SIDA (2) : le SIDA devient une cause nationale

02 janvier 1987
02m 51s
Réf. 01464

Notice

Résumé :

Le SIDA représente le "fait de l'année 1986" : l'épidémie s'étend sur les 5 continents, ce qui constitue une menace économique. Les recherches ont mis en évidence un 2e virus du SIDA. Les thérapies sont limitées à l'AZT ; la prévention progresse.

Date de diffusion :
02 janvier 1987

Contexte historique

Après la confirmation de la découverte du rétrovirus du SIDA, les recherches s'orientent dans deux directions : le diagnostic et la prévention.

Le diagnostic représente un enjeu très important, car il est associé à des brevets qui réglementent la rétribution de la découverte. Le conflit des brevets éclate au cours de l'été 1985 : la demande de brevet français, déposée avant la découverte américaine, n'est pas acceptée avant le brevet américain. Or l'équipe de Gallo a bénéficié de matériel de laboratoire de l'Institut Pasteur, avant de découvrir une souche de virus : n'y a-t-il pas eu utilisation commerciale des souches virales de l'Institut Pasteur pour mettre au point un test de dépistage ? Faute de parvenir à un accord amiable, l'Institut Pasteur attaque alors le NCI. Le SIDA devient une affaire d'Etat : les médias font naître une affaire " Gallo-Montagnier ", où la question des brevets est occultée devant celle de l'antériorité de la découverte, sur fond de nationalisme. Les enjeux économiques sont tels que les gouvernements français et américain parviennent à accepter en décembre 1986 le principe d'un accord, tandis que Montagnier est récompensé avec Gallo du prix scientifique américain Lasker. L'accord est obtenu fin mars 1987 : les deux brevets sont joints : trois-quart des bénéfices sont partagés à part égale entre le NCI et l'Institut Pasteur, qui deviennent les deux firmes à contrôler le marché mondial du diagnostic du SIDA.

La mise au point des diagnostics conduit à mettre en évidence le caractère très particulier de la maladie. Jusqu'à la fin des années 1970, une maladie se définissait par des symptômes cliniques ou des lésions anatomiques, dont il fallait déchiffrer la signature. Or, le diagnostic met en évidence un état de séropositivité. Infecté par le VIH, le patient n'est pas sain, mais présente une première phase latente de la maladie, susceptible d'être suivie par un stade avéré de la maladie. Dès lors, c'est la conception même de l'épidémie qui change d'échelle : la maladie menace des populations bien plus nombreuses. Ce changement dans la conception de la maladie a conduit à des transformations profondes de la médecine et de la prise en charge de la maladie. Les associations militantes ont joué un rôle moteur dans ces transformations : à l'instar d'AIDES créée en 1984, elles s'ouvrent à des militants hétérosexuels et des bénévoles, des malades et des personnes saines. Ces associations diversifient leurs activités (soutien aux malades, prévention) et contribuent à faire du SIDA une cause nationale et bientôt, mondiale.

Dès lors, le SIDA devient un enjeu de santé publique, en dépit du faible nombre de cas déclarés. Sous la pression des médecins, des associations et des patients qui sont étroitement associés à la définition des protocoles de soins, la prise en charge de la maladie et de la prévention évolue. Alors que les premiers antirétroviraux (AZT) apparaissent sur le marché, les associations homosexuelles militent pour l'accès aux soins pour tous. La prévention passe également par une moralisation des moeurs et par une définition des bonnes pratiques sexuelles qui permettent de conjurer le fléau, mais également d'intégrer des groupes sociaux jusque là exclus : l'OMS abandonne la classification de l'homosexualité comme maladie mentale à la fin des années 1980 ; les toxicomanes bénéficient d'une prise en charge partielle (seringues gratuites).

Bibliographie :

Mirko D. Grmek, Histoire du sida, Paris, Payot, 1995.

Bernard Seytre, Histoire de la recherche sur le sida, Paris, Puf " Que sais-je ? ", 1995.

