Coup de force contre Ben Bella

25 juin 1965
06m 50s
Réf. 01674

Notice

Résumé :

Le 19 juin 1965, Houari Boumediene, ministre de la Défense, organise un coup de force militaire pour renverser un de ses compagnons dans la lutte pour l'indépendance algérienne, le président en exercice Ahmed Ben Bella.

Type de média :
Date de diffusion :
25 juin 1965
Date d'événement :
19 juin 1965
Source :
ORTF (Collection: Panorama )
Lieux :

Contexte historique

Le 19 juin 1965, un coup d'Etat écarte du pouvoir le président algérien en exercice, Ahmed Ben Bella. Après l'indépendance du pays en septembre 1962, celui-ci, membre fondateur du FLN, avait réussi à triompher de ses adversaires politiques grâce à l'appui de Houari Boumediene, alors chef d'Etat-major de l'armée de libération nationale. Mais peu à peu, la politique d'auto-gestion de Ben Bella (nationalisation et gestion collective des terres appartenant aux anciens colons), l'éclatement du FLN et des difficultés économiques croissantes fragilisent son autorité.

Le putsch a lieu après le limogeage du ministre des Affaires Etrangères, Abdelaziz Bouteflika. Les insurgés dénoncent alors la mauvaise gestion du pays et la personnalisation du pouvoir. Houari Boumediene, ministre de la Défense sous Ben Bella, met alors en place un pouvoir à base militaire, dont il préside l'organe exécutif, le Conseil de la Révolution. Il élimine toute forme d'opposition. Il jouit très vite d'un fort prestige à l'étranger, grâce à son action au sein du mouvement des non-alignés. Mais à l'intérieur, son bilan est plus mitigé. Ses réformes économiques (gestion nationalisée du pétrole) échouent et politiquement, la mise en place d'un parti unique et d'une religion (l'Islam) au service de l'Etat contribuent à nourrir une révolte sourde. Elle éclatera après la libéralisation du régime à la fin des années 80.

Quant à Bouteflika, ministre des Affaires étrangères jusqu'à la mort de Boumediene en 1978, il est ensuite écarté de la succession par l'Armée qui tient les rênes du pouvoir dans le pays. Il entame alors une longue traversée du désert qui prend fin avec son élection à la présidence de la République algérienne en 1999.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Une semaine après le renversement de Ben Bella, le Conseil de la Révolution tente de légitimer sa prise de pouvoir. Ainsi lors de sa conférence de presse, le Commandant Slimane critique par des termes très violents le bilan de Ben Bella, parlant de la "forfaiture" de l'ancien chef de l'Etat. Il accuse ainsi Ben Bella d'avoir voulu monopoliser le pouvoir à son profit, sans respecter les institutions en place. Ces paroles sont paradoxales, venant d'un des organisateurs du coup d'Etat militaire qui vient de destituer un président élu. Dans l'entretien accordé au journaliste de l'ORTF, Bouteflika décrit Ben Bella comme un président isolé. Or la présence des chars dans la capitale montre que les hommes au pouvoir craignent le mécontentement de la population. Des manifestations de soutien ont d'ailleurs déjà eu lieu à Alger et dans d'autres villes du pays, toutes violemment réprimées.

Christian Bernadac, un des journalistes vedettes de l'ORTF, ne se montre pas dupe des tentatives de légitimation de cette prise de pouvoir militaire par Bouteflika. Il adopte un ton très incisif et ironique vis à vis de son interlocuteur : il parle de putsch, pose la question d'éventuelles élections... Il étouffe même un rire en demandant au Ministre des Affaires Etrangères si il compte désormais étendre son domaine d'action. L'entretien avec Abdelaziz Bouteflika permet également de comprendre l'instrumentalisation faite par le pouvoir de la mémoire de la guerre d'indépendance algérienne. Au lieu de répondre aux questions du journaliste, Bouteflika revient sans cesse sur la légitimité que les hommes au pouvoir retirent de la lutte menée pour l'indépendance. Boumediene, chef de l'Armée de Libération Nationale, est ainsi présenté comme un héros de ce combat, et donc naturellement légitimé à exercer le pouvoir. Il évoque plus largement le sacrifice consenti durant la guerre par l'ensemble du peuple algérien en donnant une estimation très large du nombre de morts au combat (il double l'estimation faite par les historiens).

