Le scandale de l'amiante : un avatar du système technique industriel

28 septembre 1995
04m 01s
Réf. 01485

Notice

Résumé :

L'amiante, massivement utilisée dans les constructions contemporaines, constitue aujourd'hui un véritable problème de santé publique dont les responsables politiques n'ont pas pris la mesure à temps.

Type de média :
Date de diffusion :
28 septembre 1995
Date d'événement :
03 avril 1995
Source :
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Contexte historique

La roche amiante est, depuis la plus haute Antiquité, employée pour ses qualités ignifuges et sa résistance. On a ainsi retrouvé en Finlande des pots en argiles renforcés à l'amiante datant de 2 500 avant notre ère. Les Egyptiens l'employaient pour les suaires des pharaons. Hérodote et Plutarque la mentionnent également. Les Grecs la nommait abseste et c'est les Romains qui la nommèrent amiantus, du grec amiantos, incorruptible. Au Moyen Age, elle est mentionnée par Marco Polo et très utilisée par les alchimistes. Jusqu'à l'époque industrielle son usage reste cependant limité.

Au milieu du XIXe, la découverte de très importants gisements au Québec ouvre de nouvelles perspectives. Elle est très rapidement utilisée aux Etats-Unis et au Canada avant de gagner l'Europe où d'autres gisements sont découverts notamment en France (Savoie, Pyrénées, Massif central, Corse) et en Sibérie. L'amiante est alors principalement utilisée dans le domaine textile.

Les usages de l'amiante se sont par la suite énormément diversifiés. Elle a été surtout massivement utilisée dans le domaine du bâtiment et dans tous les domaines où une bonne isolation thermique doit être assurée : freinage et embrayage auto, chauffage etc.

Après guerre, la quantité d'amiante utilisée a connu une croissance exponentielle : on est passé de 33 000 tonnes en 1950 à presque 170 000 en 1970. On estime ainsi qu'en France les canalisations d'amiante ciment (principale modalité d'emploi de l'amiante) représentait 170 000 km en 1947 et 1,5 million en 1976. L'amiante a donc connu un usage considérable dans un passé récent.

Ces chiffres sont surprenants lorsque l'on sait que la corrélation entre l'inhalation d'amiante et la dégradation de l'état des poumons est prouvée depuis le début du XXe siècle. Dès 1920, le Dr Montagu a démontré que les fibres d'amiante envahissait les poumons. La fibrose pulmonaire provoquée par l'amiante est déclarée maladie professionnelle en 1945. Malgré des connaissances bien établies dès avant la Deuxième Guerre mondiale, ce n'est qu'après une généralisation de son usage qu'elle finit par être interdite en 1997. L'exemple de l'amiante s'inscrit parfaitement dans le cadre d'un débat sur le principe de précaution et montre qu'aujourd'hui les processus d'innovations techniques doivent être pensés en étroite correspondance avec les enjeux de santé publique.

Bibliographie :

Jean Laourguigne et Jacques Ricour, Amiante, aspects techniques et réglementaires, BRGM, Orléans, 1999.

Raphael Morera

Éclairage média

Le reportage est articulé autour de deux séquences qui recoupent chacune un thème spécifique. Dans un premier temps, des images des opérations de désamiantage permettent au téléspectateur de visualiser la difficulté de tels chantiers et de prendre la mesure de l'étendue du problème posé. Un entretien avec un chercheur du CNRS accroît l'effet produit par les images. Avec toute l'autorité que la science lui confère, il pointe l'absence d'information mise à la disposition du public. Le reportage opère ainsi un travail de dévoilement et révèle un mensonge d'Etat. La seconde partie de l'extrait est consacrée aux conséquences concrètes de l'omniprésence de l'amiante. Un entretien avec un médecin dans son cabinet pointe le risque du cancer. Ce dernier pointe l'ampleur du risque en affirmant, qu'en fin de compte, la diffusion de l'amiante est telle que personne n'est à l'abri. Des images de grille pain et de table à repasser concrétisent son propos en signalant que l'amiante est présente dans la vie quotidienne de chaque Français.

