L'exposition américaine à Moscou

03 août 1959
09m 50s
Réf. 01603

Notice

Résumé :

Le document est un film qui montre la rencontre à Moscou entre Richard Nixon et Nikita Khrouchtchev. Leur dialogue est teinté d'humour et filmé par les caméras de télévision américaine. Ce film a été diffusé 17 fois aux Etats-Unis.

Date de diffusion :
03 août 1959
Source :
Lieux :

Contexte historique

A partir de 1959, la modalité des échanges culturels entre l'URSS et les pays occidentaux reflète le contexte politique et diplomatique de la détente. Parallèlement, les manifestations culturelles à l'étranger, comme l'exposition américaine à Moscou, sont issues d'une volonté de prestige ou de propagande des gouvernements. A la fin des années 1950, des protocoles d'échanges culturels sont signés entre l'URSS et les pays occidentaux, notamment avec les Etats-Unis, l'Italie et l'Angleterre.

En URSS, la politique culturelle est très centralisée : c'est le Comité d'Etat aux Affaires culturelles qui coordonne tout et délègue ensuite aux ministères la mise en place pratique, technique et financière des événements. Le Comité central du PCUS donne son accord avant tout lancement de projet et répartit les budgets. Ce sont bien évidemment des impératifs politiques et diplomatiques qui commandent les expositions du type de l'exposition américaine à Moscou. Ces enjeux diplomatiques débouchent même en mai 1957 sur la création en URSS d'une commission mixte pour les relations culturelles avec l'étranger, qui est inaugurée en février 1958. A l'occasion de l'exposition américaine en URSS, Richard Nixon, vice-président des Etats-Unis s'y rend en visite du 23 juillet au 2 août 1959. Le dialogue antre Nixon et Khrouchtchev porte sur la compétition entre l'URSS et les Etats-Unis. De nombreux thèmes y sont abordés (la Pologne, les médias, la conquête spatiale, leurs deux systèmes économiques, leur peur réciproque d'un conflit planétaire). En septembre 1959, ce sera au tour de Nikita Khrouchtchev d'aller faire une visite diplomatique cordiale aux Etats-Unis.

Carole Robert

Éclairage média

Ce document est rare et plein d'humour. Le commentaire d'introduction de Léon Zitrone - "scène vide, rideau minable" - est gentiment ironique en décrivant le cadre en plan fixe sur un micro devant des rideaux de scène. Léon Zitrone évoque ensuite "le spectacle politique" et ose même décrire la rencontre au sommet dans des termes étonnants : "la scène est prête, voici les deux acteurs". Si l'on s'interroge au départ sur les raisons pour lesquelles Léon Zitrone abuse du lexique théâtral pour présenter un événement diplomatique officiel, on comprend rapidement, en regardant avec plaisir et amusement le document, pourquoi le présentateur se permet un tel détachement et un tel recul pour annoncer cet événement diplomatique majeur.

Les deux chefs d'Etat rentrent dans le cadre fixe tels deux comédiens sur la scène. Et il s'avère que Khrouchtchev se comporte en véritable homme de scène : il accompagne ses propos provocateurs et teintés d'humour d'une gestuelle digne de la comedia dell'arte (gestes exagérés de la main, des bras et des doigts). En assistant à leur étonnant dialogue, on réalise à quel point le commentaire de Léon Zitrone est adapté à la rencontre extrêmement théâtrale qui se joue. Les deux chefs d'Etat se comportent comme un duo d'humoristes sur une scène de café concert. Les répliques fusent et ne volent parfois pas plus haut qu'une discussion entre enfants en compétition : "si c'est toi qui le dis, c'est toi qui l'es". A un moment donné, Khrouchtchev s'étonne même tout haut car il vient d'oublier sur quoi il était d'accord avec son rival américain... Il provoque régulièrement l'hilarité des spectateurs dont on entend les rires et les applaudissements en off.

Tous les thèmes sont abordés sans être analysés : Pologne, technologie, systèmes économiques et biens de consommation. Leur discours est très imagé, et chacun cherche à utiliser des images fortes pour habilement montrer sa puissance. Khrouchtchev en appelle ainsi à l'imagerie ouvrière soviétique et au peuple tout entier en mettant en avant ses origines de mineur de fond. Il taxe Nixon "d'avocat du capitalisme", et celui-ci réplique avec humour que Khrouchtchev ferait aussi un excellent avocat. C'est en insistant régulièrement sur la télévision et les caméras qui les filment que Nixon tente de son côté d'imposer la puissance technologique américaine et il va jusqu'à admettre la supériorité soviétique en matière d'aérospatiale. Le plus joueur des deux est sans doute Khrouchtchev, qui se comporte en véritable enfant en refusant d'admettre la moindre infériorité soviétique et en poussant systématiquement à la compétition. Avec son côté pince-sans-rire, Nixon lui rétorque : "Ne croyez pas que vous savez tout monsieur Khrouchtchev". Et la réponse vient : "C'est vous qui ne savez rien du communisme, seulement que vous en avez peur". Lorsque Nixon tente d'aborder la Pologne, Khrouchtchev refuse d'entrer dans un débat sérieux et se focalise sur les questions de traductions qui le désavantageraient.