La rhétorique utilisée par Bouteflika ne se place pas seulement en continuité avec la lutte pour l'indépendance menée entre 1954 et 1962. Elle s'inscrit également dans la lutte contre "l'impérialisme, le colonialisme et le néo-colonialisme" initiée par le mouvement des non-alignés, mouvement mis en place à Bandung et dont l'Algérie va devenir un des pivots. Bouteflika ne fait par ailleurs jamais mention de la France en tant qu'ancienne puissance coloniale. On comprend en fin d'entretien que sa position est délicate : d'une part, il utilise la lutte contre l'impérialisme pour asseoir son pouvoir, d'autre part, il tente d'établir une coopération équitable entre l'Algérie et la France, cette dernière n'étant plus perçue comme ancienne métropole mais comme partenaire économique d'un pays en voie de développement.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Inconnu
Les évènements qui viennent de se dérouler et qui se sont déroulés le 19 juin 1965 sont une affaire strictement, et strictement intérieure. Qu'y a t-il de changé sinon la destitution d'un homme ? Il a bouffé tout le monde, je m'excuse encore de l'expression.
Journaliste
Il parle, il accuse, il attaque. Pour la première fois, un membre du Conseil de la Révolution affronte les journalistes.
Inconnu
Quand il est arrivé à un stade, il lui fallait progressivement liquider tous ceux qui, de près ou de loin, constituent les forces saines de la nation. Il a mis tout le monde, toutes les institutions, et tous les textes au frigidaire pour régenter l'Algérie, exactement, et je m'excuse l'expression, d'un prince qui gère les affaires de l'État tant sur le plan de sa trésorerie que de ses textes, que de toute son existence quotidienne à partir de ses poches. Il s'est substitué à tout, au Parlement, au Comité central, aux institution, à la justice. Et dans les pays qui ont une morale d'État, qui sont structurés, on appelle ça la forfaiture.
Journaliste
Le Commandant Slimane vient de lire l'acte d'accusation. Boumediene a effacé Ben Bella. Du trio Ben Bella-Boumediene-Bouteflika, il ne reste que les deux derniers. Boumediene, Bouteflika se sont unis pour liquider le premier. Tout s'est passé très très vite. Rappelez-vous, c'était il y a une semaine : Boumediene envoie ses chars dans Alger. Boumediene fait arrêter Ben Bella. Le lendemain, le bureau politique devait se réunir pour mettre en minorité Bouteflika, le Ministre des Affaires étrangères. Boumediene et Bouteflika ont donc gagné de vitesse Ben Bella. Après une dizaine d'heures de silence, les nouveaux chefs de l'Algérie lancent des appels à la radio d'Alger. Ben Bella est présenté comme le dictateur, le tyran assoiffé de pouvoir, l'homme qui veut à tout prix représenter à lui seul l'Algérie. Monsieur Bouteflika est le plus jeune Ministre des Affaires étrangères du monde. J'ai pu l'approcher sur le terrain d'aviation de Maison Blanche. Monsieur le Ministre, après le putsch du Colonel Boumediene, on peut dire : La conférence d'Alger aura lieu ?
Abd El-Haziz Bouteflika
Je voudrais d'abord rectifier ce que vous venez de dire, il y a une petite rectification à apporter. Vous avez parlé de putsch, il faudrait qu'il soit absolument entendu que dans ce pays, l'armée nationale populaire est la fidèle et digne héritière de l'armée de libération nationale.
Journaliste
Mais Monsieur Ben Bella a été renversé tout de même.
Abd El-Haziz Bouteflika
Dans ce pays, il n'y a pas une seule famille qui n'ait eu un fils, un père, un parent dans l'armée de libération nationale. C'est vous dire que nous sortons des entrailles du peuple, que nous appartenons profondément à ce peuple et que rien ne nous séparera de ce peuple. C'est dire aussi que le terme putsch est un terme tout à fait impropre. Je dis bien tout à fait impropre, parce que sur le plan des options, la révolution continue, elle doit plus que jamais continuer. Nous sommes à la veille d'une conférence internationale, évidemment la plus importante qui puisse se tenir à la veille dans un pays du Tiers-monde. Cette conférence se propose de lutter contre l'impérialisme, le colonialisme et le néocolonialisme.
Journaliste
Mais l'Algérie sera représentée par le Colonel Boumediene ? Est-ce que le Conseil de la révolution, on peut dire, prend toutes les destinées de l'État, ou est-ce qu'il doit y avoir des élections ? Qu'est-ce qu'il peut se passer ?
Abd El-Haziz Bouteflika
La, le, vous avez certainement vu les décisions d'hier : toutes les institutions du parti et de l'État restent en place, le gouvernement continue, c'est le Colonel Boumediene qui continue et le Conseil de la révolution prend, comme vous l'avez signalé, toutes les destinées de l'État.
Journaliste
Il n'y a pas de Chef de l'État ?
Abd El-Haziz Bouteflika
Le Colonel Boumediene est Président du Conseil de la révolution.
Journaliste
Vous, vous restez Ministre des Affaires étrangères ? Vous prenez un autre secteur en plus ?
Abd El-Haziz Bouteflika
Non, non.
Journaliste
Et de l'ancien cabinet de Monsieur Ben Bella, qui reste t-il en place, la plupart des ministres, donc ?
Abd El-Haziz Bouteflika
Le gouvernement reste en place.
Journaliste
Le gouvernement. On a, on a dit que les ministres...
Abd El-Haziz Bouteflika
Il ne faut pas confondre entre le problème qui a été posé par un homme, et un homme seul, et le reste du problème du pays. Les Algériens, tous les Algériens sentent, dans leur chair et leur dignité, ce que nous avons pu supporter durant ces années de gestion, je dis bien tous les Algériens sans exception.
Journaliste
Avec Monsieur Ben Bella, c'est tout de même un chef historique qui disparaît.
Abd El-Haziz Bouteflika
Il n'y a que le peuple algérien qui soit historique et qui peut prétendre à cela. Les hommes sont devenus des figures extraordinaires grâce aux sacrifices consentis par le peuple algérien tout entier, et grâce aussi à, au sacrifice de notre million et demi de morts.
Journaliste
Est-ce que Monsieur Ben Bella sera jugé ?
Abd El-Haziz Bouteflika
C'est une affaire du Conseil de la révolution qui décidera de ce qu'il faudra faire.
Journaliste
Et sur le plan de la coopération avec la France, Monsieur le Ministre, rien de changé ?
Abd El-Haziz Bouteflika
La coopération avec la France est un principe fondamental dans notre politique extérieure. Nous entendons non seulement continuer la coopération mais aussi la renforcer, et de plus en plus moraliser notre expérience avec la France, d'autant plus que nous la considérons comme une expérience à la fois originale, et combien exaltante dans, une expérience qui constitue un exemple remarquable dans les rapports entre grandes puissances et petites puissances.
Journaliste
Monsieur le Ministre, je vous remercie.