Le génocide rwandais

11 mai 1994
02m 23s
Réf. 01680

Notice

Résumé :

Le génocide rwandais débute le 7 avril 1994 et dure cent jours. Les massacres perpétrés à la machette par des miliciens hutus font plus de 500 000 victimes majoritairement tutsies, tandis que 2 millions de personnes se réfugient à l'étranger.

Date de diffusion :
11 mai 1994
Personnalité(s) :

Contexte historique

Protectorat allemand à la fin du XIXe siècle puis colonie belge depuis 1916, le Rwanda accède à l'indépendance le 1er juillet 1962. A l'origine, il n'existe pas de distinction ethnique entre Hutus et Tutsis. Mais l'arrivée des Belges bouleverse les conceptions locales. En effet, les colons favorisent les Tutsis, considérés comme des Européens à peau noire, alors que Hutus sont vus comme des Nègres bantous.

Avec la chute de la monarchie tutsie en décembre 1960, le pouvoir passe aux mains des Hutus majoritaires dans le pays (plus de 85% de la population). Les Tutsis (et les Hutus) qui tentent de résister sont assassinés alors que d'autres fuient en Ouganda. Depuis son coup d'état en juillet 1973, le président Habyarimana repousse les tentatives de retour des exilés. Mais le pays est envahi en octobre 1990 par le FPR (Front Patriotique Rwandais) composé de Tutsis réfugiés en Ouganda. Malgré l'aide apportée par la France, la Belgique et le Zaïre, le pouvoir demeure instable et joue sur l'utilisation de la violence et de la conscience ethnique pour se maintenir. La guerre civile se conclut par un accord signé à Arusha en 1993 mais celui-ci ne sera jamais appliqué, malgré la présence d'une mission de l'ONU sur place. Cet accord prévoyait la mise en place d'instances nationales dans le but d'ouvrir la voie à une démocratisation du pays.

Mais le 6 avril 1994, un attentat coûte la vie au président hutu Habyanimana ; c'est l'événement déclencheur d'un génocide qui va durer cent jours. Alors que des combats opposent les forces gouvernementales aux insurgés, un plan d'élimination systématique des Tutsis est mis en place. Le massacre commence le 7 avril à Kigali, et s'étend en une dizaine de jours à l'ensemble du pays. L'ONU refuse tout d'abord de parler de génocide et envoie une mission d'assistance (MINUAR) sur place. L'opération turquoise dirigée par les Français établit à partir du 5 juillet une zone humanitaire sûre au sud ouest du pays où viennent se réfugier des centaines de milliers de civils, 2 millions au total. Mi-juillet, les forces armées insurgées sortent victorieuses du combat qui les opposent aux forces gouvernementales et le génocide cesse. Un gouvernement de transition est installé à Kigali. Mais le bilan est lourd : 500 000 à 800 000 victimes (sur un pays de 7,5 millions d'habitants) et autant de rescapés qui tentent de faire reconnaître les atrocités commises par les tenants de l'ancien pouvoir. En 1996 commence le rapatriement des réfugiés des camps du Zaïre, mais la pacification du pays reste difficile. Aux difficultés liées à une densité exceptionnelle de population (310 hab/ km carré) s'ajoute l'instabilité régionale endémique (guerre du Congo-Zaïre), ce qui rend difficile la politique de réconciliation nationale.

Avec en moyenne 10 000 morts par jour, le génocide rwandais s'apparente à un des plus grands crimes du XXe siècle. Il est tristement célèbre par l'utilisation d'instruments rudimentaires (machettes) pour les massacres, et par le rôle joué par les médias dans l'exhortation au massacre (la Radio des Mille collines). Le génocide est défini selon l'article 2 de la conventions sur le génocide de 1948 comme un acte criminel prémédité commis dans le but de détruire méthodiquement un "groupe national, ethnique, religieux ou racial".

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

Le caractère de "génocide" pour qualifier les massacres perpétrés contre les Tutsis et les Hutus modérés au Rwanda n'est que très tardivement perçu par l'opinion internationale, comme le prouve ce reportage diffusé plus d'un mois après le début du massacre. Ainsi pour les journalistes, il s'agit des suites de la longue guerre civile qui oppose depuis des années rebelles et forces gouvernementales, et qui reprend après la mort du président du Rwanda. Les caméras filment certes en gros plan les cadavres en décomposition de familles entières. Mais les zones de combat étant devenues infranchissables, ils doivent se fier à la parole des officiers du mouvement rebelle (FPR) qui les escortent sur place.