L'historien peut se poser la question de la stratégie anticipée ou non dans l'attitude des deux hommes : la légèreté et le refus d'aborder des questions de façon sérieuse est certainement préparée à l'avance, mais elle reflète aussi les tempéraments des deux hommes. L'utilisation du média-télé comme outil de communication est en train d'être découverte par les chefs d'Etat, qui tâtonnent encore sur l'attitude à adopter devant la caméra. La poignée de main finale et le commentaire de Khrouchtchev concluent bien tout le dialogue sur une note d'humour.

Carole Robert

Transcription

Journaliste 1
Cette scène vide, ce rideau minable, ce micro n'annoncent pas un spectacle de [patronage]. C'est le décor dans lequel s'est déroulé il y a quelques jours, devant des milliers de badauds de l'exposition américaine à Moscou, une des scènes les plus étonnantes du spectacle politique de l'après-guerre, le discussion entre Monsieur Khrouchtchev et le Vice-président Nixon. Ce document, dont le journal télévisé a pu vous présenter un extrait deux jours à peine après qu'il ait été enregistré, est l'un des plus prodigieux succès de la télévision américaine. A leur demande, les téléspectateurs américains l'ont déjà vu dix-sept fois, et les journaux d'Outre-atlantique y voient l'un des atouts majeurs de Richard Nixon dans la course à la présidence. Cinq Colonnes à la Une vous le présente dans sa version intégrale telle que l'ont vue les Américains.
Journaliste
La scène est prête, voici les acteurs : à votre gauche Khrouchtchev, à votre droite Nixon.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Dans sept ans nous aurons rattrapé le niveau de vie des Américains, et en poursuivant le même chemin nous les dépasserons, et nous leur ferons alors un petit geste amical de la main. Et quand nous aurons pris sur eux une bonne avance, nous leur ferons un autre signe : suivez-nous ! C'est ainsi que va se développer notre compétition pour la conquête des biens de consommation. Quant au régime social...
Richard Nixon
Nixon : Ce que vient de dire Monsieur Khrouchtchev me paraît tout à fait conforme au caractère de spontanéité qu'il donne en toutes circonstances à ses déclarations, et je suis heureux qu'il les ait faites ici, à la télévision américaine. Nous devons nous revoir, lui et moi, tout à l'heure, et je ne ferai donc pour l'instant aucun commentaire sur les points qu'il a soulevés. J'aimerais cependant lui faire la remarque suivante : ceci, Monsieur Khrouchtchev, cet enregistrement de télévision avec développement à très grande vitesse de la pellicule, ceci est une des inventions dont dans notre pays nous sommes le plus fiers. Et nous estimons que c'est l'un des moyens de communication et d'échange d'idées les plus puissants qui soient. Et si nous devons, un jour prochain, nous livrer à cette compétition dans le domaine des biens de consommation que Monsieur Khrouchtchev vient de décrire si joliment, et si cette compétition devait amener plus de bien-être pour nos deux peuples, et par conséquent pour tous les peuples de la Terre, cela ne pourrait être qu'en échangeant d'abord, le plus fréquemment possible, nos idées. Il y a des domaines où vous autres Russes vous êtes en avance sur nous, notamment celui des fusées et de la conquête de l'espace. Et puis il y en a d'autres où c'est nous qui sommes en avance, comme celui-ci. Mais pour que vous et nous...
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Pensez-vous ! Pensez-vous ! Nous sommes effectivement en avance dans le domaine des fusées, nous sommes également en avance dans cette technique-ci !
Richard Nixon
Nixon : Attendez au moins que nous ayons vu des images de cet enregistrement.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Bon, bon.
Journaliste 2
L'interprète de Monsieur Nixon explique à ce moment-là à Monsieur Khrouchtchev que le stand où il se trouve, et où tout ceci est filmé, a été visité la veille par des ingénieurs soviétiques, et que ceux-ci ont exprimé leur profonde admiration pour la réussite américaine.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Mais permettez, je me joins à nos ingénieurs pour admirer vivement ce que vous avez fait ! Que les Américains soient des gens intelligents, nous l'avons toujours su, parce que les imbéciles n'auraient pas pu arriver au potentiel économique que vous avez atteint. Mais nous non plus nous ne sommes pas restés à bailler aux corneilles, et en quarante-deux ans de révolution nous avons fait des pas gigantesques en avant ! C'est pour ça que je propose une compétition entre nous, celui qui pourra offrir à son peuple le plus de biens de consommation pourra dire que son système social est le meilleur.
Richard Nixon
