Combats et exode au Darfour

20 juin 2004
02m 43s
Réf. 01686

Notice

Résumé :

Le conflit au Darfour se poursuit depuis février 2003, entraînant l'exode de millions de réfugiés dont les villages ont été incendiés. L'opinion internationale a tardé à prendre l'ampleur de cette guerre peu médiatisée.

Date de diffusion :
20 juin 2004
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Contexte historique

Depuis plus de vingt ans, la province soudanaise du Darfour est soumise aux fortes tensions qui opposent pour l'exploitation des terres les agriculteurs sédentaires aux éleveurs nomades ou semi-nomades. La cohabitation entre ces peuples musulmans aux modes de vie et aux langues différentes (les premiers ne parlent pas arabe) est remise en cause par la sécheresse du milieu des années 80, par l'explosion démographique de la population locale (plus de 6 millions d'habitants actuellement) et par la découverte de ressources pétrolières qui attisent les convoitises.

Dans les années 90, le gouvernement de Khartoum n'intervient pas directement face à la multiplication d'incidents graves. A la tête d'un régime militaire d'inspiration islamiste depuis 1989, Omar Hassan Ahmed El-Bechir arme même les milices "arabes". Ce soutien logistique conduit à l'enlisement de la situation. En février 2003, une rébellion contre cette politique est lancée par les tribus sédentaires qui s'unissent au sein de deux mouvements : le Front de Libération du Darfour et le Mouvement pour la Justice et l'Egalité. Le combat s'engage alors face aux forces militaires gouvernementales et, contre toute attente, les rebelles remportent quelques succès stratégiques. Malgré les tentatives de cessez-le-feu, la lutte s'intensifie, faisant plus d'une dizaine de milliers de morts. L'aviation pilonne les villages, les sources d'eau et les champs. Les milices des groupes "arabes" nomades sèment la terreur dans la région (pillage, viol).

Dès juillet 2004, l'action diplomatique engagée par l'ONU aboutit à des accords de paix avec le gouvernement soudanais : il s'engage à désarmer les milices et une mission de l'Union Africaine est envoyée sur place comme garante du cessez-le-feu. Sur place, les affrontements continuent malgré les sanctions adoptées par la communauté internationale. En janvier 2005, la Commission d'enquête diligentée par l'ONU évoque les "crimes contre l'humanité" perpétrés contre les civils dans la région ; la Cour Pénale Internationale est saisie. Au début de l'année 2006, les Etats-Unis s'engagent en faveur de l'envoi sur place d'une force internationale soutenue par l'OTAN. Le 5 mai, des accords de paix sont signés à Abuja (Nigeria) entre Khartoum et certains mouvements rebelles. A la conférence internationale organisée le 18 juillet à Bruxelles, l'ONU et l'Union européenne obtiennent l'accord de Khartoum pour l'envoi d'une nouvelle mission internationale sur place. Ce conflit a déjà fait, selon les estimations les plus récentes, 300 000 morts et 2,4 millions de déplacés. Le HCR (Haut Commissariat aux Réfugiés), organe de l'ONU, dénonce le climat d'insécurité régnant dans les camps de réfugiés installés au Tchad. Un débat est ouvert actuellement concernant la classification à donner à ce gigantesque massacre de civils. Pour les uns (les Etats-Unis par exemple), les exactions commises par les milices "arabes" (janjawids) s'apparentent à un génocide. Pour d'autres (comme Marc Lavergne, chercheur français spécialiste du Soudan), ces crimes n'ont aucune origine raciale : selon lui, l'opposition entre milices "arabes" et rebelles est purement culturelle et a été instrumentalisée par le pouvoir soudanais.

Emeline Vanthuyne

Éclairage média

La Journée Internationale des Réfugiés est prétexte à la diffusion d'un sujet concernant le conflit au Darfour. Le reportage s'ouvre sur les images des camps de réfugiés. Le climat désertique et la tempête de sable s'abattant sur la région accentuent l'effet d'isolement des camps. Les plans serrés sur les visages inquiets d'enfants soudanais, les abris précaires et le bétail mort de faim tentent d'illustrer la tragédie vécue au Darfour. Le témoignage de femmes soudanaises répond à une même logique : il s'agit d'émouvoir le télespectateur pour le sensibiliser au sort de ces victimes de la guerre. L'urgence humanitaire justifie ainsi l'envoi d'une aide internationale à laquelle chacun peut participer via les principales associations d'entraide présentes sur place.

Mais le journaliste revient aussi sur le conflit au Darfour. La clarté du commentaire est assurée par des cartes géographiques infographiques illustrant les propos péremptoires du journaliste. Il prend très clairement parti en faveur de l'explication raciale de la guerre. Cette interprétation est alors majoritaire dans les médias. Il évoque ici l'opposition entre Arabes et Africains et parle même d'"épuration ethnique", terme contesté par la communauté internationale. Ce reportage est également une dénonciation de l'attitude du gouvernement soudanais, accusé ici de participer à cette "épuration ethnique". Les propos du chef du village qui fait référence à la période coloniale illustrent l'incompréhension de la population face à un pouvoir qui bombarde son propre peuple.