La méfiance des journalistes semble légitime face à une probable mise en scène macabre de la part des insurgés. L'utilisation des médias comme arme de propagande est ainsi fréquente dans les grands conflits contemporains : on le constate ici avec l'apparition de la fonction d'"officier de presse" dans une armée rebelle. Cependant, les paroles de ce "chargé de communication" sont livrées sans commentaire, alors qu'il nie le caractère ethnique des combats et assure que la zone est à nouveau sécurisée. Deux éléments contribuent à "atténuer" l'horreur des scènes d'introduction du reportage et des récits d'enfants victimes de mutilations.Tout d'abord, la multiplication des conflits, notamment sur le continent africain, a habitué l'oeil du téléspectateur à des scènes d'une violence insoutenable, à un "safari de l'horreur" dénoncé par le journaliste, et que le présentateur dans son lancement ne prend même plus la peine d'introduire par les précautions d'usage. D'autre part, les déclarations de l'officier de presse, le vocabulaire employé par le journaliste et la présence d'humanitaires sur place fournissent au public des éléments rassurants : le commentaire évoque ainsi "la fin des massacres", la sécurisation de la zone filmée et les appels aux retours des civils rwandais par le FPR.

Il serait très excessif d'imputer aux médias la responsabilité de l'aveuglement qui paralysa alors la communauté internationale face au génocide rwandais. Cependant ces événements ont permis, a posteriori, de relancer un débat sur le rôle des médias dans les conflits contemporains. Alors que certains dénoncent la banalisation de l'horreur dans les journaux télévisés, d'autres évoquent les drames humains oubliés par désintérêt médiatique : la guerre civile au Darfour en est une illustration récente.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Bruno Masure
Madame, Monsieur, bonsoir, chronique d'une guerre oubliée. Les combats font à nouveau rage à Kigali, la capitale rwandaise, des bombardements provoquent un nouvel exode dramatique de la population civile réfugiée dans des camps de fortune. Nos envoyés spéciaux, Éric Monier et Pierre Laurent Constant ont pu effectuer une reconnaissance macabre dans ce pays martyr, accompagnés, ou plutôt guidés entre guillemets par un officier Tutsi.
Eric Monier
L'odeur est pestilentielle. Les corps en décomposition de familles entières bornent encore la route entre la frontière tanzanienne et Kigali. Les uns, surpris dans leur maison, d'autres, froidement exécutés, les mains liées dans le dos. Sans doute pour prouver l'ampleur du massacre, les rebelles du Front populaire rwandais, le FPR, qui a repris la région à l'armée gouvernementale, ne se sont toujours pas décidés à enterrer ces morts. Ils baladent les journalistes, une sorte de safari de l'horreur. Malgré l'appel du FPR leur garantissant la sécurité plus de trois semaines après la tuerie, ils sont encore rares, les réfugiés rwandais, à oser revenir dans leur village.
Tony Kaband
La guerre ici n'a jamais été entre les deux ethnies hutus et tutsis, la guerre ici oppose les démocrates aux dictateurs qui ont commis ces massacres que vous voyez.
Eric Monier
A une trentaine de kilomètres seulement de Kigali, où les combats à l'arme lourde continuent, l'hôpital de Gahini, le dernier en état de fonctionner dans la région. Médecins du Monde y a ramené une équipe chirurgicale aussitôt la fin du massacre. On y croise aussi les premières missions exploratoires du Comité international de la Croix-Rouge qui tentent d'évaluer la situation. A l'hôpital de Gahini, les patients sont souvent très jeunes, principalement d'ethnie tutsi, le plus souvent mutilés d'un bras ou d'une jambe ou blessés à la tête par de redoutables planches à clous, l'arme préférée des exécuteurs.
Nshizirungu
J'ai essayé de fuir avec ma famille, mais les miliciens m'ont tiré une balle dans la jambe. Dans ma famille, tout le monde a été tué.
Niyoushuti
Ils voulaient aussi tuer les enfants tutsis, surtout les garçons, pour les empêcher plus tard de se venger.
Eric Monier
A Gahini, il y avait un hôpital, c'est maintenant aussi un orphelinat.