Le passage à l'Ouest des réfugiés des pays de l'Est

04 septembre 1989
03m 55s
Réf. 01644

Notice

Résumé :

Le reportage montre comment se déroule le passage clandestin vers l'Ouest à la frontière entre la Hongrie et l'Autriche.

Date de diffusion :
04 septembre 1989

Contexte historique

C'est dans les années 1980 que l'opposition au régime communiste se structure en RDA, notamment autour de l'Eglise protestante. Elle prend la forme d'un mouvement pacifiste pour les Droits de l'homme et de l'environnement. Les évènements de Pologne du début des années 1980 sont âprement suivis et discutés. Les demandes d'émigration s'accroissent et culminent en 1984 avec 41 000 personnes autorisées à partir à l'étranger. D'autres partent clandestinement. La contestation se fait de plus en plus entendre et en mai 1989, après les élections, les opposants parlent de fraude électorale. Le 11 septembre 1989, un parti d'opposition, le Neue Forum, est fondé. Malgré les arrestations, des manifestations se tiennent régulièrement à partir d'octobre 1989.

Le 18 octobre 1989, Erich Honecker, qui est à la tête de l'Etat depuis 1971, est suspendu et remplacé par Egon Krenz. Le 7 novembre, le gouvernement démissionne, suivi par le bureau politique du SED (parti communiste allemand) le lendemain. Le 9 novembre 1989, c'est la chute du Mur de Berlin et l'ouverture de la frontière avec la RFA. Deux semaines après la chute du Mur, 250 000 personnes revendiquent la réunification des deux Etats allemands. Le 22 décembre 1989, la porte de Brandebourg à Berlin est ouverte et le 24 décembre, l'obligation de visa et le change obligatoire sont supprimés. En 1989, 343 000 personnes quittent la RDA pour la RFA. Les élections du 18 mars 1990 à l'Est voit la victoire de la CDU, parti du chancelier Helmut Köhl.

Dès le 21 juin est ratifiée l'unification sur le plan constitutionnel des deux Allemagne, suivie par l'unification de la monnaie le 1er juillet - le deutschmark comme unique moyen de paiement. La réunification prend effet le 1er juillet 1990. Gorbatchev accepte que l'Allemagne réunifiée devienne membre de l'OTAN.

Carole Robert

Éclairage média

Comme toujours, le présentateur de France 2, avec son propre style "sérieux", doit mettre en valeur l'originalité de sa chaîne, notamment par l'exclusivité ou la rareté des reportages effectués par les envoyés spéciaux. Le reportage commence par une série de plans larges, souvent en plongée sur les miradors qui dominent un paysage. Le mirador filmé en plan fixe a une portée symbolique et inquiétante évidente. Le commentaire est très excessif par rapport aux images : il évoque "les patrouilles permanentes", le "vaste no-man's land", or nous ne voyons à l'écran que deux soldats et un paysage naturel de campagne.

Ce reportage est un bon exemple de la manière dont un commentaire en off peut guider, voire influencer, notre regard sur des images neutres. Le rythme du phrasé, fondé sur des juxtapositions de groupes de mots sans verbes, donne un côté dramatique au contenu. Le ton est délibérément grave pour faire passer l'idée d'un danger. Les plans sont filmés comme un reportage de guerre, voire un film d'aventures. L'idée de se focaliser sur le destin d'un individu, d'un cas particulier, permet une meilleure identification du téléspectateur car le reportage est incarné. Suivre Yohann, un Allemand de l'Est et l'interviewer avant et après son passage à l'Ouest, c'est la meilleure façon de sensibiliser le téléspectateur en jouant sur une possible identification ou compassion. L'interview semble préparée à l'avance, le personnage paraît bien détendu par rapport à la tonalité du commentaire, qui insiste sur la pénurie de la Hongrie et de l'Allemagne de l'Est à travers des séries de plans sur des caravanes et des voitures abandonnées dans un camping.

L'originalité du reportage, c'est que l'envoyé spécial se met en scène en train de passer la frontière, en décrivant avec gravité son passage : "je traverse le rideau de fer". Le journaliste en rajoute sur son aura d'aventurier. Les gens qui passent la frontière sont plutôt détendus : c'est un passage "semi-clandestin". A l'Ouest, le cadre est fixe, il joue moins sur l'effet "caméra épaule", images prises à la volée, de voiture... La conclusion du reportage, qui s'ouvre sur les perspectives heureuses de Yohann, confirme bien l'idée de toucher le téléspectateur en jouant sur l'émotion et sur l'affectif. La vocation d'un tel reportage est d'attirer le téléspectateur en l'émouvant plus que de l'informer sur une situation politique ou économique. Les informations sont dans un tel cas données par le présentateur.

