La chute de Ceausescu

25 décembre 1989
02m 19s
Réf. 01637

Notice

Résumé :

Le reportage montre la situation à Timisoara la veille de Noël, et est encore convaincu que la ville a été le lieu d'un carnage.

Date de diffusion :
25 décembre 1989
Lieux :

Contexte historique

Depuis février 1948, la Roumanie est liée à l'URSS par un traité d'amitié et d'assistance mutuelle. La République populaire de Roumanie est proclamée en avril 1948 après la victoire des communistes aux élections de mars 1948. Secrétaire général du parti communiste roumain en1965, chef de l'Etat en 1967 et président de la République en 1974, Nicolas Ceaucescu incarne longtemps aux yeux des Occidentaux un communisme acceptable, et capable de s'opposer aux directives de Moscou. En effet, en 1968, la Roumanie est le seul pays du Pacte de Varsovie à refuser de participer à la répression du "Printemps de Prague". Et en 1972, la Roumanie adhère au FMI afin d'être plus indépendante de l'URSS économiquement.

Mais la politique intérieure menée par Ceausescu est en fait une dictature très dure. Privilégiant l'exportation dans un pays où l'agriculture est déjà sacrifiée aux exigences industrielles, la politique économique de Ceausescu provoque des privations que la population vit de plus en plus mal au cours des années 1980. Aucune réforme ne vient adoucir le régime au cours de ces années. Au contraire, Ceausescu abuse de remèdes autoritaires, de la restructuration de l'agriculture à l'assimilation brutale de la population hongroise de Transylvanie. La révolte populaire de Brasov en 1987 est réprimée sévèrement. La population, privée du nécessaire, rejette la bureaucratie népotique de Ceausescu - une vingtaine de membres de sa famille occupent des postes clés.

La Roumanie est le théâtre de la révolution la plus controversée du Bloc socialiste. Les émeutes de Timisoara déclenchent en décembre 1989 un mouvement révolutionnaire qui vise à renverser le chef de l'Etat. Lâché par l'armée et le Comité central, Ceausescu s'enfuit en hélicoptère de l'immeuble du Comité central le 22 décembre, avant d'être arrêté et exécuté avec sa femme Elena le 25 décembre.

Carole Robert

Éclairage média

Dès le début de la révolte roumaine, les médias de l'Ouest se ruent sur l'événement sans aucun esprit critique : un charnier aurait été découvert à Timisoara, des images circulent, montrant le cadavre d'une mère et de son enfant. Toutes les télévisions acceptent à l'avance la version la plus noire. Le reportage que nous avons sélectionné est caractéristique de cette manipulation : en effet, le commentaire est très lyrique et convaincu que Timisoara a été le lieu d'un drame : le présentateur l'appelle dès son introduction "la ville martyre". Scandé de phrases-choc, de mots aux connotations tragiques, comme "distille", "profite de l'ombre", "ville martyr", "mort anonyme et terriblement efficace", "peur des tirs", le commentaire en off met en avant une situation dramatique de guerre.

Mais de vraies contradictions apparaissent entre le commentaire - "une foule de curieux" - et l'image qui montre seulement quelques habitants calmes. Pour illustrer le discours dramatique, le cadre offre des images symboliques également, mais presque caricaturales : les traces de balles par exemple, la reprise d'une même maison filmée de différents endroits (gros plan, pano, plan large fixe). Mais si nous observons attentivement, nous constatons qu'il y a finalement peu d'images témoignant vraiment d'une guerre. A la fenêtre par exemple, ce sont des enfants souriant qui apparaissent. Il n'y a aucune foule, aucune panique. Convaincu de la situation de terreur, le journaliste interprète par exemple l'absence de "foule massive" par la "crainte des francs-tireurs". Or nous ne savons pas concrètement s'il y a vraiment des combats de rue et il s'agit peut-être simplement d'un désengagement de la population. Une interview sur le terrain complète le commentaire : les habitants sont fiers de la fascination soudaine de l'Occident pour leur sort et eux-mêmes ont tout intérêt à romancer et dramatiser les faits. L'homme interviewé est fier de parler français. Coupés de l'Occident pendant 40 ans, les Roumains ont envie de nouer des contacts. Le regard du téléspectateur est guidé par le commentaire en off : c'est par exemple le journaliste qui nous affirme que l'officier est en train de retourner sa veste, avant même d'entendre l'interview (elle-même exercice de langue de bois, qui n'apporte pas d'information). La fin du commentaire "la paix n'est encore qu'une prière" est de nouveau caractéristique de l'engagement du journaliste : les images sont calmes, deux soldats marchent paisiblement sur la place, des passants se promènent devant une église : où est la guerre à l'image ?