Nixon : Écoutez. Commençons par accroître grandement les échanges dans le domaine qui nous occupe en cet instant précis, dans ce stand, nous devrions vous entendre plus souvent à notre télé, et nous nous devrions passer plus souvent à la télé russe.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : La télévision, vous savez, oui, mais une bobine de film ça peut s'oublier dans un tiroir par exemple. Non, il faut que nous apparaissions plus souvent en chair et en os devant votre peuple et vice-versa. Ça sera bien plus efficace. Je vais même vous donner de l'avance dans ce domaine.
Richard Nixon
Nixon : Vous ne devriez pas avoir peur des idées.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Peur ? C'est nous qui vous disons à vous que vous avez peur. Nous il y a belle lurette que nous n'avons plus peur des idées, nous sommes sortis de ce stade il y a déjà pas mal de temps !
Richard Nixon
Nixon : Alors accroissons les échanges d'idées.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Bon, bon d'accord. Attendez, d'accord avec quoi déjà ? Je voudrais qu'on me précise sur quel point nous sommes d'accord. J'ai tout le même bien le droit, avouez, de savoir à quoi j'ai acquiescé ! Monsieur Nixon, je sais que j'ai affaire en vous à un excellent avocat, mais moi je ne suis qu'un brave bougre de mineur de fond, et j'essaie de me maintenir à la hauteur pour que les copains mineurs de fond se disent : notre bonhomme ne se laisse pas distancer. Bref, vous vous êtes l'avocat du capitalisme, et moi celui du communisme. On a qu'à faire la compétition.
Richard Nixon
Nixon : La manière dont vous menez le débat, la façon dont vous dominez l'entretien me donnent à penser, Monsieur Khrouchtchev, que vous feriez vous aussi un excellent avocat ! Mais revenons à nos moutons, c'est-à-dire à ce stand de télévision. La façon d'enregistrer et de reproduire les images que voici est indubitablement un moyen extraordinaire pour échanger ses points de vue et ses connaissances. Ce moyen peut nous apprendre beaucoup de choses, et il peut vous enseigner à vous aussi beaucoup de choses. Car ne croyez pas que vous sachiez tout !
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Et bien vous non plus vous ne savez rien du tout en ce qui concerne tout au moins le communisme, vous ne ressentez pour lui que de la peur.
Journaliste 2
On précise ce point à Nixon.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev continue : En l'occurrence, nous ne sommes pas à égalité d'atouts. L'appareil de prise de vue est à vous, vous parlez anglais, moi le russe. Ce que vous dites est enregistré à haute voix en anglais, tandis que ce que je dis moi n'est traduit en anglais qu'à votre oreille ! Donc le peuple américain ne pourra pas savoir ce que je dis exactement, ce n'est pas juste.
Richard Nixon
Nixon : Ne croyez pas que la moindre de vos paroles puisse nous échapper. Ce que vous dites en Union Soviétique parvient fort bien aux États-unis. Et ce que vous avez récemment dit en Pologne ne nous a pas échappé non plus. Tenez, l'autre semaine, Monsieur [Kloslov] tenait en Californie des discours pacifiques, tandis que ce que vous disiez de votre côté ne concordait pas, et notre presse vous a reproduit en détail. Je vous engage à ne jamais faire de déclaration si vous voulez que vos paroles ne soient pas reproduites chez nous.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Bon, s'il en est ainsi, je vous prends au mot. Je veux que tout ce que je dis soit reproduit en anglais. Je veux que la traduction de ce que je dis s'enregistre à la télévision afin que tout le monde sache ce que j'ai dit.
Richard Nixon
Nixon : Aux États-unis ?
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Non, ici. Vous Nixon on vous enregistre en anglais, et je veux donc que vous passiez en anglais les paroles que je prononce. Est-ce que vous me donnez votre parole ?
Richard Nixon
Nixon : Mais enfin nous sommes entourés ici vous et moi de reporters et de journalistes, chaque mot que vous dites est noté, de même qu'il s'enregistre à la télévision, je vous l'assure.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Non, non, non. J'en doute. Je veux que vous, Vice-président des États-unis, vous me donniez votre parole que mes interventions seront également vues et entendues en anglais. Ça le sera ?
Richard Nixon
Nixon : Mais bien sûr elles le seront sans faute. Et moi, continue Nixon, j'espère bien que ce que j'ai dit va être traduit en russe, et que ce sera vu sur tout le territoire de l'Union Soviétique. Si oui, alors topons là.
Nikita Khrouchtchev
Khrouchtchev : Parfaitement, sur tout le territoire de l'Union Soviétique on vous entendra en russe, vous et moi on est des hommes d'affaires donc nous devions nous entendre !

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