les manifestations sur la place Tien-An-Men

17 mai 1989
03m 11s
Réf. 01619

Notice

Résumé :

A Pékin, une immense manifestation rassemble étudiant, ouvriers, fonctionnaires, intellectuels et se dirige vers la place Tien-An-Men.

Date de diffusion :
17 mai 1989
Lieux :

Contexte historique

Le processus de "dé-maoïsation" du Parti communiste chinois, entamé à la mort de Mao en 1976, est long et jalonné de conflits ; c'est le "modernisateur" Teng Xiao-Ping qui devient secrétaire général du Parti à la mort de Mao. Il nomme deux de ses disciples, Hu Yaobang, président du Parti, et Zao Ziyang, 1er ministre, dès 1979. En septembre 1982, le 12ème Congrès du PC chinois engage un vaste mouvement d'ouverture et d'élimination des partisans de la Révolution culturelle. La Constitution votée en décembre 1982 tente de renforcer la légitimité de l'Etat face au Parti, avec la création du poste honorifique de Président de la République. En septembre 1985, 20% des membres du Comité central sont mis à la retraite. Mais le Parti reste toujours le siège de conflits entre conservateurs (Chen Yun et Peng Zhen) et libéraux (Teng Xiao-Ping). Les conservateurs mènent au milieu des années 1980 une campagne contre la criminalité, qui débouche sur plus de 10 000 exécutions, étroitement liées aux contacts avec l'Occident. Les réformes s'accélèrent ensuite.

L'hiver 1986-87 voit la multiplication de tensions sociales et l'organisation de manifestations étudiantes. Le 17 janvier 1987, Hu Yaobang (libéral) est limogé ou démissionne (selon les sources) de la tête du PC chinois. Il est remplacé par Zao Ziyang qui sauve le programme de réformes. L'accession à la tête du gouvernement du conservateur Mi Peng en novembre 1987 signe le coup d'arrêt des réformes. La tension entre les défenseurs d'une modernisation politique et les conservateurs est de plus en plus vive.

En avril 1989, la colère étudiante sous-tendue par un mécontentement urbain éclate le 15 avril, déclenchée par la mort de Hu Yaobang (dans des circonstances controversées). La visite de Gorbatchev en mai est vécue comme un soutien à leur mouvement de réformes sociales et politiques. Pour maîtriser le mouvement populaire, Teng Xiao-Ping décide l'établissement de la loi martiale, proclamée par Li Peng le 24 mai. L'armée intervient dans la nuit du 3 au 4 juin, faisant à Pékin au moins 1000 morts et des dizaines de milliers de blessés. Les arrestations sont également très nombreuses. Tout le pays est ensuite victime d'une répression, marquée par des délations et des exécutions sommaires. Jusqu'à l'automne 1990, la politique chinoise cherche un compromis et les réformes sont relancées en janvier 1992 lors du voyage de Teng Xiao-Ping au Sud de la Chine. En Occident, les événements du "printemps de Pékin" provoquent un vaste remous ; l'ONU et l'Union Européenne installent un embargo sur les ventes d'armes à la Chine.

Carole Robert

Éclairage média

C'est Christine Ockrent, présentatrice vedette, surnommée la "reine Christine" qui présente le reportage avec la manière froide et distante qui la caractérise. Elle cherche un ton neutre et ne tient pas à établir de complicité avec le public. La façon de filmer la manifestation est très différente du style des années 1950 : le reportage, filmé caméra épaule, cherche à se rapprocher au maximum des manifestants, à donner au téléspectateur le sentiment d'être dans la foule, tout en lui offrant des sensations visuelles et auditives que seul l'audiovisuel peut procurer.

Le cadreur marche par exemple à contre-courant dans la foule. Il privilégie les plans rapprochés aux vastes plans larges en plongée. Il cherche à trouver des prises de vue intéressantes et des sujets originaux, aptes à procurer des sensations aux téléspectateurs : les gros plans sur les pieds, sur les visages, sur les mains et sur les ornements des manifestants. Le fait de filmer caméra à l'épaule lui permet également de multiplier les angles de vue : des profils composés en diagonale, des contre-plongées, des plans de face... Le reportage reste longtemps cadré sur le visage d'une femme très émue, souhaitant manifestement faire partager son émotion.

