Grozny en 2000

10 février 2000
02m 05s
Réf. 01642

Notice

Résumé :

Malgré la fin des combats en Tchétchénie, la ville de Grozny reste très marquée par les récents affrontements, et la population vit dans la crainte.

Date de diffusion :
10 février 2000

Contexte historique

En février 1999, Aslan Maskhadov proclame la loi islamique, la charia, sur son territoire, en vue de créer une république indépendante et islamiste. L'indépendantiste Chamil Bassaïev fait des incursions meurtrières au Daghestan. Fin août et début septembre, une vague d'attentats meurtriers frappe Moscou et le Daguestan. Fin septembre 1999, la Russie envoie de nouveau ses troupes en Tchétchénie (80 000 soldats) : elles ne se contentent pas de lutter contre les terroristes, mais elles bombardent en fait la population civile toute entière, notamment à Grozny, la capitale tchétchène. Les Russes bloquent également la frontière avec l'Ingouchie où fuient les réfugiés. Eltsine refuse toute négociation en Tchétchénie. Début février 2000, les troupes russes entrent dans Grozny en ruines et à la fin du mois, l'ONG Médecins du Monde dénonce les violences des troupes russes et l'existence de "camps de filtration" où tous les droits humains sont bafoués.

Vladimir Poutine place la Tchétchénie sous son administration directe et nomme en juin 2000 un administrateur provisoire, Akhmad Kadyrov. Poutine assimile les indépendantistes tchétchènes aux terroristes d'Al-Qayda, ce qui sans doute amoindrit l'intervention internationale. Devant le refus de Poutine de donner une solution politique à l'affaire, le 23 octobre 2002, tout un théâtre de Moscou est pris en otage. Les Tchétchènes exigent le retrait des troupes russes de leur république. La prise d'assaut russe se solde par la mort de 129 personnes dans des conditions épouvantables. D'autres drames suivront : la prise en otage à l'école de Beslan qui verra la mort de 332 personnes dont 186 enfants en novembre 2003. En Tchétchénie et en Ingouchie, les troupes russes et les combattants tchétchènes multiplient les enlèvements forcés, les viols, les exactions, les tortures et les exécutions illégales. Les ONG s'affolent et tentent d'agir mais ont peu de marge d'action. Malgré les élections en Tchétchénie en octobre 2003, Poutine ne retire pas ses troupes, ce qu'attend Kadyrov.

Il est difficile d'évaluer aujourd'hui le nombre de victimes de ce conflit. Des estimations évoquent des centaines de milliers de morts et de réfugiés. 35 000 soldats russes stationneraient en Tchétchénie, où ne vivraient plus que 500 000 habitants. Bien que les autorités russes aient annoncé à plusieurs reprises que la guerre était finie, et en dépit de mises en gardes de la communauté internationale, en particulier du Conseil de l'Europe, aucune solution pacifique n'est à ce jour trouvée pour régler la situation en Tchétchénie. Peut-être l'année 2006 verra-t-elle la fin de ce conflit ? Les morts de Saïdoullaïev et de Bassaïev, considéré comme le "terroriste numéro 1" par le gouvernement russe, la promesse de l'amnistie aux combattant qui cessent le combat avant le 30 septembre 2006 poussent de nombreux chefs tchétchènes à se rendre.

Carole Robert

Éclairage média

Le reportage est construit sur des images prises à la caméra épaule, un commentaire en off, énoncé sur un ton grave et sobre et complété par des traductions d'interviews prises sur le terrain. Le son est important dans la création d'une ambiance de "ville fantôme" : le bruit des pas dans la boue est mis en valeur par exemple. Afin d'accentuer l'aspect tragique de la situation, la journaliste répète certains mots deux fois de suite, leur donnant un caractère et un rythme dramatiques : "depuis plusieurs jours" et "cinq mois" sont par exemple répétés. Les images de ville dévastée abondent, souvent en plans fixes qui se succèdent, alternant des plans larges et des gros plans inquiétants - comme le plan sur le jouet d'enfant abandonné dans la boue, trace d'une vie innocente brisée. La dernière phrase en off est très intense, brève : "les Tchétchènes ont promis d'y revenir". Elle donne à penser que la guerre est loin d'être finie.

Lorsqu'elle apparaît à l'écran, l'envoyée spéciale fait un bilan sur la situation actuelle sans vraiment prendre position pour ou contre les Russes - n'oublions pas que France 2 est une chaîne publique et que le gouvernement français ne prend pas de position tranchée dans ce conflit. Elle quitte le registre de de l'émotion qui emplissait le commentaire, comme si elle prenait le recul nécessaire au journaliste. En revanche, le reportage présente les habitants tchétchènes comme les principales victimes : la caméra suit un militaire et donne la parole à des personnes âgées rentrant chez elles et dévoilant aux téléspectateurs leur intimité, leur intérieur et leur désarroi : c'est l'affectif qui est visé. L'autorisation de filmer est donnée par l'armée russe, il est donc logique que ce soient des soldats russes qui guident les journalistes occidentaux. Les combattants tchétchènes, eux, sont cachés et clandestins.

Carole Robert

Transcription

Journaliste
A l'étranger, la Russie intensifie ses bombardements sur les montagnes du sud de la Tchétchénie et sur certains villages de plaine occupés par des rebelles contraints d'évacuer Groznyï devant l'assaut des forces russes, Groznyï, la capitale, désormais livrée à elle-même. Sur place Dorothée Olliéric.
Dorothée Olliéric
Il ne faut pas rentrer dans les maisons, elles ont été piégées par les Tchétchènes, et puis il y a aussi des snipers, faites attention aux carrefours. En quelques mots, le soldat russe a résumé la situation. A Groznyï, ce n'est plus la guerre mais ce n'est certainement pas encore la paix.
Inconnu 1
Ça, nous dit l'officier russe, ça veut dire : ne tirez pas, nous sommes en vie.
Dorothée Olliéric
En vie, mais encore terrés dans les caves ou cachés derrière les portes qui tiennent encore debout, Groznyï est peut-être officiellement libérée mais les civils ont peur, car le silence de la ville est régulièrement troublé par le crépitement des armes. Et des dizaines de combattants tchétchènes seraient toujours à Groznyï. Nous sommes dans le centre de Groznyï, ou du moins ce qu'il en reste. Ici ont survécu des dizaines de personnes qui ont partagé un même cauchemar. Depuis plusieurs jours, les civils croisent les militaires russes, depuis plusieurs jours ils les supplient de les aider.
Inconnu 1
Je ne sais pas si la guerre est finie, on vit dans les caves, comment voulez-vous qu'on sache ?
Inconnues
Cinq mois, ces personnes âgées ont vécu cinq mois sous terre, comme des rats, disent-elle.
Inconnue 2
Les soldats russes ont tout pris, il ne reste rien.
Inconnue 3
On n'a jamais pu quitter la ville car on n'a pas d'argent.
Dorothée Olliéric
Ces femmes nous disent avoir perdu la raison à cause de la terreur causée par les pluies d'obus. Et encore, elles ne se sont pas encore aventurées ici, à deux rues de chez elles, dans une ville fantôme. La place Minutka était la plus belle place de Groznyï, les Tchétchènes ont juré d'y revenir. L'ennemi des Russes, aujourd'hui, à Groznyï, ce sont les mines laissées un peu partout par les combattants tchétchènes dans la ville. Selon un officier russe, il faudra au moins deux ou trois mois pour déminer la majeure partie de la ville et penser à faire revenir les civils.