L'enquête sur les disparus de Srebrenica

24 août 1995
03m 34s
Réf. 01641

Notice

Résumé :

Le reportage montre des images de la ville de Srebrenica, enclave musulmane tombée aux mains des Serbes, où la guerre aurait fait 3000 morts en une semaine, et peut-être un massacre (charnier).

Date de diffusion :
24 août 1995

Contexte historique

Les années 1980 sont difficiles pour la Yougoslavie : difficultés économiques, nouveaux intérêts nationaux qui émergent, crise du Kosovo. Les premiers à réclamer leur indépendance sont les Kosovars, dès 1981. Les autorités répriment le mouvement. En 1987, Slobodan Milosevic retire au Kosovo toute autonomie politique. En 1990, les première élections pluralistes de l'ex-Yougoslavie voient la victoire des opposants au communisme en Slovénie, en Croatie et en Bosnie-Herzégovine. En revanche, les communistes triomphent en Serbie avec Milosevic.

En juin 1991, après que la Slovénie et la Croatie ont proclamé leur indépendance, le gouvernement serbe intervient, sous prétexte de défendre les Serbes habitants dans ces Etats. Les forces serbes entreprennent la "purification ethnique" des régions qu'ils occupent : c'est le début de la guerre. En février 1992, l'ONU envoie un premier contingent à vocation humanitaire. En mars 1992, c'est au tour de la Bosnie-Herzéguovine de proclamer son indépendance. Les Serbes de Bosnie proclament une République serbe. L'armée serbe intervient pour les soutenir : le nettoyage ethnique mené par les Serbes fait entre 150 000 et 300 000 victimes, et au moins 3 millions de personnes déplacées. En 1993, les Croates et les Bosniaques (musulmans) s'affrontent à leur tour : l'ONU en vient à créer des zones de sécurité pour les musulmans. En février 1994, la première intervention de l'OTAN dans le conflit est suivie de la réconciliation croato-bosniaque.

En décembre 1995, c'est par l'OTAN que les Serbes sont amenés à accepter un accord : les accords de Dayton (Ohio) mettent fin à la guerre. En 1999, la guerre reprend au Kosovo mais des bombardements de l'OTAN y mettent fin rapidement. En 2000, la chute du gouvernement de Milosevic est une grande avancée, qui se termine en 2003 par la création de la communauté d'Etats de Serbie et Montenegro.

Carole Robert

Éclairage média

Le présentateur, Bruno Masure, fait un bilan sérieux, qui se veut neutre, de la situation. Le reportage insiste sur l'état de guerre et sur le danger pour les envoyés spéciaux de circuler au milieu des balles. Le travelling filmé de la voiture montre un paysage de maisons dévastées et les plans sur la ville sont effectivement révélateurs de combats destructeurs. "Aurait fait 3000 Morts" : le commentaire reste prudent sur les chiffres. "Chassé par les Serbes" : le commentaire insiste plus sur l'action des Serbes.

Le commentaire guide le téléspectateur lors des interviews sur le terrain : les femmes serbes accusent les Musulmans, mais le commentaire tient à préciser que les Serbes sont accusés de crimes de masse par l'ONU. Sans vraiment prendre parti pour ou contre les Serbes, le commentaire en off constate "la haine sans limite entre communautés". Interviewant le maire serbe à propos du charnier, le journaliste explique que les photos satellites ne suffisent pas à prouver quoi que ce soit sur le charnier (que le maire dément). Nous touchons là les limites des moyens techniques de l'audiovisuel : force est de constater sur le terrain que "les preuves ne sont pas évidentes", "au fond de la tranchée, un cable sur le téléphone", "rien de particulier à l'image". Pessimiste, l'envoyé spécial conclut en in sur "la cruauté et la folie qui se sont emparée des hommes", sans prendre parti.

