnellement, ca fait trois ans depuis Amandine que nous avons souhaité qu'il y ait un plan disons de développement de la médecine de la reproduction humaine et qu'il y ait un peu des critères pour que les centres qui travaillent dans ce domaine de périconceptologie pour reprendre un terme à la mode, soient effectivement des centres un peu particuliers, qu'on ne puisse pas le faire de façon anarchique, mais qu'inversement on réponde aux besoins de la population. Et d'autre part il est vrai que la méthode, enfin les indications s'étendent à toutes les formes de stérilité, pas uniquement aux femmes qui ont les trompes bouchées ou qui n'ont plus de trompe.
Martine Allain-Regnault
Ca coûte combien une fécondation en éprouvette et la surveillance de la grossesse qui va avec?
René Frydman
Et bien écoutez, çà coute entre 5000 et 12 000 francs.
Noël Mamère
Alors maintenant, on parle sans complexe de l'économie du bébé éprouvette, mais je me souviens qu'à l'époque, ça avait posé beaucoup de problèmes moraux. Je disais tout à l'heure banalisation, c'est un petit peu ça maintenant?
Martine Allain-Regnault
J'ai discuté aussi avec le Docteur Testart, on a parlé un peu de biologie. Pour l'instant on fait deux fois moins bien que la nature, c'est déjà énorme, c'est à dire qu'on a une chance sur huit lorsqu'on implante un embryon de le voir arriver au terme. La nature fait une fois sur quatre seulement. Mais il prétend que d'ici deux à trois ans, on fera aussi bien que la nature et peut être même après mieux. Mais déjà, il tire certains enseignements, pour le présent et pour l'avenir et je propose d'écouter le biologiste cette fois.
Jacques Testart
On n'était pas sûr d'avoir autant de garçons que de filles, et c'est le cas, donc on n'a pas modifié le sexe ratio dans la population. Mais il y a autre chose, d'après les premières enquêtes internationales, il semble que les enfants aient tendance à être plus normaux que ceux qui sont produits dans un lit. Ca peut s'expliquer effectivement parce qu'on maitrise le moment où on va faire se rencontrer les gamètes pour la fécondation. Ces gamètes sont juste mûres, n'ont pas vieillies, donc sont de meilleure qualité génétique et on doit avoir certainement moins d'accidents de type génétique qui conduisent à des avortements très très précoces.
Martine Allain-Regnault
Et puis un jour on pourra peut être faire un diagnostic prénatal au niveau de l'oeuf?
Jacques Testart
Ca, c'est une possibilité. C'est pas pour tout de suite, j'allais dire heureusement, je dis heureusement, mais effectivement, on parle du diagnostic prénatal quand la grossesse est déja établie, mais on pourrait envisager de le faire sur une ou plusieurs cellules de l'embryon avant de le remettre dans l'utérus. Alors là, ça ouvre évidemment la porte à beaucoup plus d'indications de rejet de cet embryon, puisque la grossesse n'est pas encore établie.
Martine Allain-Regnault
Et aussi beaucoup de dangers bien sûr.
Jacques Testart
Beaucoup de dangers parce que ce que l'on appelle la qualité de l'enfant, c'est finalement une normalisation.
Noël Mamère
Alors tout ca pose le problème de la stérilité et de la prévention de la stérilité.
Martine Allain-Regnault
Oui, parce que les femmes qui viennent se faire soigner parce qu'elles ont les trompes bouchées ont généralement eu une maladie sexuellement transmissible auparavant et la meilleure façon, il faut le rappeler, c'est de lutter contre les maladies sexuellement transmissibles et de se faire soigner à temps, avant d'être stérile.