Vers l'indépendance du Zimbabwe : l'organisation d'élections libres en mars 1980

27 février 1980
03m 51s
Réf. 01661

Notice

Résumé :

Les élections libres de mars 1980 sous l'égide britannique ouvrent la voie à l'indépendance de la Rhodésie du Sud rebaptisée Zimbabwe, après 14 ans d'isolement diplomatique et de guerre civile opposant le gouvernement et les mouvements nationalistes.

Date de diffusion :
27 février 1980
Lieux :

Contexte historique

En 1923, la Rhodésie du Sud (futur Zimbabwe) obtient le statut de colonie britannique autonome. Le pays est dominé par une élite de colons blancs minoritaires qui cherchent à se garantir un accès privilégié aux terres agricoles. Dans les années 30, des lois ségrégationnistes entérinent le principe d'un inégal partage des terres. Ainsi, les Noirs, majoritaires dans le pays, n'ont le droit de posséder des terrains qu'au sein de réserves spécifiques. Par ailleurs leurs droit civiques sont limités. Tandis que les colonies britanniques voisines accèdent à l'indépendance au profit de gouvernements africains, les négociations achoppent en Rhodésie du Sud.

En effet, le gouvernement dirigé par des colons européens entend conserver le pouvoir et doit faire face à la constitution de mouvements de libération africains. C'est pourquoi le Premier Ministre, Ian Smith, signe une déclaration unilatérale d'indépendance de son pays le 11 novembre 1965, contre l'avis de la métropole britannique. La communauté internationale (à l'exception de l'Afrique du Sud et du Portugal) refuse de reconnaître cette indépendance. Malgré les sanctions économiques adoptées par l'ONU, le gouvernement poursuit sa politique ségrégationniste : en 1969, la nouvelle Constitution restreint à nouveau les droits civiques des Noirs et proclame l'égal partage des terres entre les communautés, bien que les Européens soient 20 fois moins nombreux. Face à ces mesures, la résistance armée des mouvements nationalistes africains tente de s'organiser mais reste affaiblie par les divisions existants entre ses différentes composantes : la ZAPU (Union du peuple africain du Zimbabwe) s'oppose à la ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwe). Ils parviennent cependant à s'unir au sein d'un Front Patriotique. L'aggravation de la rébellion et l'isolement diplomatique du pays entraînent en 1976 l'ouverture de négociations entre Londres, le gouvernement rhodésien et le Front Patriotique, conclues en décembre 1979 par les accords de Lancaster.

Ceux-ci mettent fin à 14 ans de rébellion contre la couronne britannique. Ils prévoient l'adoption d'une nouvelle Constitution et l'organisation d'élections libres sous la surveillance de la Grande-Bretagne. Malgré quelques mesures d'urgence pour faire face aux violations du cessez-le-feu, les élections se déroulent dans le calme et sont remportées par la ZANU. Robert Mugabe devient premier ministre et forme un gouvernement de réconciliation nationale. Le 18 avril 1980, l'indépendance à la Rhodésie du Sud rebaptisée Zimbabwe est proclamée en présence de nombreux chefs d'Etats étrangers. Cependant l'indépendance ne signe pas la fin des troubles dans le pays : à la guerre civile qui sévit jusqu'en 1987 entre les mouvements nationalistes ZANU et ZAPU s'ajoute la dérive autoritariste d'un régime aujourd'hui mis au ban de la communauté internationale. La réforme agraire ordonnée par Robert Mugabe légalise une politique d'expropriation des fermiers blancs, souvent remplacés par d'anciens miliciens à la solde du pouvoir. La crise économique qui en résulte a de graves conséquences dans un pays où 70% des habitants vivent sous le seuil de pauvreté et 25% des adultes sont atteints par le VIH.

Les élections législatives truquées d'avril 2005 et la chasse aux pauvres de la capitale Harare (expulsés des bidonvilles) prouvent que la violence est devenue la seule arme de coercition du président Mugabe, aujourd'hui désavoué par les électeurs.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Patrick Poivre d'Arvor, alors présentateur du 20h d'Antenne 2, évoque dans son lancement la forte participation de la population noire aux élections libres de Rhodésie du Sud. Pourtant, dans le reportage, tourné peut-être la veille, on n'aperçoit aucune image des bureaux de vote. C'est un tout autre aspect de la question que le reporter met en évidence ici : l'impuissance britannique à garantir le cessez-le-feu dans le pays. Malgré l'arrivée de Lord Soames, chargé d'assurer le bon déroulement des élections, le journaliste exprime son scepticisme face à l'insuffisance des moyens déployés sur place. L'oisivité des soldats australiens filmés en train de se restaurer et d'écrire à leur famille illustre son propos. Il met clairement en doute l'efficacité de leur action qui selon lui se résume à compter les soldats des mouvements nationalistes rebelles dans les camps où ils sont regroupés.