Raphael Morera

Transcription

Inconnu
En fait, le danger est partout. A partir des années 60 et pendant 20 ans pour ralentir les incendies, la mode a été de floquer, c'est-à-dire de projeter sous pression de l'amiante sur les plafonds des immeubles et des parkings. De l'amiante qu'il faut aujourd'hui enlever avec un maximum de précaution. 5 millions de mètres carré auraient ainsi été traités par le Ministère de la santé. Un chiffre probablement sous-estimé qui correspond néanmoins à la superficie de la ville de Lyon. Si les pays étrangers et notamment l'Allemagne se sont mobilisés pour défloquer, c'est-à-dire pour éliminer l'amiante, la France est restée très en retard. D'après les professionnels du traitement de l'amiante, la France traiterait 50 000 mètres carrés par an. Il nous faudra donc au moins un siècle pour éliminer cet amiante alors qu'en Allemagne, les travaux seront terminés dans 5 ans. Les études les plus récentes établissent un parallèle étroit entre l'importation d'amiante et le nombre de décès. Les 3000 morts actuels vont plus que tripler, 10 000 morts par an sont prévus pour 2005, plus que les accidents de la route. Pour comprendre ces chiffres, il faut savoir que près d'un million d'électriciens, chauffagistes, plombiers et autres câbleurs risquent d'être chaque jour et ce depuis plus de 30 ans en contact l'amiante des plafonds floqués.
Henri Pezerat
Je peux vous donner l'exemple de la Maison des sciences de l'homme à Paris où il y a eu des travaux de câblage avec donc pendant plusieurs semaines, passage de câbles dans des faux plafonds aimantés et à ce moment là, si vous voulez, il est clair que ni le personnel qui a continué de travailler, ni probablement les ouvriers n'ont été prévenus des risques qu'ils encouraient en passant ces câbles. Et ceci met en cause le fait que en France, il n'y a pas de recensement des bâtiments floqués à l'amiante et à partir de là, les gens qui interviennent ne sont pas informés des risques qu'ils encourent.
Inconnu
Sous ces faux plafonds, il y a de l'amiante, comme au Ministère de la jeunesse et des sports en cours de décontamination, comme à l'UNESCO où des travaux sont envisagés ou encore comme à Jussieu, cette faculté parisienne qui accueille chaque jour des milliers d'étudiants. La situation y est catastrophique. 10 agents d'entretien souffrent déjà de maladies de l'amiante, l'un d'eux est décédé. L'amiante se délite et par endroit, il n'y a même plus de faux plafonds qui ont bien du mal à retenir les fibres mortelles. Il y a les victimes déjà déclarées des flocages, reste les victimes potentielles car l'amiante est omniprésent dans notre vie quotidienne. Et dans 20 à 30% des cas, l'origine de la contamination n'est même pas connue.
Intervenant numéro 2
J'ai le cas aussi d'une jeune femme qui avait 41 ans en 81, qui avait une pleurésie, je n'ai pas fait le diagnostic. Mais 6 mois plus tard, un chirurgien a retiré une petite boule dans le sein gauche et l'analyse a montré qu'il s'agissait d'un mésothéliome. Aucune exposition à l'amiante n'a été retrouvée et en interrogeant de manière policière cette dame, on s'est aperçu que pendant 20 ans, elle avait grillé le pain de son mari et de son fils sur une petite plaque d'amiante sur le gaz et je pense que ça peut suffire. Et je me dis que sur le plan ménager, on peut avoir des choses comme celle-là. Il suffit de voir sur les plaques de repassage de nos bonnes ménagères quand elles ne sont pas dans un état de qualité neuve important et qu'elle commence à déliter. Je suis intimement persuadé qu'il y a de l'amiante de cette housse de la table à repasser qui doit se dégager dans l'air ambiant. Et ça me fait penser aux bricoleurs du dimanche, tous ces gens qui s'amusent à percer, à faire des trous, à colmater correctement un feu pour garder un petit peu plus de chaleur. Je crois qu'on ne peut pas utiliser des matériaux aussi dangereux sans prendre des précautions importantes.