Parallèlement à cette efficacité de l'image, qui nous rend les manifestants sympathiques, le commentaire en off est engagé aux côtés des manifestants : "avec leur intelligence", "les étudiants ont commencé". Des mots à connotation très positive décrivent la manifestation : "dimension formidable", "unis par une même fièvre". L'emploi du participe présent à répétition donne un rythme et une force expressive aux propos. Des phrases brèves ponctuent le défilé, des répétitions de certains groupes de mots scandent le récit, lui donnant une énergie positive : le moment présent est mis en valeur, commenté comme un événement sportif pourrait l'être. Le mot "tous" est répété trois fois. Le commentaire est enrichi d'une interview en français d'un jeune manifestant, qui semble plein d'espoir et qui appelle calmement le gouvernement à continuer sa réforme. En lui donnant la parole, le reportage veut rapprocher davantage encore les téléspectateurs français des manifestants. L'interview est même filmée en mouvement, toujours caméra à l'épaule, en totale harmonie avec le défilé.

Allant au-delà des inquiétudes des manifestants, le journaliste s'interroge : "que va faire le pouvoir ? La répression est-elle possible devant un mouvement d'une telle ampleur ?", se demande-t-il, presque inquiet. Il montre les visages impassibles de policiers dans un beau cadre en profondeur : "la police regarde, elle n'agit pas". Le reportage est très vivant grâce au style du commentaire qui vient amplifier les effets du cadre : le journaliste n'hésite pas à utiliser des formules orales familières comme s'il s'adressait au téléspectateur,s pour qui il commente l'événement : il emploie par exemple l'expression "et bien...". La conclusion révèle encore une fois dans un style plus lyrique de quel côté se situe le journaliste, du côté de "ceux qui défient l'ordre et non ceux qui le maintiennent". Il ne s'agit pas d'expliquer ou d'analyser une situation, mais de faire partager aux téléspectateurs un moment historique.

Carole Robert

Transcription

Christine Ockrent
Madame, Monsieur, bonsoir. La Chine conteste le pouvoir communiste dans la rue, à ciel ouvert, et elle le fait à son échelle : plus d'un million de personnes ont déferlé dans le centre de Pékin pour soutenir les étudiants qui font la grève de la faim et pour réclamer haut et fort, et c'est la première fois en trente-deux jours de troubles, le départ de Deng Xiaoping, le héros d'hier. A Pékin, Georges Bortoli.
Georges Bortoli
ils viennent de partout, de Pékin, de banlieue, de province, et cette fois-ci, ce ne sont plus les étudiants seulement qui demandent la liberté, ce sont toutes les classes de la société, toutes les couches de la population. Le mouvement étudiant s'est étendu aujourd'hui à tel point qu'il prend une dimension assez formidable. Combien sont-ils à défiler ainsi dans les avenues du centre de Pékin, bloquant toute la circulation, perturbant la visite de Mikhaïl Gorbatchev ? Un million peut-être, un million, unis par une même fièvre, une même émotion. Les étudiants, avec leur intelligence, ont saisi l'occasion que leur offrait la visite de Monsieur Gorbatchev, amenant ici un bon millier de journalistes. Les étudiants ont commencé, les professeurs les ont souvent suivis, comme un professeur de français que nous avons rencontré dans la manifestation.
Inconnu
Je crois qu'il y a maintenant un mécontentement général chez toutes les couches sociales, y compris surtout les professeurs et les intellectuels. Là il y a je vous dis un consensus même sur ce problème. Maintenant nous sommes dans la rue pour supporter les étudiants et aussi pour manifester notre volonté que le gouvernement doit prendre [INCOMPRIS] immédiatement et continuer sa réforme politique.
Georges Bortoli
Les élèves de l'École de la Magistrature, dans leur bel uniforme, se sont joints au mouvement. Il y a des intellectuels, des fonctionnaires, et puis de simples ouvriers dans leurs costumes de travail. Et tous, tous convergent vers la place Tienanmen, tous, y compris les journalistes qui dénoncent une trop longue censure. Et c'est grâce à cette révolte contre la censure que la télévision donne aujourd'hui des images des manifestations, mettant ainsi toute la Chine au courant de ce qu'il se passe dans la capitale. Et toute cela parce que des jeunes ont commencé cette grève de la faim, qu'une dizaine aujourd'hui aggravent en refusant non seulement la nourriture, mais la boisson. Mais alors, que va faire le pouvoir, qui doit se sentir humilié devant ce défilé où l'on demande ouvertement la démission de Deng Xiaoping ? La répression est-elle pour demain, la répression est-elle possible devant un mouvement d'une telle ampleur ? Que fait la police ? Et bien la police regarde, elle n'agit pas. Aujourd'hui la rue, les avenues, et les quarante-huit hectares de la place Tienanmen, centre politique de la Chine, sont à ceux qui défient l'ordre, et non à ceux qui d'habitude le maintiennent.