Le coup d'état au Chili

27 septembre 1973
04m 38s
Réf. 01676

Notice

Résumé :

Le 11 septembre 1973, le renversement du président chilien Allende par un putsch militaire dirigé par le général Pinochet aboutit à une répression sanglante contre les militants de gauche accusés de "marxisme" (disparitions, exécutions, tortures).

Type de média :
Date de diffusion :
27 septembre 1973
Date d'événement :
11 septembre 1973
Source :
ORTF (Collection: Magazine 52 )

Contexte historique

Le 11 septembre 1973, un coup d'Etat militaire fomenté par le chef d'Etat-Major de l'armée, Augusto Pinochet, renverse le Président du Chili en exercice, Salvador Allende. Celui-ci avait pris la tête depuis 1970 d'un vaste mouvement politique réunissant socialistes et communistes, l'Unité Populaire. S'appuyant sur les courants les plus à gauche de l'opinion, Allende avait adopté des mesures économiques et sociales radicales (nationalisation des entreprises étrangères, réforme agraire) qui ont fait craindre à certaines couches de la population et aux Américains une évolution vers une politique de type cubain.

Les difficultés économiques du pays et la montée du mécontentement face à cette tentative de révolution sociale rendent possible l'éventualité d'un coup d'état. Salvador Allende accepte la tenue d'un référendum sur sa politique économique mais il est renversé le jour de son annonce. Il refuse de fuir son pays et lit aux Chiliens son dernier discours (devenu testament ) depuis le palais présidentiel de la Moneda bombardé. Il se donne ensuite la mort. La répression est immédiate et touche des milliers de militants de gauche et de syndicalistes suspectés de "marxisme". Certains sont emprisonnés dans le stade de Santiago et beaucoup disparaissent dans des conditions non élucidées ou sont contraints à l'exil. Pinochet, Président de la République à partir de décembre 1974, persécute ses opposants de gauche à l'aide d'une féroce police politique, la DINA (Direction nationale d'intelligence).

Dans les années les plus répressives du régime, entre 1973 et 1976, les historiens estiment que le nombre de victimes et de disparus se situe entre 3 000 et 4 000 personnes. Pinochet se maintient au pouvoir jusqu'à son échec lors du plébiscite présidentiel d'octobre 1988. Il est alors contraint d'accepter la tenue d'élections libres en décembre 1989 (cf. "Premières élections libres au Chili depuis 1973"). Il quitte le pouvoir en janvier 1990 mais reste ensuite commandant en chef de l'armée jusqu'en 1998 où il devient sénateur à vie. Il est arrêté le 16 octobre de cette même année au Royaume-Uni suite à des plaintes déposées pour disparitions d'opposants politiques. Un long procès d'extradition s'engage alors et aboutit à son retour au pays en mars 2000. Pinochet, retiré de la vie politique, a alors dû se défendre au cours de différents procès qui, après avoir traîné en longueur en raison de son état de santé, n'ont abouti à aucune condamnation. Il est mort le 10 décembre 2006 sans avoir été jugé.

La difficulté qu'ont éprouvé les Chiliens a juger leur ancien président révèle leurs sentiments contradictoires face à son bilan : si pour certains, il fut avant tout un dictateur qui a légitimé son pouvoir par des exactions sanglantes contre les cadres de gauche, pour d'autres, il fut l'artisan de ce que l'on a appelé le "miracle économique chilien". L'affaire Pinochet était donc d'autant plus sensible qu'elle pouvait réveiller les antagonismes entre ces deux mémoires concurrentes.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Le reportage rend compte de l'atmosphère régnant dans la capitale chilienne quinze jours seulement après le coup d'état militaire et la mort du président Allende. Le journaliste, aussi bien dans son commentaire que dans les images, joue sur le contraste saisissant entre l'impression superficielle de retour à la normale et la réalité de la répression militaire. Il est ainsi autorisé à tourner en pleine rue au milieu des passants : on remarque que la caméra filme en gros plan une file d'attente, des promeneurs devant les ruines du palais présidentiel de la Moneda et même les camions transportant les militaires. Cette proximité entraîne des réactions de la part des passants : les uns se détournent, les autres sourient à l'objectif. Cependant, à aucun moment ceux-ci ne prennent la parole... Peut-être par une volonté délibérée du journaliste ; plus certainement par crainte de la répression.