Mais la folie s'est aussi emparée des médias occidentaux, qui se ruent sur les informations sans esprit critique, dans le but d'avoir des images exclusives d'horreurs de guerre, sans vérifier leur authenticité. Si l'éclatement de l'ORTF (1974) a retiré le poids de la censure politique aux journalistes audiovisuels, les journalistes sont de plus en plus mis en cause au cours années 1990, en terme de morale professionnelle (depuis notamment Timisoara et Srebrenica). La concurrence et la privatisation font resurgir des problèmes de déontologie : Timisoara, guerre du golfe, fausse interview de Fidel Castro sur TF1. A la fin des années 1990, les journalistes télé ont acquis une indépendance qui n'est plus remise en cause mais leur réputation morale se dégrade.

Carole Robert

Transcription

Journaliste
La guerre en Bosnie : La force ONU a commencé de retirer ses casques bleus de Gorazde, laissant donc cette enclave et ses soixante mille habitants sous la protection tout à fait hypothétique de la force aérienne de l'OTAN. Une autre enclave musulmane, elle aussi sous la protection théorique de l'ONU, l'enclave de Srebrenica, est tombée aux mains des Serbes le 11 juillet dernier. On sait maintenant que la prise de cette ville a été accompagnée de nombreuses exactions, d'exécutions sommaires, pour ne pas dire de massacres. C'est en ce sens que conclut le rapport établi par le Polonais Tadeusz Mazowiecki, ex-Rapporteur des Nations Unies pour les droits de l'homme. Reportage exclusif de nos envoyés spéciaux, Jacques Merlino et Georges Hansen, qui ont pu pénétrer dans cette ville désormais sous contrôle serbe.
Jacques Merlino
La route qui mène à Srebrenica n'est pas sure et doit être empruntée à vive allure. Des tireurs isolés sont encore cachés dans les maisons en ruine qui, sur une vingtaine de kilomètres, bordent cette route. Toutes les maisons sont détruites : aussi bien celles autrefois occupées par des Musulmans que par des Orthodoxes. Dans Srebrenica, le spectacle est pire encore. Contrairement à ce qui avait été dit, la ville n'est pas tombée sans résistance, les combats ont duré une semaine et auraient fait trois mille morts avant que les quarante mille habitants ne soient chassés par les Serbes. Les appartements ont été vidés, et les rues sont jonchées de restes de probables pillages. Dans cette ville fantôme, quelques habitants, des Serbes qui reviennent maintenant, officiellement ils sont un millier.
Inconnue
Mes cinq frères ont disparu, et je suis sans nouvelles d'eux depuis trois ans. Ce sont les Musulmans qui les ont enlevés, je ne sais pas où ils sont.
Jacques Merlino
La haine entre communautés était sans limites. La mosquée vient d'être détruite, mais il est interdit d'en filmer les restes. Auparavant, le cimetière serbe avec sa chapelle avait été profané.
Inconnues
Ils tenaient enfermé le bétail ici dans cet endroit pendant qu'ils étaient là, pendant trois ans. Ils ont fait une étable de notre église.
Jacques Merlino
Mais si les Serbes se plaignent, ils sont pourtant accusés d'avoir commis des crimes de masse. Six mille Musulmans auraient disparu. Et selon l'ONU, des exécutions massives auraient eu lieu, ce que dément le maire de Srebrenica.
Miroslav Deronjic
Il dément catégoriquement et formellement des exécutions, quelles qu'elles soient. Quant aux allégations de charniers faites à partir de photos satellite, il répond, il suggère : on va aller au terrain de foot, allons au terrain de foot, pour le reste envoyez des équipes d'experts qui pourront à partir des photos déterminer exactement.
Jacques Merlino
Déterminer exactement, ce n'est pas si simple. D'abord parce que les photos satellite ne sont pas précises dans leur définition, ensuite parce que sur place les preuves ne sont pas évidentes. Ainsi le stade de Srebrenica : il y a bien une pelleteuse, de la terre fraîchement remuée, et sur un mur d'enceinte des impacts groupés de tirs de gros calibres. Mais au fond de la tranchée : un câble pour le téléphone. Quant à l'autre stade, celui de Kasaba, le seul à être localisé précisément par les photos satellite, on n'y remarque rien de particulier. La vérité sur des crimes de masse à Srebrenica sera sans doute très longue à établir, mais quel que soit le résultat des enquêtes qui seront effectuées, le spectacle de cette ville dévastée suffit à témoigner de la cruauté et de la folie qui, ici, se sont emparées des hommes.