L'affaire de la mémoire de l'eau : une controverse scientifique

27 juillet 1988
03m 25s
Réf. 01470

Notice

Résumé :

En 1988, l'affaire de la mémoire de l'eau fait l'objet d'une controverse. Après la publication de la découverte de l'équipe de Jacques Benveniste (Inserm), la revue Nature exige une contre-expertise : ses résultats sont contestés par Benveniste.

Date de diffusion :
27 juillet 1988

Contexte historique

L'affaire de la " mémoire de l'eau " fut très largement médiatisée entre 1985 et 1988 : elle a conduit à la mise en cause des travaux d'une équipe de chercheurs dirigée par Jacques Benveniste (1935-2004) et l'exclusion progressive de celui-ci de la reconnaissance de ses pairs. Cette affaire met en jeu, dans toute sa complexité, la question de la vérité scientifique et des formes de contrôle sur la recherche.

Lorsque débutent les recherches sur les hautes dilutions, Jacques Benveniste est un immunologiste reconnu. Après des études de médecine, il conduit ses recherches à Paris (CNRS), en Californie, puis à partir de 1973, à l'INSERM, où se déroule le reste de sa carrière comme directeur de recherches. Il acquiert une grande notoriété en 1971, après la découverte d'un facteur activateur des plaquettes sanguines.

Au début des années 1980, il s'intéresse aux phénomènes de hautes dilutions. L'idée que propose de tester Benveniste est la persistance d'une réaction immunologique à un poison très dilué. L'idée d'un des membres de l'équipe de Benveniste qui sous-tend ce travail est bien de chercher à vérifier expérimentalement les mécanismes de la médicamentation homéopathique.

L'homéopathie (du grec homoios, similaire et pathos, souffrir) est une méthode thérapeutique basée sur le soin par les semblables. Selon ce principe, on détermine les substances végétales, minérales et animales, provoquant chez le sujet sain des symptômes semblables à ceux observés chez le patient. L'amélioration de l'état du patient est obtenu grâce à une préparation réalisée à partir de ces substances en les diluant fortement. Les bases de l'homéopathie ont été posées en 1796 par le médecin saxon Samuel Hahnemann (1755-1843).

Depuis le XVIIe siècle, les médecins décrivent les dimensions psychologiques liées au traitement : confiance, conditionnement de la médicamentation proposée. Le terme " placebo " (latin, " je plairai ") entre dans le vocabulaire médical au XIXe siècle pour décrire les prescriptions destinées à flatter plutôt qu'à soigner les patients. C'est dans le cadre de la controverse qui l'oppose aux tenants de l'homéopathie qu'Armand Trousseau (1801-1867) prescrit à ses patients de la mie de pain conditionnée, et observe une nette amélioration de leur état : il décrit alors " l'effet placebo ", qui a servi depuis lors à tester l'efficacité des molécules mises sur le marché. Depuis le milieu du XIXe siècle, l'homéopathie est une théorie contestée par l'Académie de médecine, mais une partie des médecins conserve toujours cette médication, bien qu'aucune étude ne soit parvenue à démontrer une efficacité supérieure à l'effet placebo.

L'approche de Benveniste au débat homéopathique n'est pas médicale, mais biologique : il obtient d'ailleurs pour ses recherches le soutien financier de firmes pharmaceutiques homéopathiques. En partant de l'hypothèse que le sang humain réagit au venin d'abeille utilisé dans un des médicaments homéopathiques, l'expérimentation cherche à vérifier si cela est toujours le cas lorsque ce venin a subi une " haute " dilution telle qu'aucune molécule du venin subsiste. Or, à la surprise de tous, les résultats de l'expérience s'avèrent concluants : ils présentaient une forme de réaction immunologique particulière (dégranulation) à un globule blanc (basophile) au venin d'abeille. Il propose alors à une revue réputée, Nature, de publier ces résultats. Nature, au terme d'une procédure habituelle d'expertise menée par des chercheurs (referees ) très longue, les publient sous le titre "Dégranulation des basophiles humains induite par de très hautes dilutions d'un antisérum anti-IgE".