Dans la deuxième partie du reportage, les militaires donnent l'autorisation au reporter de filmer les opposants rassemblés dans le stade de Santiago. Mais là encore, ils n'ont théoriquement pas le droit de s'exprimer. Pourtant, le journaliste prend un risque en les interrogeant malgré la présence de soldats. Dans le stade, les images sont impressionnantes : les hommes sont parqués, attendant leur nourriture jetée comme à des animaux dans un zoo. Les chiffres cités sont également étonnants : plus de 8 000 opposants seraient rassemblés ici. Les plans d'ensemble du stade ainsi que les estimations postérieures de la répression laissent à penser que ce chiffre est alors exagéré. Il reflète néanmoins les rumeurs qui parcourent le pays, terrorisent la population et émeuvent au-delà des frontières chiliennes. L'extrait se termine de manière émouvante : certains membres des familles des victimes, visiblement épuisés par l'attente, expriment leur angoisse et leur exaspération devant le manque d'informations sur le sort réservé à leurs proches.

Ce reportage est caractéristique de l'importance accordée dans les médias au coup d'état chilien de 1973. En effet, les événements du 11 septembre ont été retransmis presque en direct à la télévision chilienne et par la suite, les images de la Moneda en ruines et des arrestations massives d'opposants dans le stade de Santiago ont été diffusées internationalement : on remarque ainsi sur les images la présence de nombreux journalistes à l'arrivée de nouveaux détenus. Cette importante couverture médiatique autour de ces événements violents explique en partie l'émotion particulière ressentie par l'opinion publique internationale face aux crimes commis au Chili, en comparaison avec d'autres dictatures, comme par exemple celle qui s'installe en Argentine trois ans plus tard.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Jacques Grignon-Dumoulin
L'ordre règne à Santiago. A Varsovie, au siècle dernier, c'était l'ordre des baïonnettes, aujourd'hui c'est un peu l'ordre des mitraillettes qui s'est imposé sur les bords du Mapocho au pied des hauteurs bleutées de la Cordillère des Andes. Seize jours après le coup d'État, un calme apparent accompagne l'apparition soudaine du printemps austral.
(Silence)
Jacques Grignon-Dumoulin
Les files d'attente s'allongent toujours dans le centre de Santiago entre sept heures et vingt heures, horaires entre lesquelles sévit le couvre-feu. On fait la queue, non plus souvent, comme avant, pour le pain, la farine ou les cigarettes, mais encore pour les laissez-passer de toutes sortes, les contrôles, les demandes de renseignements concernant les personnes disparues. Le dix-huit septembre, jour de la Fiesta patria, ce quatorze juillet du Chili, sur la place de la Constitution, ils sont venus, des Chiliens de toutes conditions, par curiosité ou en pèlerinage, voir ce palais de la Moneda bombardé et canonné une semaine plus tôt et dans lequel le Président Allende a trouvé la mort au milieu des flammes et de la fumée. Dans le stade national, c'est une autre partie que les habituels matches de football du Colo Colo qui se joue en ce moment. C'est là que sont enfermés pêle-mêle les suspects et les détenus politiques : cinq mille, huit mille peut-être.
Inconnu
Vous n'avez pas le droit de parler avec les prisonniers, ils sont au secret.
Journaliste
Alors pourquoi sommes-nous ici ?
Inconnu
Pour voir, pour visiter.
Journaliste
Quand je visite, je parle. Les militaires n'aiment pas les cheveux longs, qui font trop castristes à leur goût : des soldats les coupent. Comment vous traitent-on ?
Inconnus
Ça va.
Journaliste
Ça va durer ?
Inconnus
On ne sait pas.
Journaliste
Pouvez-vous communiquez avec vos familles ?
Inconnus
Non.
Journaliste
Est-ce que vous êtes communistes ?
Inconnus
Non, des travailleurs, des étudiants !
Journaliste
Des détenus, on en amène tous les jours. Il en est arrivé devant nous le jour même de notre visite au stade. Les militaires avaient oublié de leur faire prendre une porte détournée. Les familles, elles, attendent à l'extérieur, espérant avoir des nouvelles de leurs disparus ou de leurs prisonniers. Qu'est-ce que vous attendez ?
Inconnu
Au moins des nouvelles, j'ai un frère qui est peut-être là-dedans, il a des enfants en bas âge.
Inconnue
On ne sait pas si les nôtres sont vivants ou morts, on ne sait rien.
Inconnue 2
Moi je cherche mon frère, mon beau-père et mon beau-frère.