Le pessimisme du reporter tranche avec le ton adopté par le présentateur dans son lancement, insistant sur le calme régnant sur place et l'importance du scrutin. En réduisant la problématique du scrutin à la fin du règne britannique, on peut se demander si le journaliste ne se trompe pas d'enjeu. Depuis 1965 en effet, les Britanniques n'ont plus de contrôle effectif sur le gouvernement rhodésien entré en rébellion. De plus, ils n'ont jamais refusé l'indépendance de la Rhodésie comme en attestent les accords de Lancaster conclus en décembre 1979. Contrairement au Portugal dont les dernières colonies ont atteint l'indépendance réelle en 1975 seulement, les Britanniques n'ont plus véritablement d'emprise sur leur ancienne colonie. Ce qui apparaît alors comme le plus incertain est le rapport qui va s'installer entre Blancs et Noirs face à la nouvelle donne politique. Le journaliste évoque la force militaire détenue par les mouvements nationalistes noirs mais sans replacer la guerre civile dans une perspective historique plus large (aucune allusion n'est faite à la politique inégale de partage des terres par exemple..).

Le téléspectateur a l'impression d'assister à une "banale" guerre civile africaine, opposant les différentes organisations de libération noires. On ne saisit pas dans ce sujet ce qui fait aujourd'hui encore la spécificité du problème rhodésien, à savoir une répartition très inégalitaire de la terre.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Patrick Poivre d'Arvor
En Rhodésie, la première journée des élections s'est déroulée dans le calme. Pendant trois jours, les électeurs noirs vont voter pour élire leur représentant au Parlement. Ces élections sont très importantes pour eux, et il semble que les Noirs soient très nombreux à participer au vote. Philippe Chatenay et Jean Rey sont en Rhodésie.
Philippe Chatenay
Le dernier gouverneur de la dernière colonie britannique en Afrique, le voici : Christopher Lord Soames, Grand Commandeur de [l'Ordre du Bain], gendre de Churchill. Certes, il ne s'agit que d'une fiction, d'un arrangement pour permettre à la Rhodésie de devenir réellement une nation indépendante qui s'appellera désormais le Zimbabwe. Le véritable rôle de Soames est politique : appliquer sur le terrain les accords de paix entre Blancs et Noirs, assurer des élections libres, remettre le pouvoir au gagnant et puis partir. Est-ce que vous estimez avoir les moyens d'assurer, ici en Rhodésie, des élections libres et honnêtes ?
Christopher Soames
Bien j'espère que ce sera possible ! Nous sommes là pour ça, alors j'espère que ce sera pas seulement possible mais probable.
Philippe Chatenay
Mais est-ce que vous avez les moyens ?
Christopher Soames
Pas des moyens anglais, non, mais il y a des moyens rhodésiens, enfin il y a le gouvernement, l'administration, pas de gouvernement, nous sommes le gouvernement maintenant, il n'y a pas de ministre rhodésien. Mais il y a l'administration et puis il y a les forces de sécurité, il y a la police, et puis nous faisons venir, nous allons faire venir à peu près mille, mille trois cents hommes du Commonwealth pour se mettre entre, si vous voulez, entre les forces du Front patriotique d'un côté, et de l'autre les forces rhodésiennes.
(Silence)
Philippe Chatenay
Les soldats du Commonwealth sont répartis à travers le pays dans des points de rassemblement où les guérilleros, selon les accord de paix, doivent se tenir jusqu'aux élections. Nous sommes ici au point Bravo, où vingt-six militaires australiens surveillent sept cents guérilleros de la ZANLA, l'une des deux armées qui se sont battues pendant sept ans contre le régime blanc. En fait, surveiller est un bien grand mot, les Australiens n'ont pas les moyens de contraindre les soldats de la ZANLA à respecter le cessez-le-feu. Ils ne sont, au mieux, que des observateurs, et au pire des otages. Pour le moment, leur plus grand ennemi, c'est l'ennui. La journée se passe à lire, à écrire, à jouer aux fléchettes. Le grand moment de la journée arrive à quatre heures, quand il faut se rendre dans le campement des guérilleros pour les compter. Visiblement plus habitués à la guérilla en brousse qu'au cérémonial militaire, les hommes de la ZANLA accueillent les Australiens avec des chants révolutionnaires avant qu'on ne procède au rituel du comptage qui doit permettre de voir si les guérilleros respectent les accords de paix et restent à l'intérieur du camp. En fait, personne n'est dupe, ce n'est pas une cérémonie comme celle-ci qui obligera les guérilleros à respecter le cessez-le-feu, tout ceci n'est qu'un symbole. Lord Soames sur le plan politique, les soldats du Commonwealth sur le plan militaire n'ont aucun pouvoir. Ils peuvent observer, conseiller le processus de paix, mais ils ne peuvent pas l'imposer. Le vrai pouvoir est toujours aux mains des guérilleros noirs et de l'armée rhodésienne, c'est-à-dire les combattants d'une guerre qui a duré sept ans déjà, et qui peut recommencer demain.