L'affaire commence avec la grande médiatisation des résultats de Benveniste et les réserves de l'éditeur de Nature, John Maddox exprimées dans l'éditorial de la revue : " le principe de réserve qui s'applique ici ", écrit-il, " veut tout simplement que, quand une observation inattendue implique qu'une part substantielle de notre héritage intellectuel soit abandonnée, il est prudent de se demander plus attentivement qu'à l'habitude si l'observation n'est pas incorrecte ". Jugeant donc invraisemblable le résultat, il indique aux lecteurs de Nature que sa revue procèdera à une expertise dans le laboratoire du chercheur. A la suite de celle-ci, le 28 juillet, Nature publie un démenti, " Hautes dilutions, une illusion ", contestant les méthodes de l'équipe de l'Inserm.

Dès lors, Jacques Benveniste perd une grande partie de sa crédibilité dans le monde scientifique, mais également des financements publics et privés pour conduire à bien les recherches de son laboratoire. Son unité est fermée en 1995 ; les publications qu'il propose sur les " hautes dilutions " paraissent de plus en plus difficilement. Or, ses protocoles expérimentaux confirment les premiers résultats : les molécules biologiques émettent des " signaux électromagnétiques ". Cherchant à en comprendre les mécanismes et à élaborer une théorie, il propose ainsi que les molécules, qui vibrent à un état normal, émettent une fréquence précise qui peut être perçue par les cellules. Aujourd'hui, cette théorie continue d'être explorée dans le monde et reçoit de plus en plus de soutien.

Cette affaire relève des cas de controverses, nombreuses dans l'histoire des sciences et récemment étudiées par les historiens pour essayer de comprendre comment se construit la vérité scientifique. La décision sur la " vérité " d'un résultat ou d'une théorie met en jeu un ensemble complexe de facteurs : la reconnaissance institutionnelle des chercheurs, la confiance qu'ils s'accordent entre eux, l'état des connaissances et des techniques, les enjeux d'une démonstration (reconnaissance de la validité de l'homéopathie), les formes médiatiques qu'elle prend. En l'espèce, l'absence de théorie qui permette de comprendre comment les hautes dilutions peuvent conserver des effets biologiques, la communauté scientifique fait preuve de prudence, voire de scepticisme a priori, et ce d'autant plus aisément, qu'elle semblait accréditer une théorie médicale dénoncée depuis le XIXe siècle. La résolution des controverses, comme le montre l'histoire des sciences, prend du temps pour trouver une solution : elle suppose souvent des transformations profondes dans l'organisation et les conceptions d'une société.

Bibliographie :

Jacques Benveniste, Ma vérité sur la " mémoire de l'eau ", Paris, Albin Michel, 2005.

Michel Schiff, Un cas de censure dans la science, Paris, Albin Michel, 1994.

Sur les controverses scientifiques en général :

Dominique Raynaud, Sociologie des controverses scientifique s, Paris, Puf, 2003.

Christelle Rabier

Éclairage média

Le reportage d'Antenne 2, diffusé la veille de la réfutation de Nature, se caractérise par la contradiction patente entre les idées proposées par les images et les thèses soutenues par le commentateur. D'emblée le présentateur dénonce la fraude : l'enjeu de la découverte de Jacques Benveniste permettrait de valider les théories homéopathiques. Or une lecture attentive des images montre que celles-ci ont été montées pour décrédibiliser la contre-expertise conduite par Nature. Face à des chercheurs dont la bonne foi et la compétence est soulignée par les interviews et le vêtement, les " experts " semblent incompétents. L'usage, en particulier, des images filmées par le professeur Benveniste, montrent l'incohérence et le peu de crédibilité de l'équipe qui mène la contre-expertise ; le documentaire, en insérant des images extérieures au film de Benveniste, s'arrête sur le magicien dont il ridiculise le comportement. Il apparaît ainsi que le reportage a été construit pour démontrer l'inverse de l'interprétation de la rédaction, qui contredit tardivement par son commentaire la proposition du documentariste. La médiatisation de l'affaire a participé ainsi à renforcer le poids des opposants aux expériences de Benveniste.

