La situation en Afghanistan en 1986

18 octobre 1986
03m 47s
Réf. 01611

Notice

Résumé :

Le reportage présente la situation des moudjahidine en Afghanistan et insiste sur les rapports étranges entre les résistants et l'armée soviétique.

Date de diffusion :
18 octobre 1986
Source :

Contexte historique

En 1986, Mohammed Nadjibullah remplace Babrak Karmal à la tête de l'Etat afghan, et veut négocier avec les rebelles dans un processus de réconciliation nationale. Parallèlement, les moudjahidine reçoivent des missiles sol-air et prennent le contrôle du ciel. En février 1988, Gorbatchev décide de retirer les troupes d'Afghanistan et négocie une trêve avec le commandant Massoud, chef des rebelles. Le 15 février 1989 est la date officielle du retrait soviétique d'Afghanistan.

Cette guerre est considérée par nombre de journalistes et d'historiens comme la dernière crise de la guerre froide : en effet, pour soutenir les moudjahidine, les Etats-Unis dépensent en dix ans plus de 2 milliards de dollars. Malheureusement, la guerre civile est loin d'être finie. Il faut en effet trois ans aux troupes rebelles de Massoud pour prendre Kaboul aux troupes gouvernementales du président Nadjibullah.

Et en septembre 1996, les Talibans prennent à leur tour le pouvoir à Kaboul et le commandant Massoud se retire : il crée l'Alliance du Nord qui garde la main-mise sur le nord du pays (1/3 du pays) avec des Ouzbeks et des Tadjiks. Le commandant Massoud sera assassiné le 9 septembre 2001, deux jours avant le 11 septembre.

Carole Robert

Éclairage média

Le reportage est tourné par une équipe occidentale. Les images de combat sont très dures : "cet homme va mourir". La dureté des images est mise en valeur mais pose des problèmes moraux - voyeurisme, goût pour l'horreur. Ce reportage est intéressant car les reporters sont vraiment parmi les rebelles, à leur côté. On suit leur marche, caméra à l'épaule. Les images des guerriers sont souvent belles et bien cadrées : des contre-plongées en contre-jour, la marche filmée dans des compositions en diagonale, la magnifique traversée du pont en diagonale, les plans sur les hommes armés. La lumière participe au message : les moudjahidine semblent se fondre dans les paysages naturels. Le cadre veut montrer à quel point leurs mouvements sont en harmonie avec la nature qui les entoure. De tels choix de cadre révèlent un vrai souci d'esthétisme pour présenter les maquisards ; c'est le meilleur moyen de leur rendre hommage.

Prenant parti pour les résistants, le commentaire insiste sur la faiblesse des moudjahidine par rapport à la force des Soviétiques. Proche des téléspectateurs, le journaliste s'adresse directement à eux pour guider leur regard: "regardez bien", ordonne-t-il. Il montre la "drôle de guerre" avec toutes ces contradictions, et le rapport de force étrange entre Soviétiques et moudjahidine. Les images témoignent de la cohabitation entre soldats russes et maquisards armés de mitrailleuses lourdes. Le reportage montre comment les moudjahidine laissent passer un convoi militaire russe sans bouger et tirent sur un poste militaire russe sans le toucher. Le commentaire n'hésite pas à transmettre son étonnement aux téléspectateurs, établissant une vraie complicité avec eux.

Carole Robert

Transcription

Journaliste
Un retrait, même partiel, qui s'explique peut-être par les succès remportés contre la résistance. Une résistance qui rencontre des difficultés dans plusieurs régions du pays, c'est en tout cas ce qui apparaît dans ce reportage tourné il y a quelques jours par une équipe occidentale dans un secteur bien spécifique, tout près de Kaboul. Un reportage commenté par Daniel Leconte.
Daniel Leconte
[Parashinar], ville frontière aux limites du Pakistan et de l'Afghanistan. L'aviation soviétique bombarde les dépôts de munitions de la résistance afghane. Des images terribles, comme celle de cet homme, que vous allez voir, les jambes déchiquetées par une mine : il va mourir, dans quelques heures, mais des images classiques, comme vous en verrez de moins en moins car il n'y a plus d'affrontements, ou presque, en Afghanistan. Ces images ont été tournées en août dernier dans ce convoi de cent cinquante moudjahiddines partis de Peshawar au Pakistan, destination : le [Shamali], au nord de Kaboul. Elles montrent pourquoi les Soviétiques peuvent aujourd'hui retirer sans risques une partie de leurs troupes. Premier constat : les Soviétiques sont maîtres du terrain, la progression de la colonne est difficile, les mines, les postes d'observation de l'ennemi ou la surveillance par ces Antonov qui quadrillent le ciel obligent les moudjahiddines à faire des détours. Ils feront six cents kilomètres au lieu des deux cent cinquante prévus, quinze jours de marche contre cinq l'année dernière. Et puis la résistance n'a pas les moyens de combattre. Ces hommes acheminent trois tonnes d'armes, chaque année trois convois comme celui-ci arrivent dans le [Shamali], de quoi permettre une demi heure de combats intensifs, dérisoire pour inquiéter les Soviétiques. Et quand les moudjahiddines attaquent les positions ennemies, l'Armée Rouge exerce des représailles : pilonnage des récoltes, destruction des villages comme celui-ci l'année dernière. Du coup, à chaque opération militaire, la résistance prend le risque d'être désavouée par la population civile qui en subit les conséquences. Dernier constat pour les combattants : les Soviétiques ont renoncé à bousculer la société traditionnelle. En 85 ils bombardaient ce bazar pour imposer un marché d'État, aujourd'hui ils ferment les yeux sur le troc et alimentent les étalages. Sans eux, pas de sucre ni de thé, et du riz au compte-goutte, de quoi faire réfléchir les plus récalcitrants. Résultat : ces images étonnantes de ces combattants qui déambulent, arme à l'épaule, dans ce bazar, situé en plein coeur d'une région truffée de bases militaires soviétiques. Ils sont acceptés parce qu'ils ont renoncé à combattre. La preuve : cette base, par exemple, Bagram. Chaque jour une trentaine d'appareils décollent d'ici, des avions à portée de ces missiles Sam-7, en bout de piste, à portée même de ces simples mitrailleuses lourdes. Les pilotes soviétiques savent que les moudjahiddines sont là mais ils savent aussi que la menace de représailles les empêche de tirer. Autre exemple : ces tranchées creusées à un kilomètre de l'axe principal emprunté par les convois soviétiques qui descendent sur Kaboul. Regardez bien : les moudjahiddines guettent, la caravane passe, et puis rien. Le scénario est immuable, et quand il dérape, de l'autre côté on sait se montrer raisonnable. Ici le Commandant [Farid] vise un poste militaire. L'obus va tomber à cent mètres de la cible, pas de riposte. Aujourd'hui dans le [Shamali], Afghanistan, c'est la drôle de guerre.