Le reporter évoque dans son commentaire le possible caractère biaisé de son sujet. En effet, il est escorté clandestinement sur les lieux par des combattants membres de l'Armée de Libération du Soudan. Or les rebelles peuvent chercher ici à utiliser l'arme médiatique comme instrument de guerre, notamment en se posant en victimes des bombardements et du pillage de leurs villages. Mais le reporter dissocie habilement la parole d'un civil, chef de village, qui évoque les atrocités commises par les milices alliées aux forces gouvernementales, et celle des militaires, lorsqu'ils font allusion à la fragilité du cessez-le-feu et à leur volonté de protéger les civils. Il montre enfin la tension persistant dans la région malgré les négociations en multipliant les plans serrés sur ces combattants et en concluant son sujet face caméra devant une jeep remplie d'hommes en armes. Ce reportage illustre enfin le rôle essentiel des grands reporters : ils prennent le risque de pénétrer au coeur de la zone de combat pour récolter des images qui contribuent à la prise de conscience internationale d'un conflit jusqu'ici méconnu. Mais dans le cas du Darfour, le conflit demeure encore peu médiatisé alors qu'il constitue par son ampleur l'un des principaux drames humains de ce début de XXIe siècle.

Emeline Vanthuyne

Transcription

Béatrice Schönberg
Journée mondiale des réfugiés ce dimanche. Depuis sa création il y a un demi siècle, le Haut Commissariat de l'ONU pour les réfugiés a aidé plus de cinquante millions de personnes. Des hommes et des femmes qui ont du fuir les guerres et les persécutions. Cette année, le nombre de demandeurs d'asile est en baisse, mais le chiffre donne tout de même le vertige : plus de dix-sept millions en 2003. Mais cette diminution d'ailleurs n'est pas vraie partout. Ainsi au Soudan, la population fuyant la guerre civile se compte en centaines de milliers de personnes. Ces familles, jetées sur les routes dans le sud du pays, à l'Ouest, en raison de la crise au Darfour, sont déplacées en masse. Reportage de nos envoyés spéciaux Richard Binet, Patrick [Desmuli], Jean-Baptiste Palatier.
Richard Binet
Des jours durant, ils ont erré dans le désert, fuyant les combats du Soudan voisin. Puis ils se sont posés là, au milieu de nulle part, parce qu'il fallait bien s'arrêter. Cent trente mille réfugiés soudanais sont aujourd'hui entassés au Tchad dans des camps de fortune montés à la hâte par le HCR. Leur tort : être noirs dans un Soudan en majorité arabe qui cherche à tout prix à leur faire abandonner leur terre. Cela s'appelle une épuration ethnique. Cette femme raconte que son village a été brûlé par les forces de Khartoum, qu'elle a marché jour et nuit avec ses trois enfants, qu'elle ne sait pas où est son mari. Six litres et demi d'eau par jour, les réfugiés du camp d'[INCOMPRIS] attendent une aide internationale d'urgence. De la farine, du mil, du soja, de l'huile, distribués par le programme alimentaire mondial, leur bétail est mort de soif, c'était leur seul bien.
Inconnue
J'avais trois ânes, dit cette vieille femme, ils sont tous morts. Nous avons fini le trajet à pied.
Richard Binet
L'accès à la zone des combats dans le sud Soudan est interdit aux humanitaires et aux journalistes. Il faut y pénétrer clandestinement avec les combattants du SLA, le principal mouvement rebelle. Le front est calme, sur des kilomètres des villages brûlés ou abandonnés. Le scénario est toujours le même : l'aviation de Khartoum bombarde les villages avant que les milices arabes ne finissent le travail.
Inconnu
J'ai vécu la domination britannique, la colonisation française, dit l'ancien du village, jamais ils n'ont brûlé des maisons ou violé des femmes.
Richard Binet
Entouré de ses hommes, sous l'arbre à palabres, le Commandant Tikir, chef du Darfour nord, nous affirme que le cessez-le-feu, signé le 8 avril dernier, n'est qu'un répit pour les forces de Khartoum.
Tikir
Nous ne déposerons les armes, dit-il, que lorsque les nôtres pourront revenir dans leur village en toute sécurité.
Richard Binet
Cessez-le-feu ou pas, la guerre est loin d'être terminée. Les milices arabes soutenues par Khartoum ne sont toujours pas désarmées, mais aussi parce que sa population n'a plus confiance en un État qui n'a pas hésité à faire bombarder ses propres villages.