Lors de son introduction, le présentateur insiste sur le fait que le reporter vit "avec les habitants" car en 1989, la Roumanie est encore un pays inconnu en Occident. Dès le début des événements en Roumanie, chaque chaîne veut suivre en direct la révolution roumaine. Peu de temps avant le reportage, un envoyé spécial de la Cinq est mort, happé par un char. Des images de Timisoara donnent l'impression d'une ville à feu et à sang (par rediffusion des mêmes image plusieurs fois). Une dépêche AFP annonce 60 000 morts. On parle de "génocide" : des rumeurs sont propagées par les agences de presse. Or on apprendra que c'est une supercherie, une manipulation, de la désinformation de la population. Dans la nuit du 24 décembre, la mort des Ceausescu provoque une déferlante d'offre d'achats de toutes les chaînes occidentales qui veulent acheter la vidéo des faits comme un produit médiatique : c'est à celui qui paye le plus cher la cassette du procès des Ceausescu. En avril 1990, le film sera diffusé sur TF1 puis sur les autres chaînes : les images suscitent le malaise. Il s'agit bien là d'une mise à mort, filmée pour être vue de tous. Après la fusillade, la caméra s'attarde près des corps et finit sur la macabre finale de enterrement clandestin... Le média télé est utilisé à des fins manipulatrices ; et la réaction marchande des chaînes occidentales soulève un problème déontologique sur les reportages audiovisuels, leur objectif et leur sens.

Carole Robert

Transcription

Journaliste
A Timisoara, la ville martyre de la Roumanie, on essaie de vivre tant bien que mal. Là aussi il faudra encore du temps pour que la victoire soit totale. On apprend à se protéger et l'on évite de sortir la nuit tombée. Stéphane Manier, l'un de nos envoyés spéciaux, vit avec les habitants de Timisoara.
Stéphane Manier
La nuit, c'est surtout à ce moment-là que c'est dangereux, lorsque le franc-tireur profite de la discrétion de l'ombre pour distiller une mort anonyme et terriblement efficace. Les ripostes de l'armée sont parfois presque aussi dangereuses pour la population civile, parce que l'on veut nettoyer à tout prix. Au matin, il ne reste que les murs éventrés, des impacts, une foule de curieux et une histoire de plus à raconter.
Inconnu
Dans cette maison était la Sécurité, quelques Sécuristes, l'armée a tiré sur le, sur cette maison, ils ont été, ils se sont rendus, ils se sont rendus.
Stéphane Manier
Dans la journée, il y a encore quelques tirs qui font courir les civils, mais ils deviennent de plus en plus rares. D'autant plus que l'ultimatum pour déposer les armes a désormais expiré. Et ce retour partiel à la normale engendre à son tour des situations étranges. Dans cet immeuble, près de trois cents policiers et membres de la Securitate sont restés retranchés vingt-quatre heures, craignant d'être victimes de la vindicte populaire. Ils viennent de se rendre à l'armée sans tirer un coup de feu. Ils ne veulent pas être filmés, seul leur chef, médecin psychologue de la police, pose sur le perron en compagnie du commandant et ne cherche qu'à montrer patte blanche.
Toma Voucucescu
Nous voulons lutter à, aux côtés de notre peuple pour reconstruire la Roumanie, une Roumanie libre, une Roumanie sans terreur, sans interdiction de penser. Nous voulons devenir nous, le peuple roumain vérité.
Stéphane Manier
Qui protège qui ? Quel est le degré de sécurité ? Qui tient vraiment l'autorité ? Ces trois questions sont posées par le meeting quasi-permanent qui se tient sur la grande place de Timisoara. A la tribune s'ébauche un comité local de salut public. La foule est là, mais elle n'est pas massive, par crainte des francs-tireurs. C'est pour cette même raison qu'on a annulé toute messe de Noël à la cathédrale. La paix à Timisoara n'est pour l'instant encore qu'une prière.