Christelle Rabier

Transcription

Daniel Bilalian
Polémique autour d'une découverte faite par un Français, le professeur Benveniste qui serait arrivé à la conclusion que l'eau conserve en mémoire, et bien la trace de toute substance ou molécule qui l'ont habité même lorsque celles-ci ont été diluées à l'extrême. Une découverte, capitale, peut-être même révolutionnaire pour les tenants de la médecine homéopathique. La polémique commence et bien, après que la revue britannique Nature qui fait référence dans le domaine scientifique ait révélé au public cette découverte avant d'envoyer une commission d'experts vérifiée les travaux du professeur Benveniste. Et dans cette commission figurait, devinez, un magicien. Alain Labouze.
Alain Labouze
Premier acte, une équipe de chercheurs français, ici à Clamart découvre l'impossible. L'eau aurait une mémoire. Elle garderait l'empreinte, la trace d'un contact avec des substances tellement diluées qu'elles auraient totalement disparu. Une goutte de ces substances dans un océan d'eau, plus aucune molécule comme en homéopathie et pourtant encore une activité biologique. C'est la révolution dans le monde scientifique mais la découverte pour être acceptée doit d'abord passer devant un jury d'experts. Deuxième acte : ici à Londres, les experts de la plus prestigieuse des revues scientifiques Nature décide le 30 juin dernier après 2 années de réflexion de publier les résultats de l'équipe du professeur Benveniste. C'est la reconnaissance officielle, l'heure de gloire pour le chercheur de l'INSERM. Sans la moindre inquiétude, le professeur Benveniste accepte de nature une contre-expertise. Troisième acte, changement de climat, tout s'écroule. Sur ce document filmé par le professeur Benveniste lui-même, on voit les 3 contre-experts dans le laboratoire de Clamart au début du mois de juillet. Pendant 5 jours, ce sera la suspicion la plus totale, l'atmosphère est plus que tendue.
Elisabeth Davenas
Donc, il y avait une partie de cinéma dans tout ce qu'il faisait alors que nous, on avait l'impression d'agir de façon simple et de façon très ouverte. Après coup, on réalise qu'ils étaient venus là dès le départ dans le but de descendre tout le travail.
Alain Labouze
Regardez cette enveloppe collée au plafond, elle contient les codes des manipulations effectuées. Situation absurde destinée à démasquer une éventuelle fraude de la part des chercheurs. Celui qui a décidé de coller l'enveloppe, c'est ce prétendu expert James Randy, en réalité magicien professionnel, bien connu des milieux de la prestidigitation. Alors pourquoi avoir fait appel à lui ?
John Maddox
Une chose était possible, c'est qu'il y ait eu tricherie. Je crois que Benveniste croit encore aujourd'hui qu'il a raison, peut-être quelqu'un lui a joué un mauvais tour dans son dos, on a déjà vu ça.
Alain Labouze
Sur le fond, la critique a posteriori des travaux de Benveniste par Nature repose sur l'essentiel sur des erreurs de méthodologie mais le chercheur français conteste tout en bloc et contre-attaque.
Jacques Benveniste
Je dénonce le climat de pression psychologique et surtout d'agitation presque hystérique qui s'est déroulé dans mon laboratoire pendant 5 jours pendant lesquels aucun travail scientifique sérieux ne pouvait être fait. Ce sont des gens qui veulent créer un climat de terreur dans la science et appliquer des méthodes d'investigation de type Mac Carthy, de type de celles que le congrès américain applique à la mafia et peut-être à juste raison à des scientifiques.
Alain Labouze
Le rapport de Nature sera publié demain, un rapport attendu par une communauté scientifique aux aboies et qui ne comprend pas.