Claude Thiaudière, " SIDA : la découverte du Sida et la naissance d'un fléau ", in Dictionnaire de la pensée médicale, sd D. Lecourt, Paris, Puf, 2004, pp. 1038-1041.

Christelle Rabier

Éclairage média

Le format de nature rétrospective du reportage explique sa richesse visuelle. Des images très diversifiées sont organisées selon un propos qui construit le devenir du SIDA comme " cause nationale ". Le reportage permet d'associer des illustrations aux propos de la voix off : images du virus par microscopie, photos institutionnelles (remise des prix), interviews de responsables politiques (Jonathan Mann, de l'OMS), vues d'un patient hospitalisé pour évoquer les traitements et enfin, photos de placards publicitaires et de couvertures de journaux, qui ont participé à transformer l'image de la maladie dans les sociétés occidentales au cours des années 1980.

Christelle Rabier

Transcription

Claude Sérillon
Dans les rétrospectives de l'année 86, nous avons choisi d'évoquer le Sida. C'est une maladie qui fait plutôt beaucoup moins de morts que d'autres mais le développement du Sida, des campagnes de prévention, des informations publiées à son sujet, en ont fait ce que certains magazines ont appelé «le fait de l'année 86. » Ce qu'il faudra surtout retenir, c'est que le Sida ne touche plus une petite partie de la population mais qu'il est contagieux. Rétrospective préparée par Pierre Guy.
Pierre Guy
Janvier 87, le virus du Sida contamine 5 à 10 millions de la planète, il frappe désormais les femmes et les enfants, il est sorti du ghetto des homosexuels et toxicomanes et devient le mal du siècle. Les 5 continents sont touchés mais c'est l'Afrique qui est de loin la plus menacée. L'épidémie risque d'aggraver la misère économique.
Jonathan Mann
C'est une maladie qui touche aussi les questions économiques dans le sens que c'est une maladie qui implique les personnes entre 20 et 45 ans, pour la plupart. Et si vous prenez par exemple les pays d'Afrique, vous risquez de toucher les couches de la population qui contribuent le plus au développement d'un pays.
Pierre Guy
Novembre 1986, le professeur Montagnier de l'Institut Pasteur reçoit aux Etats-Unis, le prix Lasker, l'équivalent américain du prix Nobel de médecine, récompensant la découverte du premier virus du Sida en 83. En 86, le professeur Montagnier découvre un deuxième virus. Plusieurs virus, c'est une difficulté nouvelle mais aussi une chance nouvelle. C'est l'occasion d'identifier les caractères communs de ces virus du Sida, une clé fondamentale en vue d'un vaccin global. En 86, on a pas encore trouvé de modèle animal pour ajuster la réplique du vaccin. Le singe est moins sensible que l'homme à la maladie, il garde son énigme. Mais les recherches sont encourageantes, en novembre, les chercheurs ont pris date, premiers espoirs, premiers essais sur l'homme de vaccin anti-Sida en 87. L'enjeu est considérable mais pour les meilleures équipes en compétition, il n'est pas question d'obtenir un véritable vaccin opérationnel avant 5 ans. 5 ans, c'est long, beaucoup de malades ne survivront pas, aux Etats-Unis ont prévoit 190 000 morts d'ici là car aucun traitement n'a prouvé son efficacité. Aujourd'hui, les médecins misent sur un nouveau médicament antiviral l'AZT. L'AZT paraît ralentir l'évolution de la maladie, ralentir n'est pas guérir. Reste à prévenir, c'est encore le seul recours. Les 86 marquent un tournant dans l'information, même l'Angleterre puritaine balance ses tabous, elle placarde ses affiches comme pour une campagne électorale. Ne mourrez pas par ignorance, proclame les lettres géantes, plus on change de partenaires sexuels plus on prend de risques, pour vous protéger, utilisez les préservatifs. En France, on en est pas encore là, jusqu'à cette année, le préservatif était interdit de publicité, il ne l'est plus. En même temps, le Sida a été élevé au rand de cause nationale à l'égal du cancer.

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