Carole Robert

Transcription

Journaliste
Ce sera peut-être le fait diplomatique majeur de cette année 89 : la ruée de milliers d'Allemands de l'Est qui s'en vont vers l'Ouest. Depuis la construction du mur de Berlin, c'est-à-dire au début des années cinquante, les Allemands de l'Est étaient condamnés à rester de l'autre côté du rideau de fer. Mais le rideau de fer, on l'a vu, s'est entrouvert cette année entre l'Autriche et la Hongrie, et des milliers de réfugiés d'Allemagne de l'Est s'y engouffrent. Il se pourrait d'ailleurs qu'un accord intervienne entre les deux Allemagne sur le départ d'autres milliers de réfugiés. Pour l'instant les, ceux qui s'en vont passent dans la semi clandestinité. L'équipe d'Antenne 2, avec Dominique Derda, s'est rendue des deux côtés de cette frontière. Reportage.
Dominique Derda
Un mirador tous les deux cents mètres, puis un vaste no man's land, des patrouilles permanentes, la frontière vue de Hongrie semble infranchissable. Pourtant, tous les jours, des dizaines d'Allemands de l'Est passent en Autriche à cet endroit. Le parking de Fertorakos, c'est ici que se retrouvent fugitifs et passeurs, passeurs bénévoles et passeurs professionnels qui demandent parfois jusqu'à trois mille cinq cents francs par personne pour leur indiquer l'itinéraire le plus sûr à travers les mailles du rideau de fer. La frontière n'est qu'à un kilomètre. Johann a trente-huit ans, il attend le moment propice pour tenter de passer à l'Ouest.
Johann
Voici ma voiture, que je vais être obligé de laisser ici. Tout ce que j'emporte avec moi, c'est ce sac.
Dominique Derda
Et que contient-il, ce sac ?
Johann
Une paire de chaussures, un pantalon, une chemise, quelques affaires personnelles.
Dominique Derda
Comment comptez-vous faire pour passer la frontière ?
Johann
Les gens disent qu'en une heure, à pied, on peut traverser les champs et la forêt et se faufiler à travers les barbelés.
Dominique Derda
Vous n'avez pas peur ?
Johann
Bien sûr que j'ai peur, mais j'ai tout laissé derrière moi, alors il est trop tard pour renoncer.
Dominique Derda
Comme Johann, les fugitifs Est-allemands ont tout abandonné derrière eux pour n'emporter que l'essentiel, au grand bonheur des Hongrois des environs, qui trouvent ainsi du matériel de camping et des pièces détachées à profusion. Car ici aussi, comme en Allemagne de l'Est, c'est la pénurie.
Inconnu
Les gens du village ont tout récupéré, tout ce que les Allemands de l'Est ont laissé !
Dominique Derda
Et où sont-ils, ces Allemands ?
Inconnu
Partis, vers la frontière, là-bas.
Dominique Derda
Cinq heures du matin, côté autrichien, passeurs et membres de la Croix rouge attendent les réfugiés aux principaux points de passage. Attention, frontière d'État. Le rideau de fer, le voici, je suis ici en Hongrie, et devant moi un énorme trou : c'est par ici que se sont enfuis des centaines d'Allemands de l'Est en direction de l'Autriche. Je traverse le rideau de fer, me voici en Autriche, le premier village est à quelques kilomètres. C'est là, c'est là qu'attendent les gens de la Croix rouge autrichienne, c'est là qu'ils attendent ces réfugiés est-allemands pour les conduire ensuite en Allemagne de l'Ouest. Ce matin ce sont des Roumains qui ont pris la clé des champs, le chemin qui mène à l'Autriche commence à être connu dans tout le bloc de l'Est. Deux heures à peine après l'avoir quitté en Hongrie, nous retrouvons Johann en Autriche, il est passé sans encombres.
Johann
Il ne m'a pas fallu plus de vingt minutes, ça a été un jeu d'enfants à travers les champs, les vignes, la forêt et le barbelé.
Dominique Derda
Vous n'avez pas rencontré de patrouille hongroise ?
Johann
Si, deux gardes. Ils étaient très gentils, l'un deux m'a même fait un clin d'oeil et il m'a laissé passer.
Dominique Derda
Johann est aujourd'hui en Allemagne de l'Ouest, il a retrouvé son fils et sa fiancée.